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A découvrir : Serge ULESKI, ouvrages et entretiens

  • Ce qu'on laisse dans la mémoire de ceux qui restent...

     

    Décès de Lucienne L. le 2 juillet 2011 à l'âge de 87 ans

     

    _______________________

     

           La cloche a sonné. C’est la rentrée des classes. Haut les cœurs !

     

    ***

     

    « Vous êtes le Monsieur de la télé, n'est-ce pas ? J’espère que vous m’avez pas attendu trop longtemps !
    - Non ! Non ! Je parcourais mes notes. Vous êtes Gérard Louvier ?
    - En personne. Excusez mon retard, j'étais à un enterrement.
    - Vous êtes tout excusé.
    - Tenez ! Puisque vous êtes là, autant que je vous en parle.

    - Me parler de quoi ?

    - Sur le chemin du retour, j'ai pensé à quelque chose. Vous savez pourquoi ils mettent des graviers dans les allées des cimetières ?
    - Non.
    - En plus, ça fait un boucan d'enfer quand on marche. Vous êtes d'accord ?
    - C'est vrai.
    - Je vais vous dire : en fait, c'est fait exprès.
    - Exprès ?
    - Oui. C'est fait pour.

    - Pour ?

    - C'est fait pour éviter qu'on surprenne les morts, qu'on les visite à l'improviste. Avec le gravier dans les allées et le bruit qu'on fait, ils nous entendent venir de loin. Alors, comme ça, ils ont le temps de se préparer. Par exemple, s'ils sont en robe de chambre, ils ont le temps d'enfiler un pantalon ou une robe et de mettre un T-shirt. Vous voyez ?
    - Je vois.
    - Regardez ! Vous connaissez beaucoup de gens qui aiment qu'on leur tombe dessus par surprise ?
    - Non.
    - On veut tous être prévenus. Toujours ! Nous surprendre c'est un peu nous faire honte. Et personne n'aime avoir honte. C'est vous dire à quel point il est difficile de faire confiance... confiance aux autres et puis, à leur regard surtout. Oui ! Leur regard. Parce que... si on s'est pas préparé, eh bien, ils auront vite fait de nous juger. C'est fatal. Et vous faites pas d'illusion ! Leur jugement fera de nous des moins que rien parce que… dans ces moments-là, leur regard fait qu'on devient tout sauf ce qu'on a toujours souhaité être aux yeux des autres et aux yeux de celui-là en particulier qui nous tombe dessus sans prévenir. J'vais vous dire : si on pouvait plus cacher quoi que ce soit à qui que ce soit, eh bien, ce serait l'enfer pour tout le monde. J'en suis sûr.
    - Sans doute. Sinon, ça s'est bien passé cet enterrement ?

    - Bien passé ?

    - Oubliez ma question. Elle est idiote.
    - Je sais pas si ça s'est bien passé. On était deux à son enterrement.
    - Deux ?
    - Y'avait juste sa fille et moi.
    - Sa fille ?
    - Oui. On a enterré sa mère. Sinon, c'était bien la peine de faire toutes ces dépenses : le voyage, la cérémonie, le transport du cercueil, la place au cimetière. Et puis, sa fille n'avait pas un rond. Fauchée, qu'elle est sa fille ! Alors, je me dis qu'une incinération aurait suffi. Les cendres dans une urne, et hop ! Le tour est joué.
    - Elle avait quel âge ?
    - Sa fille ?
    - Non, sa mère.
    - Soixante treize ans, je crois.
    - Soixante treize ans ! Et vous n'étiez que deux ?
    - Oui, deux.
    - Et les autres ?
    - Quels autres ?
    - Elle est morte à soixante treize ans, elle a dû connaître du monde, non ?
    - Oui, peut-être ! Mais faut croire que j'étais le dernier à l'avoir connue. Quant à sa fille, eh bien, c'est différent. J'imagine qu'elle a connu sa mère depuis sa naissance.
    - Sa naissance ?
    - Oui, sa naissance à elle, sa fille. L'autre jour, je me disais : avec la mort, c'est énorme ce qu'on abandonne. Quand on pense à tout ce qu'on laisse derrière soi et tout ce qu'on quitte. Vous imaginez un peu ? Toute une vie, la nôtre et puis, celles des autres aussi. Toutes ces agitations ! Agitations de toute une vie. Pensez à toutes ces paroles échangées, à tous ces visages croisés, ces mains serrées, tous ces corps rencontrés, touchés. Et puis, les voix, les bruits, les larmes, les cris ! Ca doit être énorme ce qu'on laisse dans la mémoire de ceux qui restent.
    - Mais là, vous me dites que vous n'étiez que deux.
    - Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites : "Deux à son enterrement ! C'est comme si il n'y avait eu personne, finalement." Remarquez, moi-même je serais plutôt tenté de penser la même chose : deux à son enterrement, c'est comme si personne n'était venu.
    - Et sa fille ?
    - Sa fille, elle a pleuré. C'a fait du bruit et du tapage.
    - Et vous, vous avez pleuré ?
    - Non. Comme je viens de vous le dire, il y avait sa fille et ça suffisait bien. Et puis, pour moi, c'était différent. Je m'occupais d'elle de temps en temps seulement... quand sa fille pouvait pas venir. Voilà. D'où mon retard à cause de cet enterrement.
    - C'est rien Monsieur Louvier. Tout va bien."

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    Extrait du titre : Paroles d’hommes

     

    A propos de l'ouvrage... cliquez Paroles d'hommes


     

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  • La grande gueule ouverte de l'Enfer

     

     

                  "... car, le jour où toute l’horreur de notre monde vous éclate à la gueule, loin des chiffres abscons de leurs statistiques abstraites et absurdes en valeurs absolues.... absolument merdiques... et de leurs reportages montés à la hâte et à la queue leu-leu basse et rachitique... le jour où... toute l’horreur... dans toute son horreur... de notre monde à tous, vous éclate à la gueule après vous avoir sauté à la gorge, ce jour-là... vous souhaitez mourir ! Oui Monsieur ! Vous souhaitez mourir ! Ou bien alors c’est que vous n’êtes pas humain ! Non ! Pas humain. Car je ne peux pas croire que l’on puisse être épargné par cette fatalité et cette nécessité de vouloir mourir face à l’horreur de notre monde à tous dans toute son horreur ! Non, je ne veux pas croire un seul instant que nous y passions tous et qu’ils y soient tous passés... à la trappe, dépecés, déchirés et hurlant de douleur et... que toute l’horreur de toute l’injustice de notre monde à tous, puisse sagement et éternellement glisser sur cette humanité imperturbable... glisser sur elle, cette horreur, comme l’eau quand elle rencontre et contourne un obstacle parce que rien ne l’arrête cette vague déferlante, ce déluge, ce raz-de-marée...

     

     

                     La suite : cliquez S.U- l'Enfer v blog pdf.pdf

    (Ne pas refermer le PDF après lecture : faire "page précédente")

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    Extrait du titre "Confessions d'un ventriloque"

    A propos de l'ouvrage... cliquez Confessions

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  • La Femme de cinquante ans et plus

    Matthieu et les femmes

     

                   "...Quand je les vois s'affairer, toutes ces femmes ! La carrière qu'il faut gérer, les enfants, le mari, les courses, le ménage et puis... un amant aussi parce que... merde ! On ne vit qu'une fois, alors... autant que ce soit la bonne : pas question de passer à côté de l'essentiel ! Mais comment font-elles ? C'est pas rien toute cette agitation ! Un vrai travail de titan ! Cela dit, et pour répondre à votre question : moi, les femmes, c'est avant vingt ans et après cinquante. Aussi, commençons par la femme de cinquante ans ; celle qui demande la divorce après vingt ans de mariage, ou bien celle que son mari a larguée, une fois que les enfants sont grands et qu'ils ne font plus chier personne ; et même quand ils font encore chier le monde, eh bien, c'est tant pis pour eux, et pour elle aussi. Alors... avec la femme de cinquante ans, c'est simple : soit elle boit, soit elle baise. Si vous l’invitez au resto, surveillez bien sa consommation d'alcool : le vin notamment. Si avant le repas, elle a pris un apéro, c'est mauvais signe ; et si en fin de repas, elle prend un digestif, alors là, cherchez pas : vous avez perdu votre temps. Votre soirée est foutue. Vous pouvez tout remballer. Vous êtes bon pour une branlette car, dites-vous bien que la femme que vous avez devant vous ne baise plus depuis des lustres et qu'elle en crève... oui ! elle en crève à petit feu ; elle compte sur l'alcool pour écourter son calvaire. En revanche, pour celles qui ne boivent pas, alors, là, oui ! Mille fois oui ! Cette femme de cinquante ans, divorcée donc et qui baise encore et même si c'est... allez... deux ou trois fois par an et parfois plus, pour les plus chanceuses ou les plus téméraires ! Car faut bien comprendre une chose : si elle baise plus souvent, eh bien, ça se saura et on la prendra pour une salope : ses collègues de bureau, par exemple et surtout les femmes, bien sûr ! Celles de son âge qui la jalouseront jusqu'à vouloir la tondre comme on en a tondues bien d'autres à une autre époque. Et puis, ses voisins aussi ! Ne les oublions pas ses voisins ! Les voisins et les cloisons ! L'isolation phonique, faut pas trop compter dessus depuis qu'on nous loge dans des passoires et des trous à rats en forme de gruyère. Tenez ! Un exemple : sa voisine ! Même âge mais... encore mariée celle-là. Je l'entends déjà : "Mais qui c'est la salope qui jouit ? De quel droit ! Trouvez-la-moi ! Mais... nom de Dieu ! C'est elle ! Oui, c'est bien elle ! Qu'on lui ferme le caquet, à cette traînée ! A son âge ! Vous vous rendez compte ! Une femme divorcée en plus ! A la prochaine réunion des copropriétaires, on lui fout la honte ! On va pas la rater !" Un voisin maintenant, au hasard. Tenez ! Le mari de cette même voisine : "Qui ? Quoi ? Qui c'est l'enculé qui la fait jouir ? Qui c'est le salaud qui me fout la honte ? J'ai l'air de quoi, moi ! Avec ma femme qui ne pipe pas mot ! Ah ! Tuez-le ! Tuez-la ! Tuez-les tous les deux ! Qu'on en finisse et qu'elle se taise ! Cette salope ! Qu'elle se taise à jamais !" Eh oui ! C'est bien malheureux pour cette femme de cinquante ans qui ne veut pas passer pour une salope et qui... par conséquent, ne baise pas souvent, et que tout le monde veut tondre ou tuer parce que... sachez une chose : cette femme-là, c'est trempée que vous la baisez. Oui, trempée ! Ménopausée ou pas, la femme de cinquante ans et plus, c'est trempée que vous la trouvez quand vous lui enlevez sa petite culotte et que vous vous apprêtez à vous occuper d'elle. Trempée, je vous dis ! Son clitoris ? Une citrouille gorgée de sang ! Un fer de lance, son clitoris ! Parce que... ces femmes-là, eh bien, elles bandent ! Oui, Monsieur ! Elles bandent comme des mecs quand ils bandent ! Des reines, ces femmes-là ! Oui ! Des reines de la baise pour peu qu'on leur foute la paix aux réunions de copropriétaires et qu'on ne cherche pas à les tondre !!  Des reines qui ne vous ... et ne se... refusent rien. Et pour cause : "Ce sera quand le prochain coup de quéquette ?! Dans un mois ? Un an ? Ô douleur ! Ô désespoir ! Mon Dieu, laissez-le-moi ! Laissez-le-moi encore un peu, je vous en supplie !"

     

                             Extrait du titre "Des apôtres, des anges et des démons"

     

    Pour prolonger : cliquez "Des apôtres, des anges et des démons"

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  • M comme Malédiction

     

    To the memory of an angel...

     

    A la mémoire de Béatrice Athévain

     

             Et alors qu'on ne lui avait rien demandé (et ses enfants non plus - leur père s'étant fait la belle, lui qui n'avait aucun goût pour tout ce qui touchait de près ou de loin à la littérature - il ne lisait... ou plutôt, il ne regardait... que de la BD), en une quinzaine d'années, Béatrice aura tout sacrifié à l'écriture avant de tirer sa révérence.

    Son oeuvre ?

    Un ouvrage retenu par un éditeur dans les années 90 "Fragments, interstices et incises" (oui, je sais ! Le titre ne lui aura été d'aucun secours) ; éditeur qui... depuis, a mis la clé sous la porte ; et six titres restés à ce jour inédits et... introuvables - ce qui n'arrange rien.

    Existent-ils ? N'existent-ils pas ces inédits ? Ont-ils été détruits par son auteur juste avant qu'elle ne décide de... ?

    Affaire à suivre... pour peu qu'il y ait des volontaires.

     

    ***

     

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              Ce billet est aussi dédié à tous les obsessionnels compulsifs de l'écriture. 

     

             Ils ne se déplacent jamais sans un stylo et un carnet ; leur hantise : se trouver dans l'impossibilité de pouvoir noter une idée, une phrase, un mot ; et de ce fait : les oublier.

    Une peur panique pareille à une phobie : plutôt mourir que de courir ce risque !

     

                   Mais... comment taire cette voix qui hurle à l’intérieur, ou bien qui chuchote ? Cette voix qui ne vous lâche pas jusqu’au moment où n’y tenant plus, on sort un carnet pour noter à la hâte trois mots, dix lignes, tout en sachant que l‘on y reviendra cent fois, mille fois, et que ce n’est que le début d’un travail harassant.

    Ils ne vivent que pour elle, tous ces don Quichotte de la littérature,  y retournant sans cesse, et n’y trouvant qu’un soulagement, qu’une libération bien éphémère.

    Après toutes ces années, qui ne chercherait pas à lui échapper, même pour un temps ? Qui ne serait pas tenté d’apprendre à l’ignorer ou bien, à contrôler son débit, et même, pouvoir faire “comme si de rien n’était”, comme si cette voix n’était pas là... cette voix qui, sans relâche vous force, et vous pousse jusqu'à ce que vous lui cédiez et qu’elle s’apaise en vous en attendant la prochaine fois, la prochaine heure ?

    Tous vous le confirmeront : une malédiction cette voix pour laquelle ils ont tout sacrifié ; un supplice qui absorbe, qui recouvre tout, qui vous prend tout et qui ne vous rend rien.

    Maudits ils sont !

     

                      Mais alors... qui les délivrera de cette malédiction qu'ils portent en eux comme une brûlure ?

     

     

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    Photos : M le Maudit, film de Fritz Lang de 1931

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  • L'enfance : de celle dont on se souvient comme s'il s'agissait d'hier

     

     

     

     

                Nous naissons temple et sanctuaire... quasi... intouchable, à la naissance. Et puis, la vie nous passe dessus... et la mort, elle ! se contente de finir le travail : nous faire taire !!!

     

     

    ***

     

     

     

                 On a un jour. On a deux mois. C’est la vie éternelle. On dort et on ne rêve pas. On n'est de nulle part sinon de là où viendra le prochain réveil et le prochain regard : celui d’une mère, d’un père, d’une femme, d’un homme ; deux êtres immenses qui dépassent de loin notre vue

     

    On a six mois. On a tous les droits et personne ne viendra nous les contester puisqu’ils nous sont gracieusement accordés. Tout est permis. Tout est pensé à notre place et pour notre plus grand confort et notre plus grand bonheur.

     

    On a un an. Aucune ombre sur notre existence qui n’en est pas encore une. Aucun risque majeur, aucun danger non plus. Ils sont là : deux grandes figures qui sourient tout le temps. Deux sentinelles. Et puis des voix aussi : leurs voix ! Tantôt proches, tantôt lointaines ou bien, assourdissantes. Parfois ils viennent, ils accourent, ils nous apaisent, nous confortent alors qu’on n’a rien demandé. Parfois ils se font moins proches. Ils s’absentent sans qu’on les ait encouragés à le faire. On ne les voit pas, c’est qu’ils ne sont pas là. Ils disparaissent pour mieux réapparaître, plus présents encore.

     

    A deux ans, à quatre ans, on va, on vient de l'un à l'autre ou bien, ce sont eux qui vont et viennent de nous à nous. Parfois, on s’endort sur de drôles de genoux. Une main géante caresse sur notre petite tête toute ronde. Elle est pesante cette main même si, à la longue, on s'y fait : on n’y prête plus la moindre attention.

     

    Rien à rendre de tout ce qu'on reçoit. On brille, on s'impose sans avoir à livrer bataille. La vie éternelle, vraiment ! L'infiniment petit, l'infiniment grand, l'infiniment indéfini, emmaillotés d'inconséquences et d'impunité, livrés gratuitement au monde, merveilleusement insolvables et au dessus de tout soupçon.

     

    Et puis, le temps passe. C'est l'enfance.

     

     

                 Indéracinable, cette enfance qui ne vieillit jamais en nous. Elle est la dernière raison de se dire que tout n’a pas été vain ; elle n’est pas simplement utile, elle est le mensonge par omission et par excellence cette enfance qui nous tiendra longtemps en haleine face à demain, lieu de toutes les incertitudes : "L’avenir viendra-t-il confirmer la promesse ou bien, nous fera-t-il tomber ?"

     

    Enfant, on croit en Dieu. Quand on joue, on meurt aussi vite que l'on ressuscite et aucun témoin n'est là pour s'en étonner. Barbouillés de sons, d'images et de rires, nos cris recouvrent tous les bruits du monde. Il suffit de passer près d'une cours d'école à l'heure de la récréation pour s'en convaincre. Il est unique ce cri qui n'autorise aucune méprise : la joie existe bien. Et cette joie, on l'a portée même si jamais plus, une fois adultes, nous ne serons capables d'un tel brouhaha, d'une telle débauche d'énergie et d'imagination dans nos jeux.

     

    Plus l’avenir est incertain plus elle rayonne et gagne en intensité cette enfance qui nous éclaire d’un sourire lumineux, d'un rire imprévisible ou bien, qui nous plonge dans l'abîme.

     

    Enfance marquée au fer rouge, d’une parole odieuse, fruit d’une colère immense et qui prendra pour cible un innocent, faute de courage et de discernement. L’enfance ruinée d’un geste interdit et obscène sous l’emprise d’une folie soudaine qui ne s’expliquera pas ; pulsion ou bien, récolte de toute une vie avec loin derrière soi, jusqu’à en perdre la trace, l'ombre des fantômes qui nous reviennent en boomerang d‘un passé dont on ne peut décidément pas échapper.

     

    Dans tous les cas de figures, une vie minuscule que celle d’un enfant comparée au poids écrasant d’une vie d’adulte chargée d'une histoire accablante, telle un dépôt âpre et épais qui n'en finit pas de s'étendre au fil des ans, tout au fond de nous : ressentiment et douleur. Une ombre ce dépôt, une ombre de nuit comme de jour ce limon : ombre de notre propre ombre que cette part d'ombre privée de lumière.

     

     

     

     

    ***

     

     

     

               L'enfance ! Elle est là jusqu'à la fin des temps cette blessure d'où nous venons tous. Maladie incurable, de rechute en rechute, on n'en guérit jamais de cette enfance qui nous habite, nous hante, nous domine, nous dirige à notre insu ou bien, en toute conscience ; et l'âge adulte n'en viendra pas à bout. Quant à la vieillesse, elle est tout aussi incapable de la conjurer.

     

    L’enfance, on y revient parfois comme on revient chez soi et… pour ce qu’il en reste de l’idée qu’on s’en fait, on y revient toujours, à tort ou à raison car, c’est le seul lieu qui nous donne envie d'y revenir, allègre ou bien, à jamais meurtris. On y revient comme un assassin sur le lieu de son crime. Mais quel meurtre y avons-nous commis ? Son propre meurtre ? On aurait donc tué cette enfance en nous sur laquelle on se penche maintenant comme un meurtrier sur la tombe de sa victime ? Un meurtre particulier que ce meurtre ; un meurtre qui ne défrayera aucune chronique ; un meurtre sans histoire puisque son histoire est semblable à toutes les autres.

     

    L’enfant invente. L’adulte, lui, s’applique et ment dans l’espoir de conjurer l’amertume et la grisaille dans lesquelles sa négligence et les contraintes de l'existence l'ont plongé : à la disparition de soi. Et dans le miroir un regard : celui de l’évitement et de l’errance, incapable ce regard de se poser bien en face de sa propre image.

     

    L’enfance, c’est un duvet de lumière ou bien, un fil à plomb tout à la verticale comme dans un gouffre. Mais l’enfance reste l’enfance dans la brûlure de l’âge adulte comme dans la fraîcheur de son souvenir - même mensonger -, car on retrouve dans le travail de cette mémoire à l'œuvre, vingt ans après, la force de l’imagination propre à l’enfance.

     

    Finalement on n’a qu’un chez soi : son enfance. Ensuite, c’est un autre lieu qu’on habitera et ce lieu sera rarement celui qu’on aurait choisi si d’aventure on avait eu cette chance.

     

    Enfant, on subit. Mais c’est dans l’ordre des choses : on subit un lieu dans lequel notre enfance se déploie. Adultes, rien ne nous prépare à ce lieu imposé. C’est sans doute la raison pour laquelle on est si peu fiers d’y demeurer contraints car, une fois qu’on en est partis, combien sommes-nous à y retourner dans ce lieu qui nous a - non pas vus naître - mais qui nous a accompagnés jusqu’au douzième étage d’un bâtiment fermé à double tour, tout comme la vie verrouillée qu’on y aura acheminée matin et soir dans des villes fatiguées, aux quartiers épuisés.

     

    De là à ne plus lui accorder le moindre soin à ce lieu étranger à tout ce qu'on aurait pu souhaiter pour soi et pour ceux qui nous sont proches...

     

     

                    Maintenant sourd et aveugle, on n'aura plus qu'un désir : qu'on nous fiche la paix.

     

     

     

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    Extrait du titre  : "La consolation

    A propos de l'ouvrage... cliquez La consolation

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  • Privés de serrure, de porte, de murs, de toit, ils n'avaient pour seule demeure… qu'une clé.

                       Deux étages que l'on monte à pied dans la précipitation, une porte que l'on ouvre et que l'on s'empresse de refermer, et c'est le monde dans son entier qui meurt sur le seuil comme une nécessité absolue, une rage de vaincre et d’abandonner ce monde à sa belle mort ; et sans regrets.

    Une petite chambre sans confort les accueille. Ils n'en espéraient pas plus. C'est leur cinquième rencontre. Ils ne sont pas vus depuis quatre semaines. Jouir de l'instant : tel est l'objet de leurs retrouvailles ; un instant suspendu entre ce qu'ils ont quitté et ce qu'ils devront retrouver dans quelques heures.

    Plantés au milieu de la chambre, ils se regardent un long moment, immobiles et muets, un peu essoufflés. Ils se sourient. Lui a pensé : « Ce qui importe c'est que mon premier geste soit le bon. Le premier geste ! Tout est dans ce premier geste. »

    Elle ferme les yeux un instant puis les ouvre. Elle lève la tête ; son visage à lui affiche un air grave, celui d'une émotion contenue, fruit d'une concentration qui n'a qu'un seul souhait : savourer son émoi à elle. Il caresse ses cheveux, cherche ses lèvres, les trouve, les effleure puis les embrasse tendrement pour, quelques instants plus tard, dévorer sa bouche, sa langue, son visage... tout ce qui se trouve à sa portée, s'y donnant tout entier comme si le temps lui manquait.

    Défaillance sublime ! Une fois de plus, le charme de son amant se change en désir ; le désir en frénésie et la frénésie en une fièvre incontrôlable.

    Une énigme déconcertante, cette réaction immédiate au toucher ! Une connaissance frissonnée par tous les pores de sa peau, chair et sang, cette prise de conscience inédite car, rien dans son quotidien ne pouvait se rapprocher de cette félicité irréfléchie qui n'a plus rien à attendre du passé, sans appréhension face à l'avenir... puisque tournée vers un devenir éternellement présent au jour le jour et à chaque heure !

    Leurs mains se joignent, démentes puis s'élèvent comme pour prendre leur envol. C'est l'adieu aux armes ; le triomphe inespéré et impudique d'une espérance folle enfin comblée. D'une main légère, il relève lentement sa jupe sans cesser de l'embrasser pour prévenir et taire toute objection. Son autre main se perd là où ses doigts rencontrent immanquablement un terreau humide. Patiemment, il extirpe d'elle sa nudité. Elle ferme les yeux.

    Chacun de ses gestes contribue à son glissement aveugle vers une extase lente dans la soumission, l'acquiescement tacite, un flot de volupté miraculeux en cadeau d'où aucune gêne, aucun remords ne sortiront.

    Fasciné, comme... hypnotisé, il la regarde avec une extrême attention. Il contemple un court instant son corps porteur d'une énergie folle et qui laisse présager des excès sans nombre et inédits ; un corps mince mais plein car, rien ne manque. Tout est là ! Oui ! Là ! Bien là ! Tout est là, lourd et céleste... tout à la fois.

    Debout, lui faisant face, les yeux baissés dans la mémoire des timidités de l'adolescence, mise à nu plus nue que la nudité nue, sans plus de mystère, la poitrine dressée avec au centre d'une gravité solennelle et précieuse, une toison clairsemée, elle cherche une dernière fois son regard dans l'espoir d'y trouver l'assurance d'une acceptation totale avant de refermer les yeux.

    Il s'agenouille lentement et coule inexorablement à ses pieds comme une fontaine. Il descend à sa source, assoiffé. Il y descend tandis que ses deux mains glissent sur son dos, puis ses reins, pour finir leur parcours sur ses hanches d'une finesse de peau surprenante. Il embrasse longuement son ventre rond avant d'entrouvrir ses cuisses d'un geste précis et doux mais rapide. Il lève une de ses jambes pour la faire reposer sur son épaule et sans mot dire, son visage disparaît.

    Vorace, il est allé chercher ce qu'il était assuré de trouver : la lumière ! Sa lumière à elle ; et un chant aussi : un long cantique.

     

                                                   ***

     

                    Frisson prémonitoire. C'est la rupture avec tout ce qu'elle aurait pu imaginer. Sûr de lui, de sa maîtrise émerge un sang-froid qui ignore tout de l'équivoque pour mieux privilégier l'audace jusqu'à ce qu'elle en perde tous ses moyens car, des doigts humectés l'ont contournée et cherchent, déterminés, là... où son imagination n'aurait jamais pu la conduire, une issue extravagante, une ligne qui la sépare en deux, une voie d'éblouissement entre deux obscurités.

    Comme tombe un couperet mais sans verser de sang, dans sa tête, un dérangement sans précédent est venu tout bouleverser : les idées, les préjugés, les croyances, les lieux, les itinéraires. Elle n'a plus d'assise. Un déluge d'émotions la paralyse. Un éclat effarant, son visage congestionné sous l'activité innommable de ses doigts. Ses genoux se mettent à trembler. Dans ses veines, une panique se déverse. En bas, son ventre bout. Ses mains à elle saisissent son visage, ses cheveux, pour y chercher un appui précaire.

    Le sol lui manque. Elle a pensé à la chute comme pour mieux la précipiter. Elle va rompre. Elle le prévoit et le redoute. Elle va céder et elle le sait. Elle va céder comme une attache, un nœud à bout de résistance car, son centre à elle qui jusqu'à présent la maintenait debout et forte, son centre a perdu ce qu'il ne faut jamais perdre en de pareilles circonstances, à savoir : son équilibre vital.


    Perdue d'angoisse, coulée comme dans de la chaux, elle s'effrite, elle s'émiette, elle se consume, elle se désintègre et elle s'évapore. Pour un peu, elle en viendrait à penser qu'elle n'existe plus que pour lui seul. Encore un instant et tout en elle chavirera dans le consentement.

    Ses jambes fléchissent. Flageolante, sa petite masse s'apprête à vaciller, faute de pouvoir trouver un appui ferme. Anticipant l'inévitable, il fait basculer son corps mince et le renverse sur le lit.

    Malade, il n'a plus qu'une seule conscience : celle de son désir tendu et dressé comme un impératif. Plus qu'une seule réalité : l'ambition impérieuse et démesurée d'une fièvre brûlante. Plus qu'une seule préoccupation : son apaisement.

    Sans attendre, ses doigts ouvrent en deux l'abîme d'une ligne tirée sur une peau ferme et tendre pour reprendre, déterminés, leur chahut innommable. C'est au tour de sa langue. Une langue surhumaine, puis à nouveau ses doigts puis sa langue et encore ses doigts qui redoublent d'audace.

    Couchée sur le ventre, ce qu'elle s'apprête à vivre lui a ôté toute faculté d'action et de réflexion. Incapable de faire le moindre geste et de prononcer un mot, elle accepte tout, enfermée dans l'instant : celui de la conduite de son amant et d'une appréhension jusque là, inconnue.

    Voilà qu'elle s'entrouvre et dans un instant, elle s'ouvrira à la plénitude de son désir. La tête renversée, les flancs à découvert, son écorce se fend. Il touche au but et elle, y aboutit déliquescente. Elle fond. Elle n'en finit pas de fondre. Elle se dilate et se liquéfie sous l'action extravagante de ses doigts qui ne veulent pas renoncer. Elle s'entrouvre, tout illuminée, et à la pointe, à la cime, c'est l'enivrement ; au pied et sur le tronc, ça palpite; plus bas encore, c'est la peur et au centre, dans son plein milieu à elle, c'est l'abandon et le desserrement.

    Ô ! Admirable sillon creusé pour lui ! Admirable et inespéré ce tracé sans lacets pour s'égarer et qui le conduira sans détour vers une ouverture sans précédent, une échappée vierge, entrée et sortie tout à la fois, et dans laquelle il achèvera de transpirer toute sa fièvre.

    Une folie, sa fièvre ! Une folie, cette marée destinée au déferlement de son délire ! Instinct de vie qui disloque les volontés les plus déterminées et les plus morbides, cette charge, cette folie des sens ! Car, elle s'entrouvre et c'est l'émotion qui l'étouffe. Trop pour un seul homme ! Beaucoup trop. Il aurait fallu être à plusieurs pour partager cette déflagration inédite et rendre possible sa gestion, trouver un second souffle car, qu'est-ce que la jouissance comparée à la pénétration torrentielle d'un sens inné pour l'extase, sinon un voluptueux déchirement qui n'en finit pas de fendre, dans son accomplissement, la carapace d’interdits inconscients, fruits d'une retenue qui ignore tout maintenant de sa propre inhibition.

    Abolition de toutes les limites et de tous les interdits. Maître mot que cette transgression qui vous laisse non pas orphelin mais pantois face à cette démesure et cette frénésie qui nous élève, nous grandit, divinisés que nous sommes. Mais... une divination séculière alors ! Une divination humaine qui ne transcende rien mais qui nous cloue dans ce monde de chair et de sang.

    Immanence parfaite donc ! De quoi rassurer les mystiques les plus exigeants avant de les désarçonner, en les ramenant vers nous et avec nous ; seule condition qui puisse nous les rendre enfin fréquentables car, de ce monde, on ne se retranche plus. Non ! On l'habite la joie collée au visage ; une joie qui déploie son rayonnement par ricochet et qui engendre dans sa démultiplication, l'hilarité générale des êtres qui se reconnaissent enfin pour ce qu'ils sont… qui est ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être.

    Il ne s'agit pas d'un paradis perdu puis retrouvé... mais d'un constat qui ne souffrira aucune contestation : notre vie est bien ici et pas ailleurs !

    Alors... non ! Elle ne sera plus jamais superficielle. Jamais plus ! Désormais, elle sera... avisée et profonde, immensément profonde car, une fois l'extase des possibilités infinies consommée, mille désordres éperdus hanteront longtemps, longtemps encore, sa mémoire en bataille, chahutée par un tohu-bohu de voix, de cris et de rires venus du fond des âges.

     

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  • Angle mort

     

                 La ballade de Matthieu... don Quichotte à ses heures

     

     

               « Votre plus grand crime, c'est d'avoir abusé des mots, de tous les mots, en les mystifiant : en d'autres termes, vous nous avez fait prendre des vessies pour des lanternes ; et là où l'on croyait pouvoir trouver la lumière, nous n'avons trouvé que l'obscurité des ténèbres. Vous nous avez parlé de droits naturels, inaliénables et sacrés. Vous nous avez dit que nous étions tous égaux en droits, alors que nous ne le sommes... qu'une fois morts et enterrés. Vous nous avez dit que nous étions tous libres mais vous vous êtes bien gardés de réunir les conditions nécessaires à la jouissance de cette liberté puisque vous nous avez concocté un monde dans lequel... sans argent, point de salut et point de liberté, si par liberté, on entend la liberté de faire des choix qui nous permettent de vivre... debout et dignes. Vous nous avez déclaré la main sur le cœur, jurant à qui voulait bien vous entendre, que nul ne doit être inquiété pour ses opinions pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public. Mais alors, dites-nous comment fait-on pour ne pas vous déranger si nos opinions ont pour objet de dénoncer votre ordre qui n'a de public que le cercle restreint d'une caste qui détient tous les monopoles : ceux du pouvoir, des médias et de l‘argent ? Est-ce là une reconnaissance du droit de prêche dans le désert ? Vous nous avez dit que nul ne peut être contraint à faire ce que la loi n'ordonne pas ; par conséquent, dites-moi pourquoi tant de gens sont contraints par une loi qui n'existe pas, de vivre comme des chiens alors que les animaux domestiques des beaux quartiers sont mieux traités ? Vous nous avez dit : "Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît" mais vous vous êtes bien gardés de préciser : sauf si vous avez des petits copains haut placés pour vous couvrir de la tête aux pieds. Vous nous avez affirmé que nous avions tous droit à un travail alors qu'il s'agissait de nous payer trois fois rien ou de nous laisser crever de froid et de faim avec pour seul secours, une couverture et une boisson chaude. Vous nous avez affirmé que nous avions tous droit à l'instruction gratuite et obligatoire alors que ce sont toujours les mêmes qui réussissent et toujours les mêmes qui échouent et qu'on oriente vers des filières sans avenir. Vous nous avez dit que toute personne est également admissible à toutes places et emplois selon leur capacité sans autre distinction que celle de leurs talents alors que vos seuls critères de recrutement sont la corruption et l'exclusion pour délit de "sale gueule" ou bien, pour n'être le fils ou la fille de personne. Vous nous avez dit que la propriété était un droit inviolable et sacré et nul ne peut en être privé mais vous avez soigneusement omis de préciser : à condition d'en avoir une... de propriété ou plus simplement, un toit au dessus sa tête et un logement qui ne soit pas un trou à rats. Vous nous avez parlé d'équité pour ne plus avoir à nous entendre parler de justice et d'égalité devant la loi et le droit. Vous nous avez parlé de démocratie alors qu'il s'agissait de voter ou de fermer sa gueule. Vous nous avez parlé de consensus pour mieux baisser les bras devant les puissants. Vous nous avez parlé d'information alors qu'il s'agissait de diversions et de manipulations. Vous nous avez dit que ce n'était pas une question de courage, alors que vous étiez des lâches. Vous nous avez dit qu'il n'y avait pas d'alternative alors que vous étiez juge et partie, ou tout bonnement incompétents. Vous nous avez demandé d'être raisonnables dans nos revendications, alors que vos avions s'envolaient les soutes pleines de billets de banque vers des paradis fiscaux qui n'ont rien d'artificiels, ceux-là ! Vous nous avez parlé de modernité et de déréglementation alors qu'il s'agissait d'instaurer la loi de la jungle. Vous nous avez parlé de contre-pouvoirs avant de verrouiller toute contestation en installant à la tête de ces contre-pouvoirs fictifs, vos laqués dévoués, en attendant la prochaine promotion qui fera d‘eux des chefs patentés. Vous nous avez fait mille promesses mais vous vous êtes bien gardés de préciser que cette déclaration universellement solennelle reste valide aussi longtemps qu'elle ne remet pas en cause votre loi d'airain qui a pour seul modèle : la connivence, la collusion, la cooptation, le trafic d'influence, la concussion, l'abus de confiance et les bombes. Car, votre monde à vous, ce n'est pas un monde... mais un haras dont vous êtes les étalons ; et vous seuls êtes autorisés à reproduire inlassablement les mêmes schémas constructeurs d'un avenir dont ce sont toujours les mêmes qui sont exclus. Vous voulez qu'on vous dise ? Eh bien, vous nous en avez trop dit. Et nous, pour votre malheur, on a tout retenu. Pour une fois, on a été studieux. Oui ! On y a cru à tous vos contes de fées. On y a cru au Père Noël. Et c'est trop tard maintenant : ce qui a été dit, brocardé, affiché sur les frontons, ne peut plus être effacé. Alors, basta ! A la trappe maudite race : celle du scandale et du déshonneur car, ce soir c'est le Grand Soir : ce soir, nous vous révélons à vous-mêmes tels que vous êtes mais... sans tambour ni trompette. Étant donné les circonstances, on a souhaité faire dans la sobriété et dans la discrétion. Et puis, c'est pas la peine de lever la tête et de scruter le plafond. Les anges sont là devant vous : c'est nous. Oui ! Nous qui avons vaincu tout le mal qui est en vous. Pour vous, ce soir, nous ressuscitons et c'est le Ciel qui vous ouvre ses portes. Vous revenez de loin ! Sans nous, c'était l'enfer qui vous attendait ; l'enfer avec son torrent de boue. Car ce soir nous sommes venus vers vous pour vous demander de mourir avec nous. C'est le seul acte et le seul geste d'amour à votre portée : mourir avec nous pour nous, tout comme nous qui allons mourir avec vous. Puissiez-vous mourir dégoûtés de vous-mêmes tout comme nous qui mourons ce soir... dégoûtés de vous. »

     

    __________________________

     

    * L'angle mort est la zone inaccessible au champ de vision sans rotation de la tête.

     

                Extrait du titre : « Des apôtres, des anges et des démons »

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    Sculpture de Jacques Legrand.

     

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  • Personne ne nous préservera, aujourd’hui moins qu’hier

                  Son travail est devenu un mensonge. Il n’est plus ce qu’elle aurait souhaité qu’il soit. Même si elle s’est bien gardée d’en parler pour ne pas s’attirer les foudres de son entourage, elle a pensé à un départ. Une folie à son âge. Quelles seraient ses chances de retrouver un emploi à 53 ans ?

    Brillante ascension ! Rapide cette évolution professionnelle entre trente et quarante ans ! Et puis, soudain, plus rien. Spectatrice, elle s’est contentée de regarder ses collègues gravir les marches d’une ascension professionnelle sans limite, les félicitant à chacune de leur nouvelle nomination, jusqu’au retour de ces derniers après des allers et venus incessants dans les filiales, les agences, pour finir  - ironie de l’histoire des carrières évolutives ! -, par devoir rendre des comptes à ceux-là mêmes qu’elle a vus naître et qu’elle a encadrés des années durant.

    Dans ces moments-là, on réalise toute l’étendue parcourue… sur-place ! Son étendue et sa durée aussi, face à ceux qui n’ont pas cessé de progresser, de croître et de dominer leur parcours professionnel.

     

              Il lui aurait fallu faire preuve d’une mobilité à toute épreuve : Paris, Toulouse, Lille, deux ans là, trois ici, quatre ailleurs…en SDF de l’encadrement tel un individu réduit à cette part de son identité la plus faible et la plus fragile qui soit : celle qui ne dépend pas de lui mais des autres et du regard qui sera porté sur son travail, son motivation, sa capacité à accomplir et à faire accomplir ce qui doit l’être. Identité qui a pour socle : le jugement d’autrui. A terme, un enfer cette dépendance et cet œil scrutateur de tout.


    La fonction fait l’homme quand l’homme n’attend plus rien de lui et qu’il espère tout de la fonction qu’il exerce et remplit à satiété : croissance, épanouissement, pouvoir, gratifications, reconnaissance. Tout un projet de vie. Unique projet de vie.

    Si elle n’a jamais voulu ou pu conduire sa carrière, désireuse qu’elle était de privilégier et de protéger sa vie privée, son rôle de mère et d’épouse, en revanche, d’autres femmes s’y sont essayées au triptyque famille, couple et travail.

    D’autres encore s’y sont noyées jusqu’à s’y oublier : pas de famille et pas de couple mais du travail, encore du travail et puis un jour, plus de travail, à quarante cinq ans passés ou bien, plus qu’un travail qui n’est que l’ombre du travail qu’on a effectué des années durant et le salaire aussi, après une mise au placard douloureuse. Et toujours pas de famille, pas de couple. Panique ! Aigreur ! Pas d’enfants et pas d’épaules sur laquelle s’appuyer quand le moral est au plus bas.

    Se sont-elles imaginées pouvoir vivre sans ? Sans doute ont-elles pensé pouvoir gérer le manque, la solitude, la frustration. Et même s’il leur est arrivé d’être invitées le samedi soir par des amies mariées et mères de famille, nombreux sont les couples qui n’ont jamais vraiment su quoi faire d’elles.

    Une femme seule, jolie de surcroît, c’est déjà une rivale, une prédatrice - et qui sait même ! -  une chasseuse sans scrupules : « T’avise pas de lorgner sur mon mari… sinon !!! »

    Femmes sans passé, sans avenir puisqu’aux yeux de leur entourage, elles ont longtemps donné le sentiment de n’avoir rien cherché à construire. Au fil des ans, leurs relations amoureuses n’ont débouché sur aucun concubinage, aucun mariage et pire encore, aucune maternité. De là à les juger, toutes ces femmes de carrière sans mari et sans enfant, incomplètes et comme inachevée…


    Une femme seule est une femme sans projet en dehors de sa carrière qu’on peut ou ne pas leur envier- le salaire, du moins - car, pour le reste : pas d’enfant, pas de mari, pas de foyer… non merci !

    De leurs amies, ils peuvent encore en attendre un peu de compassion, du moins, pour ce qu’elle est encore capable d’exprimer dans le cadre d’une relation de femme mariée avec enfant face à une autre femme, seule et sans emploi depuis la veille au soir : « Tu vas faire quoi ? Pas de boulot et toujours pas d’enfant, pas de mari ? T’as quelqu’un sous le coude, au moins ?»

    Et puis, une fois que le mal est fait, viennent les encouragements : « Bon. T’en fais pas. Tu trouveras bien quelqu’un. Mais là, faut foncer ! Mariage, enfants et tout. Te pose pas de question ! Tu le lâches pas !!!! »

                   Les belles années passent vite d’autant plus vite qu’elles sont courtes. On a donné, on a tout donné. On a un temps reçu : honneurs, sourires, attention, un peu d’argent, un salaire confortable. Tout reçu donc ? Des miettes rétrospectivement, une fois qu’on mesure l’ampleur des dégâts sur soi.

    Il y a une chose qui ne se mérite pas et qu’on n’achètera pas non plus, car elle ne se vend pas ; cette chose, elle se donne gracieusement à quiconque souhaite l’acquérir : c’est la juste évaluation des risques que l’on court à vouloir les courir tous  ; évaluation à des fins d’anticipation qui nous permet d’entrevoir ce que l’on s’évertuera à nous cacher aussi longtemps que notre engagement servira, non pas notre intérêt - celui de notre propre existence sur toute une vie - mais ceux des autres, pour le temps qu’il leur sera donné de nous les confier pour les faire fructifier.

                  Car, personne ne nous préservera, aujourd’hui moins qu’hier, depuis que l'on nous somme de nous exposer. Alors, autant retenir la leçon de ceux qui choisissent de ne jamais cesser de cultiver leur jardin entre deux avions, deux TGV et deux séminaires - brain storming ou pas !

    ____________________

     

    Extrait du titre : "La consolation"

     

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  • La ballade de Luc : "Je veux rentrer chez moi !"

     

     

                     "Quand je pense à la majesté de cette nature qui ne ressemble à rien d‘autre qu‘à sa propre image et qu’à sa propre nature qui est d’être ce qu’elle est, sans chercher à être ce qu‘elle ne sera jamais. Il faut l’avoir vue cette nature et y avoir vécu dans cet environnement pour réaliser à quel point la force paisible et rassurante de cet environnement si banalement cohérent parce que... cohérent de l’intérieur… à quel point l’évidence de cette cohérence vous rend fort et respectueux. Là-bas, je me sentais protégé, dans ces grands espaces car j’étais à l’abri de l’arbitraire dans ces forêts denses mais hospitalières, là où rien n’existe, là où rien ne jaillit sous la contrainte d’une recherche effrénée d'une prise de pouvoir.
    - C’est sûr Luc ! On vit toujours mieux là où on vivait bien ; et plus encore quand une fois ailleurs, on vit mal.

    - Te moque pas Matthieu ! Là-bas, l’expérience de la nature est immédiate. Le temps s’écoule - c’est vrai ! -, les heures, les semaines, les mois, les années mais le temps reste immobile aussi car je sais que je retrouverai toujours ce que j’ai quitté la veille au soir ou la saison dernière. Et... seule la nature est capable de vous rappeler qu‘hier, c‘est demain et qu‘aujourd‘hui...  c‘est aussi hier. C’est comme un éternel retour... en boucle : un vrai cycle, cette boucle qui a la forme d’une roue…

    - Je vois.

    - Tu sais de quoi j'ai besoin, finalement ?

    - Non, Luc. Dis un peu pour voir.

    - Je veux du statique, Matthieu ; de la stagnation. Je veux qu’on me repasse les mêmes plats, toujours ! Qu’ai-je à faire de leur Histoire universellement humaine et de ses soubresauts ? Matthieu, je veux de la monarchie ! Oui, de la monarchie mais... sans monarque ! Et puis, non ! Je sais ! Je veux... du féodal. Mieux encore, Matthieu ! Je veux de l’antique. Non, et non ! C’est pas encore ça.

    - Encore un effort Luc, tu vas y arriver.

    - Je veux des grottes, des cavernes, des horizons bouchées par la peur de l’inconnu... cet inconnu qui nous menace quotidiennement et contre lequel rien n‘est envisageable parce que rien n‘est possible parce qu‘on ne saurait rien de rien sur rien. Non, on ne saurait rien, Matthieu. Tu imagines un peu ? On ignorerait tout sur tout. Alors, je veux l’ignorance crasse de ceux qui ignorent tout car je veux ne plus rien savoir. Je veux une absence totale d’imagination et de compréhension. Je ne veux plus d’interrogation, plus d’anticipation et plus de suspense. Matthieu, ça y est : j'ai trouvé ! Je veux de la pré-histoire. Oui, c’est bien ça ! Je me fous des grandes marches en avant, des luttes armés et de ce progrès qui serait un progrès. Il n’y a de place pour personne dans ce mouvement abstrait de la production et de l’exploitation à tout va. M’approprier ce temps que l’on dit historique pour m’assurer que demain sera irréversible et commencer chaque jour à faire le deuil de la minute qui vient de s’écouler, à quoi bon ? Je veux vivre loin de cette contemporanéité en perpétuel mouvement, et dans laquelle je sais que je serai sacrifié. Oui, Matthieu, je serai englouti et sacrifié en pure perte dans cet environnement. Alors… pourquoi irai-je docilement à l’abattoir ? Hein ? Pour être sûr, je veux être un étranger de l’histoire de mon temps et des temps à venir. Plus rien ne doit s’acheminer ou tendre vers moi. Je veux tirer le rideau. Je ne veux plus y prendre ni... en prendre ma part. Je veux qu’au cadran de ma montre il soit midi... toujours et encore ! Je veux que midi vienne me sonner les cloches à toutes les heures du jour et de la nuit. Je veux un ordre immuable, mythique et cyclique. Je veux retrouver les mêmes couleurs, les mêmes odeurs dans la succession des saisons immuables. Je ne veux pas orienter dans le temps, dans la production, dans la transformation, dans l’accumulation, l‘expansion, l'optimisation, la découverte et dans l‘expérimentation à tout craindre, d'un environnement qui serait malléable et corvéable à merci. Je veux... ne rien pouvoir et ne rien vouloir. Je ne veux plus rien produire et je ne veux plus que l‘on produise quoi que ce soit pour moi. Je ne veux plus que l’on commande et qu’on... me... commande quoi que ce soit ; que ce soit au comptoir, au bar ou bien, à table. D’ailleurs, je quitte le banquet. Je n’ai plus faim... plus faim de rien du tout. Je te le dis Matthieu : je ne veux plus que l’on cherche à me communiquer quoi que ce soit. Je veux de l’indicible. Je veux le gèle, l’hiver, le froid. Je veux retrouver une réalité commune dans la permanence du temps qui s’écoule et qui me revient comme un écho des temps immémoriaux, loin de la menace de l’oubli. Je veux du réversible, de la marche arrière, du rétrograde, du ringard. Je veux qu’aujourd’hui soit demain et demain... la veille, comme quand on veille et qu'on s‘endort... pour mieux renaître, somnambule. Je veux une histoire sans pouvoir, une histoire stérile et impuissante. Je veux qu’on lui coupe les couilles à l’Histoire et les ovaires aussi ! Je ne veux plus de procréation. Je veux une histoire qui n’accouche plus de rien du tout ; une histoire qui n’engendre pas d’histoires à raconter et à hurler de rire pour se dépêcher de ne pas en pleurer de honte et de dégoût. Je ne veux pas du temps qui passe et qui efface toutes les traces. Je veux un temps qui revient, à heure fixe, chaque année et à chaque saison. Je veux entendre la même musique, jouée par le même orchestre sous la même baguette cinglante d’un chef sans vision, sans projet, sans ambition et sans lubies. Un chef éteint, à l‘ampoule grillée. Je veux aussi une histoire sans heurts, figée pour hier, aujourd’hui et demain. Je veux un temps présent perpétuellement présent et qui ne soit pas rongé par une histoire en marche. Je veux de l’inépuisable. Je rêve d’un espace clos et moi dedans mais libre de ne rien vouloir. Je ne veux plus d’orientation et... ensuite et... enfin... à la fin des fins, je passerai dans l’au-delà, là où plus rien ne se passe, et là où rien ne passe. Mais... en attendant et entre temps, dans le compte à rebours, je veux vivre dans le mythe, tel un mythe, en équilibre, tel un funambule entre ce qui a été et ce qui sera... de tout temps... ce temps qui est ce qu'il a toujours été, loin des passions messianiques. Quant aux utopies millénaristes, je leur souhaite qu’une chose : de crever de leur belle mort d’illusions paradisiaques de pacotilles millénaristes. Je veux, aux mêmes conditions et dans les mêmes termes, retrouver encore et toujours, les mêmes conditions de vie et de mort. Je ne veux plus de lieux personnalisés, historiquement chargés d’histoires à dormir debout. Je veux tout arrêter, prendre mes jambes à mon coup et crier : "Au secours !" pour mieux m'en retourner ; et puis, une fois arrivé sur place, me dire que plus jamais rien ne viendra bouleverser cet ordre retrouvé dans l’ancien ordre qui sommeillait en moi comme une enveloppe d‘éternité. Matthieu, je veux être un arbre, un chêne, planté là sur mes deux troncs en forme de pattes et mes deux pattes en forme de jambes et je veux être reconnu comme tel. Je veux de l’ordre ancien comme cet arbre ancien enraciné dans la mémoire des plus anciens maîtres. Je ne veux plus de flexibilité. Je ne veux plus de dissolution. Je ne veux plus d’appropriation ni d‘expropriation. Je ne veux plus de mouvement général et de processus historique. Je me veux fossile et momie. Je ne veux plus rien de collectif. Je me veux, moi, tout entier et... personnel. Je veux comme seule réponse aux maux et aux crimes de notre époque, attendre l’imminence de mon grand retour parmi les sauvages et les primitifs, et avec eux, je veux me bercer d’illusions jusqu’au vertige et jusqu’à l’ivresse. Je ne veux plus d’histoires avec personne. Je veux qu’on me foute la paix ! Je veux qu’on me serve les mêmes balivernes, sempiternelles balivernes, parce que celles-là, au moins, on sait d’où elles viennent. Tu comprends, Matthieu ? Car, elles viennent de loin, de très loin même, toutes ces vieilles balivernes de vieille lanterne qui n‘éclaire plus rien au-delà de sa propre myopie chronique et mythique ! Matthieu, est-ce que tu comprends ?! Je veux la nature mais ... sans l’homme et sans cette société. Je veux... tout et plus encore, tout ce que l’on veut quand on ne veut plus rien du tout ; et... contre toute attente... et alors... et aussi... je veux rentrer chez moi Matthieu ! Oui ! Je veux rentrer à la maison !

    - Je comprends Luc ! Je comprends. Bon. En attendant, il faut que je retourne à ma table de travail. Je te laisse. Je vais lutter contre les ténèbres. Lutter et vaincre !

    - C’est ça Matthieu, c’est ça. Va ! Ca t‘occupera."

     


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    Extrait du titre : « Des apôtres, des anges et des démons » - copyright Serge ULESKI

     


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  • S’offrir une réalité sur mesure…

     

     

                 Un amour que l'on voit, même et surtout là où il n'est plus pour s'en être absenté. Retrouver sa trace, l'accès et puis, son cheminement, le tenir en laisse aussi, de peur qu'il ne nous échappe totalement et qu'il ne soit déjà trop tard pour le retenir et en goûter à nouveau la douce saveur puisque sans lui, plus rien n'est possible.

    .

    ***

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    Lille. Poste 2

     

    Tout se dérobe à son regard. Des villages se succèdent sans qu’il puisse identifier leurs noms. Portée sur une voie parallèle, sa vue striée le convainc de fermer les yeux ; il choisit pour quelques secondes d’épouser la condition d’un aveugle et puis, il les ouvre à nouveau et redresse la tête. Talus, champs, routes, rivières, étangs, chemins, bosquets, ponts, pylônes, clochers. Un homme marche seul sur une route. Des enfants courent sur un chemin détrempé. Engins de toutes sortes, entrepôts et enseignes gigantesques, épaves, ruines, usines désaffectées. Lieux incompréhensibles et inconcevables.

     

    Chaque seconde qui passe pousse des kilomètres de voie ferrée loin derrière lui et devant elle : elle qui s’éloigne sans fin. Il a suffi de quelques minutes, et la voilà déjà hors d’atteinte ! Bientôt, elle sera inaccessible et puis, intouchable pour de longues semaines. Mais il n’est pas inquiet face à cette réalité inconséquente, à peine tangible car, il n’a pas quitté cette chambre d’hôtel qui les a vus, des cendres d’une existence à genoux, renaître à la vie et se reconstituer d’une seule pièce, entier et debout, d’un seul tenant univoque et tendu. Non ! Elle ne l’a pas raccompagné à la gare. Non ! Il n’a pas pris ce train qui… dans un peu moins d’une heure trente, le ramènera à la désolation.

     

    Anesthésié, comme groggy par ces quelques heures passées à ses côtés, il est encore dans son odeur, avec ses gestes, dans son humeur, avec son sourire. Ce n’est pas le temps qui s’est figé mais son écoulement qui lui tient tête et c’est à rebours, à contre courant de son propre cheminement que cet écoulement parcourt une réalité qui refuse en bloc de céder sa place à l’instant présent qui a pour réalité un train qu’aucun subterfuge n’arrêtera.


    Prostré d’hébétude, il semble indifférent. Pour l’heure, la conscience de cette nouvelle séparation sommeille encore en lui. Mais bientôt viendra l’interstice puis, l’entre-temps et enfin, la césure nette et tranchée comme un couperet qui tombe, un gouffre qui s’ouvre jusqu’au vertige et rien ne viendra compenser l’épuisement inévitable de cet influx magnétique et nerveux que chacune de leur rencontre lui apporte car, une fois l’illusion d’une séparation fictive évanouie que des semaines d’éloignement porteront jusqu’à une éternité, livré à lui-même et sans recours, il ne pourra rien substituer à cette énergie insufflée l’un à l’autre. Non, rien ! Sinon, vivre dans l’attente de son renouvellement, à la prochaine prise, à la prochaine remontée en surface, à l’air libre et suffoquant.

     

    Arras. Poste 4

     

    Personne n’est monté. Chance inespérée ! Le compartiment restera désert. Quelle aubaine ! Le pire lui a été épargné ! Confort parfait donc ! Pas de bavardage pour bavarder et ce faisant, ne pas et ne jamais avouer qu’on n’a plus rien à dire parce que… ça va bien comme ça et qu’on n’en peut plus de ne plus pouvoir quoi que ce soit pour soi-même et pour ses proches depuis que tout nous échappe et qu’on ne décide de rien ou bien, de si peu, dans les marges, par bribes, entre deux sauts de puces effectués à reculons. Alors, disons-le : le meilleur est derrière nous, mais loin, loin... et depuis longtemps déjà !

     

    Rien ne pourra le perturber ; pas même le sifflement aigu et continu - perceptible par intermittence quand on s’en donne la peine ou bien, quand notre ouïe reprend ses droits sur une perception dissipée - ni l’indéfinissable ronflement de la rame qui porte à une allure imperceptible sa puissance et sa force sur des rails au parallélisme d’une rectitude studieuse et irréprochable. A son insu, le train glisse vers sa destination, sans effort, imperturbable, sûr de sa puissance et de son infaillibilité. Le temps d’un voyage, on pourra donc mesurer tout ce qui sépare cette énergie cinétique de nos vies ! Oui ! Nos vies avec ses résolutions qui ne s’affirment pas mais balbutient de nouvelles raisons de ne pas trouver une voie, un aboutissement ferme et résolu. Et que dire de nos engagements !

     

    Incapable pour l’heure d’envisager une autre réalité pour lui-même, d’une hallucinante solennité, la lumière artificielle et le silence de son compartiment viennent confirmer son atmosphère insolite et renforcer l’état de grâce qu’il s’est accordé. Pas de nuisances sonores non plus ! De celles que nous sert sans répit, obstiné comme une tentative désespérée d’échapper à l’angoisse, un casque porté par ceux qui n’ont plus qu’un souci en tête : fuir la conscience qu’ils pourraient avoir de leur propre inutilité et leur entourage avec eux ; entourage bien en peine de leur proposer une raison d’être, claire et indubitable.

     

    Un train concurrent est venu frapper la vitre, mais sans effet durable. Un rêve dont on ne sort jamais pour en avoir aussitôt sollicité un autre, ce flottement dans lequel il se complait.

     

    Il a ouvert les yeux puis les a refermés. Dans son entêtement, il veut tout entendre, tout préserver et surtout et pour rien au monde, ne pas en sortir car, tout est là, intact ! Il ne manque rien. Les rires, les pleurs, les gémissements, les cris ! Son petit corps ferme, étroit, le sien grand et fort et puis, le leur, enchevêtré de frénésie, ses mots bien à elle, paroles chuchotés et bouleversantes comme une confession, les regards échangés quand ils restent immobiles, tournés l’un vers l’autre sans souffle mais encore avides. Décidément non, rien ne l’éloignera. Au comble du paradoxe, celui de son absence, c’est bien elle qui se tient à ses côtés, car, dans un souci d’apaisement, il l’a gardée avec lui et en lui, légère et incommensurable de par l’admiration et l’affection qu’il lui porte.


    Projets. Rêves insensés ! Espérances folles ! Quelle évolution possible pour eux deux ? Qu’est-ce qu’il est raisonnable d’espérer ? Sous quels délais ? Rupture ! Divorce ! Et si… ils parvenaient à s’extraire de leur union respective ! Et si, une fois libres, maîtres de leur destin, ils décidaient de tenter leur chance ensemble ?

     

    Et si… et si… et si… Seul au monde, on peut enfin et sans difficulté s’offrir une réalité sur mesure, un subterfuge dans lequel rien ni personne ne viendra vous rappeler à un ordre univoque et indépassable mais… pour combien de temps encore ? Combien de temps ? Le plus tard  possible ?

     

    Tenez ! L’issue approche et avec elle… une réponse brutale.

     

     

    Gare du Nord

     

    Rien ne va plus. Retour à la désespérance qui désespère de sa propre impuissance à pouvoir en réchapper. La réalité précaire qu’il a tentée durant toute la durée du voyage de préserver, est maintenant en morceaux. Il s’était égaré car, on n’échappe pas au monde.

     

    Agitations sans nombre, aussi inutiles qu’étrangères ; mille effervescences qui tapent du pied toute leur inconséquence ! Mais… comment penser dans tout ce vacarme ? Où trouver le courage et puis, un réconfort dans tous ces visages tantôt fugaces, tantôt pesants et lugubres comme des visions d’un autre monde, fantômes de l’au-delà ?

     

    A sa descente du train, un sentiment laid et sordide l’a saisi : sa faiblesse face à l’horreur de sa condition. Un cimetière aux tombes noires, une prison dont personne n’ira visiter les détenus, son impuissance.

     

    Comment rentrer alors ? Et puis, rentrer pour retrouver quoi ? Et chez qui ?

     
    La poitrine serrée, c’est bien l’enfer qui lui fait face maintenant et aucun démenti, aucune démonstration aussi savante soit-elle ne pourra remettre en cause cette certitude. Il ne lui reste plus qu’à en supporter le dégoût car toutes les énergies s’épuisent un jour, à bout d’arguments, d’objets et de raison d’être ce qu’elles ont été. Plus de perspectives alors ! Sinon l’éternel et tragique retour d’un quotidien dépouillé, affaissé au pied d’un mur contre lequel notre colonne vertébrale s’est brisée faute de n’avoir pas su le contourner à temps car, de toutes les saisons, c’est bien l’automne qui annonce le crépuscule de toutes les unions, l’une après l’autre. Elles n’existent déjà plus. Voyez comme on les piétine allégrement, sans sourciller. Jaunies et rances, elles n’intéressent déjà plus personne, toutes ces unions.

     

    Comment dans ces conditions s’exorciser d’une fatalité qui n’a de destin que le refus d’y voir un acquiescement tacite et pleutre ?

     

    De tout temps imperturbable, cette fatalité et sûre de son Grand Oeuvre : la sape d’une institution soutenable dans la résignation… seule !

     


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    Extrait du titre : " Cinq ans, cinq nuits"

     

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