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George Orwell : Keep the aspidistra flying

keep the aspidistra flying george orwell  serge uleski



 

 

 

 

« L’aspidistra est une « plante verte » robuste, très répandue au sein de la classe moyenne britannique, particulièrement durant l’ère victorienne parce qu’elle pouvait tolérer le manque de lumière et la pauvre qualité de l’air intérieur. Dans le titre original en anglais (Keep the Aspidistra Flying), Orwell utilise l’aspidistra, symbole de l’esprit étroit de la société, en conjonction avec la locution “to keep the flag / colours flying” (“lever haut son drapeau”). Le titre peut ainsi être interprété comme une exhortation sarcastique dans le sens “Et vive la classe moyenne !” (d’où le titre en français). » -  Les archives de la douleur (Source : Wikipédia en langue anglaise)

        

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             Gordon Comstock, instruit et lettré, est un poète dont les projets littéraires n’avancent qu’à reculons : plus notre poète écrit, plus il biffe, plus il jette.

La poésie est ce à quoi Gordon Comstock avait déjà commencé de gâcher sa vie à l’âge de trente ans ; très tôt, il n’aura qu’un seul ennemi : l’argent ainsi que la conscience que l’on perd sa vie à la gagner car, lucide, Gordon avait réalisé que tout est argent.

Même si "Pas d’argent pas de considération", pour autant, cela n'empêchera pas Gordon Comstock de poursuivre sa guerre : éviter l’argent à tout prix et le confort de vie qu’il procure :

                      « Déclarer la guerre à l’argent ; le rejeter puis sombrer… ou bien plutôt : couler. De plus en plus bas, dans un monde souterrain qu’il ne pouvait encore que vaguement imaginer. »

Et puis aussi : « « Le salaire de Gordon fut augmenté de dix shillings par semaine. C’est alors que Gordon prit peur. L’argent était  en train de l’avoir. Il était en train de glisser de plus en plus bas dans la porcherie de l’argent. »

Ni une ni deux, Gordon quittera sans état d’âme un « bon emploi » ; un emploi convenablement rémunéré : « C’avait été le seul acte significatif de sa vie que d’avoir quitté cet emploi. C’était sa religion, pour ainsi dire, de rester en dehors  de ce sale monde de l’argent. Pourtant à cet instant, il n’arrivait pas à se rappeler, même vaguement, pour quels motifs il avait quitté cet emploi. »

                "Perdre sa vie à la gagner" ? Comment un fait exprès, Gordon prendra délibérément le risque de perdre la sienne à ne pas la gagner : « Sous terre, sous terre ! Toujours plus bas dans le doux sein protecteur de la terre, où il n’y a pas d’emplois à obtenir, à perdre, pas de parents ou d’amis pour vous harceler,  pas d’espoir, pas de peur, d’ambition, d’honneur, de devoir. C’était là qu’il souhaitait être. »

                Vent debout contre l'argent, contre le fait de devoir en gagner pour trouver sa place dans la société, avec "Keep the aspidistra flying", George Orwell nous livre en 1934 un personnage équivoque car Gordon Comstock demeurera incapable d’assumer les conséquences de ses choix de non-vie, de non-carrière puisqu’il n’aura de cesse de dénoncer les affres de la pauvreté. Sans argent, sans ami, à l'exception de Ravelston, un riche socialiste à la tête d’une revue de poésie Antichrist, pour rien au monde Gordon Comstock acceptera que quiconque lui paie un repas ou bien qu’on lui prête de l’argent qu’il ne pourra pas rembourser.

                Anesthésié émotionnellement, Keep the aspidistra flying, met en scène un personnage « piqué des vers » à trente ans : « Gordon avait lâché et renoncé aux « bons » emplois pour toujours. Il ne voulait pas revenir là-dessus. Mais à quoi bon prétendre que parce qu’il se l’était imposée à lui-même, sa pauvreté, il avait échappé aux maux qu’elle traîne à sa suite. C’est à l’esprit et à l’âme  même que le manque d’argent porte atteinte. La torpeur mentale, la crasse spirituelle… »

Même si «  …  cependant, au plus profond et au plus secret de lui-même, Gordon s’affectait de ne pas pouvoir s’affecter. Libéré de la conscience  harcelante d’être un raté ; libre de se laisser couler, selon son expression, de plus en plus bas,  dans des mondes calmes où n’existent  ni argent, ni effort, ni obligation morale. »  

 

              C'est une femme, Rosemary Waterlow - la trentaine elle aussi et sans le sou, tout comme Gordon -, proche de lui mais de loin, par intermittence et par courrier, bien qu’habitant dans la même mégapole londonienne, qui sauvera notre poète d’un naufrage irrémissible : celui de la pauvreté puis de la misère.

Il résistera longtemps avant de céder, se jugeant indigne d'être aimé parce que... sans le sou et sans situation : "Tu dis que tu m'aimes mais je n'y crois pas. Dans cette société-là, personne ne peut aimer quelqu'un qui n'a pas d'argent !"

              Avec "Keep the aspidistra flying", tout est bien qui finit bien donc… puisque Gordon renoncera au renoncement, il mariera Rosemary qui porte son enfant et prendra un « bon emploi », celui qu’il occupait avant de tout quitter : "Il fit un retour sur ces abominables deux dernières années. Il s'était révolté contre l'argent et cela lui a apporté  non seulement la misère mais aussi un effroyable néant, le sentiment  inéluctable de l'inutilité. Adjurer l'argent, c'est adjurer la vie."

              Et l'auteur de faire le commentaire suivant à propos de son personnage : "Il avait trente ans et les cheveux grisonnants et pourtant , il avait la bizarre impression qu'il commençait  seulement à être adulte (en renonçant au renoncement - NDLR)."

Son "oeuvre" au rebut - poésie et littérature -, "oeuvre" morte passée dans l'oubli, Gordon Comstock maintenant bien vivant, dans une volte-face imprévisible et héroïque... - le croirez-vous -, Gordon mettra un point d’honneur à faire l’acquisition d’un aspidistra destiné à trôner sur le rebord de la fenêtre de son nouveau logement - celui de son couple - pour qu'il soit vu de tous.

 

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               Nous sommes en 1936 lorsque l’ouvrage écrit entre 1934 et 1935 est publié…

Inspiré par les années de « vache enragée» de l’auteur, qui, à cette époque, vivait dans la précarité avec pour seul domicile les pensions des quartiers les plus déshérités de Londres (tout comme son personnage Gordon Comstock, Orwell sera un temps employé à mi-temps dans une librairie miteuse de livres d’occasion - 1934) et les asiles de nuit destinés aux sans-abris…

Quand « Keep the aspidistra flying » est publié, Orwell a l’âge de son personnage : la trentaine. Il n’a pas encore écrit « Homage to Catalonia » - 1938  - ni « Animal farm » -1945 - ni « 1984» en 1949 (1). En revanche, l’ouvrage Down and Out in London and Paris, récit parisien d'une mise en abîme de l'auteur, était disponible depuis 1933 ; c'est à cette occasion que Orwell fera l’expérience de la pauvreté aux côtés des sans-abris de Paris (2).

 

                  Dans Keep the aspidistra flying, Orwell a la dent dure ; mordant, caustique, méprisant, sans concession, grande est la tentation de se dire : « Mais quelle mouche l’a donc piqué ! » (3) ; l'auteur et le personnage de Gordon, confondus, seront sans nuance ; c'est au procès de toute la société auquel les lecteurs assistent. Personne ne trouvera grâce aux yeux d'Orwell qui peine à faire taire sa voix chez Gordon Comstock, sans aucun doute son alter-ego.

En guerre contre la bêtise et la médiocrité d’une société qui s’annonce déjà moralement à genoux devant la publicité et la marchandise (même si les besoins primaires des classes populaires des années 30, à Londres comme en Europe, sont loin d’être satisfaits) Cyril Connolly, critique au Daily Telegraph, au moment de la sortir du roman, écrira : «Livre sauvage et amer, les vérités que l’auteur propose sont tellement déplaisantes qu’on finit par craindre leur mention ».

Faut bien dire que…. déjà en 1935, Orwell n’ignore rien de « …. la froideur, l’anonymie de ces sept millions  de londoniens glissant esquivant le contact, n’ayant guère conscience de l’existence les uns des autres comme des poissons dans un aquarium. Les rues fourmillaient de jolies filles, froides. C’était étrange comme il y en avait beaucoup qui semblaient être seules. »

Et puis aussi, cette réflexion de l’auteur à propos de son personnage : «Gordon songea au métro le matin ; les hordes noires d’employés de bureau s’engouffrant sous terre comme des fourmis  dans un trou ; la peur d’être saqué comme un ver dans le cœur. Mieux vaut le loup solitaire que le chien servile ». 

On pensera bien évidemment à la fable Le loup et le chien de La Fontaine :

« Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor. »

 

Animal farm (1945 - fable animalière par excellence) aurait-il été influencé par l'oeuvre de notre fabuliste national et pas seulement par l'oeuvre de Jonathan Swift ?    

        

                  L’argent est au centre du roman ; pas une seule page qui ne mentionne « shilling » ou « pence », le manque d’argent et cette plante verte, l’aspidistra, qui trône, pathétique, sur les rebords des fenêtres des pavillons de banlieue de la petite classe moyenne d'avant la Seconde guerre mondiale.

Keep the aspidistra flying  est aussi une étude de la pauvreté… solitude, misère sexuelle ; même si, en ce qui concerne Gordon Comstock, cette pauvreté est consentie ; comme expliqué précédemment,  Gordon refusera de se donner les moyens de gagner convenablement sa vie ; il s’agit donc là d’une pauvreté d’une nature particulière : une pauvreté  recherchée, entretenue, chérie et choyée même si l’on peut questionner un instant les réelles motivations qui se cachent derrière ce vœu :  manque de courage et d’ambition, lâcheté existentielle ?

A aucun moment Orwell ne laissera entendre que ce questionnement puisse être le sien en ce qui concerne son personnage.  Et c'est peut-être là la faiblesse de l'oeuvre dans la construction de son personnage, son élaboration, son développement jusqu'au dénouement. 

 

***

 

              Down and out in Paris, Keep the aspidistra flying, Homage to Catalonia (trois oeuvres publiées entre 1934 et 1938)… précarité, débine, la rue, le danger de la guerre civile, les armes, la mort...

Né le 25 juin 1903 à Motihari (Inde), un père fonctionnaire de l'administration des Indes, une tante installée en Birmanie, issue d'une famme qui a fait fortune dans le commerce des  bois précieux, lui-même représentant des forces de l'ordre colonial dans ce même pays de 1922 à 1927, éduqué à Eton – une école privée -, d’une santé pourtant très fragile (Orwell décédera en 1950 à l’âge de 47 ans de la tuberculose - maladie des indigents), avec cette attraction de l'auteur pour la précarité, voire la pauvreté, dans le contexte de l'ouvrage Keep the aspidistra flying,  puis cette prise de risque maximale avec la guerre civile espagnole, Orwell a-t-il était tenté dans un premier temps par la non-existence, par le refus de «faire quelque chose de sa vie », et dans un second temps, par le désir de mettre cette vie en danger, avant un dernier engagement, littéraire celui-là, qui nous vaudra la publication de Animal farm et de 1984 ?

Une culpabilité de classe (la prospérité de la famille de l'auteur est étroitement liée à l'impérialisme britannique avec cette tante vivant à Birmanie issue d'une famille qui a fait fortune dans le commerce du bois), le passé colonial de ses ascendants donc, son engagement dans la police en Birmanie, 5 années durant, qu'il ne cessera de tenter d'expier, ont-ils été à l’origine de son engagement contre l'impérialisme en faveur de la défense des plus faibles, d'une grande constance et d'une infaillible rigueur ?

Ecoutons la voix d'Orwell dans "Le quai de Wigan" écrit en 1937 que Bernard Crick cite abondamment dans sa biographie de l'auteur : "Je me sentais coupable par le poids d'une gigantesque faute que je devais expier. Ce à quoi je voulais échapper, ce n'était pas seulement  à l'impérialisme (colonialiste, celui de l'Empire britannique - ndlr) mais à toute forme de domination  de l'homme par l'homme.  Je voulais alors  effectuer une véritable plongée au sein des opprimés. A ce moment-là, l'échec seul me paraissait vertueux. Toute idée  de réussir à gagner quelques centaines de livres par an, me semblait spirituellement hideuse, me semblait participer de la violence oppressive générale."

 

 

                 Keep the aspidistra flying aura pour conclusion plus qu'une confession, une véritable affirmation : "Notre civilisation  est fondée sur la cupidité et sur la peur. Ces gens avec leur mobilier, leur aspidistra, vivaient d'après le code de l'argent, bien sûr, et pourtant ils trouvaient moyen de maintenir en eux de la bienséance. Ils demeuraient des gens comme il faut, battant pavillon aspidistral. Ils faisaient des enfants. Ils étaient vivants."

 

               Cette conclusion qui annonce Animal farm et 1984 - en d'autres termes... le refus de porter un jugement  sur l'humanité avec la prétention de faire son "bonheur" malgré elle, comme à son insu, même et surtout dans le sang et les larmes  -  est autant celle de George Orwell que celle de son personnage : Gordon Comstock, sauvé des eaux d'une obstination qui se paie le plus souvent au prix fort et sans rémission.

Certes ! N'est pas Bartleby qui veut ! Ce personnage créé par Herman Melville en 1853 qui nous rappelle que l'on ne peut refuser d'habiter le monde volontairement ou bien comme contraint par un envoûtement aujourd'hui encore mystérieux, qu'au prix d'un énorme préjudice à soi-même.

 

 

1 - Si le roman à thèse « 1984 » a été amplement assimilé - Novlangue et Big Brother -, on oublie  que ce roman est aussi l’exposition d’une autre thèse : l’amour, le véritable amour, est impossible sous un régime totalitaire car, tôt ou tard, il faudra trahir l’autre, mentir à son sujet aussi,  pour éviter la prison, la torture et la mort.

Avec Keep the aspidistra flying, Orwell présente cette thèse 15 ans plus, mais dans un tout autre contexte : celui de la pauvreté. 

 

2 - En cela, son engagement rejoint celui de Simone Weil, la philosophe, décédée, elle aussi, de la tuberculose en 1943 à Londres.

 

3 - Bien des années plus tard, embarrassé, Orwell portera un jugement sévère sur Keep the aspidistra flying, en particulier au sujet des passages en forme de réquisitoire anti-social, misanthrope en général, misogyne en particulier : on pensera à ses propos à l'emporte-pièce sur les femmes et l'argent ainsi qu'à l'emploi récurrent du mot "pédé". Ton que l'on ne retrouvera pas dans ses écrits des années 40 (au sujet de l'écriture d'Orwell, on pourra se reporter à la thèse de doctorat de Bernard GENSANE : ICI)

Dans cet ouvrage d'Orwell (voir aussi "Coming up for air") dont la plume acerbe saura cibler plus tard, à partir de la fin des années 30, ses attaques - plume avertie quant à la pré-éminence de la lutte des classes -, sans remettre en cause le genre humain dans sa totalité, on pourra se demander si l'auteur n’a pas craint, très tôt, de « rater sa vie »... d’être condamné à une existence terne, privée de moyens, dans le choix d'une vie dédiée à l'action et à l’écriture, terrorisé par le spectre de la pauvreté et de l'échec ? A-t-il cherché à conjurer le pire en écrivant ce brûlot anti-social ? A-t-il mis sa santé ( à Paris avec les sans-abris) et sa vie en danger (dans la guerre d'Espagne) comme pour mieux en réchapper, un peu à l'image du personnage de Gordon Comstock qui choisira délibérément le déclassement et la pauvreté ?

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Pour prolonger, cliquez : Penser la dissidence aujourd'hui avec Bartleby

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