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AA - Serge ULESKI, littérature et essais - Page 2

  • Passé et mensonge

     

                La nostalgie, vous dites ?

               C’est sûr ! On vit toujours mieux là où on vivait bien et plus encore quand une fois ailleurs, on vit mal.

    ***

    En proie à la nostalgie...

    Et si, ce qui nous attire, nous séduit, nous émeut dans tout ce qui touche de près et de loin à Hier, était dû au fait suivant : ce morceau de vie qu'est le passé, est derrière nous. Et on ajoutera, soulagés : "Ouf ! Plus de peur que de mal !"

    Car... qui nous rappellera que vivre demeure une expérience que l'on préféra toujours avoir derrière soi et non... devant soi ?

    Mélancolie, appréhension face à l'avenir, inquiétude, angoisse, souffrance, terreur même ! Vivre restera longtemps encore et potentiellement, l'expérience traumatique par excellence. Et ce risque, personne ne le court de gaité de cœur.

    Alors, imaginez quand ce risque dont on ne risque plus rien, est derrière nous, loin, très loin, aux confins de l'oubli et du mensonge !...

    Oui ! Du mensonge car... se souvenir, n'est-ce pas oublier tout ? Tout ce que notre mémoire refuse, aujourd’hui encore, de nous remémorer. Et par voie de conséquence, se souvenir, n'est-ce pas se mentir ?

               Alors, disons-le haut et fort : "Non ! Avant, c'était pas mieux ! Avant, c'était différent !"

    Et cet avant n’est... tout au plus, qu’un soulagement, un répit, pour un aujourd'hui en panne qui peine à affronter l'angoisse face à demain : lieu de toutes les incertitudes.

    ___________________

    Extrait du titre "La consolation" - copyright Serge ULESKI

     
                   Pour prolonger, cliquez : Serge ULESKI en littérature

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  • Proust ou la négation de la modernité

     

                 Chez un auteur, le style, c’est un point de vue, un regard sur le monde qui lui est propre ; c’est un angle de vue particulier sur les choses, les êtres, la réalité ; un angle d’attaque aussi, pour peu qu'il soit guerrier. Le style, c'est aussi la culture de l'auteur. En littérature, il y a « style » à chaque fois qu’il nous est donné à lire une langue re-construite, une langue recomposée et ré-assemblée. 

    Prenons Proust et sa tentative de réconciliation des humanités avec les sciences sociales (démarche très certainement inconsciente) - la littérature avec la sociologie...

    Proust donc ! Et à son sujet… tout ce qu'il n'a pas écrit et tout ce qu’il ignorait de et sur lui-même, ainsi que la question : pourquoi a-t-il fait cette œuvre-là et pas une autre ?

    Proust et la fulgurance du passé ; fulgurance du souvenir - celui de l’enfance, de l’adolescence et des premières années de l’âge adulte -, qui vient comme un boomerang terrasser Proust, et le cloue au lit. 

    Même si l'on ne chasse pas le passé comme on chasse une mouche d'un revers de la main, chez Proust, tout appartient au passé dont le moindre rappel lui fait l'effet d'un événement capital, d'une importance démesurée : une importance extra-ordinaire. Indissociable de sa personne, ce passé commence dès son plus jeune âge : à 20 ans, il est déjà dans le passé de ses 10 ans ; à 30, dans celui de ses 20 ans. Passé dont les souvenirs n'en finissent pas d'envahir sa conscience d'être au présent.

    Proust ne disait-il pas : " Un livre est un cimetière" ?

     

    ***

     

     

    Moins on a d'avenir, plus on a besoin du passé 

             

                  Si Proust décidera très tôt de vivre au jour le jour, principalement occupé à dilapider le patrimoine familial dans une oisiveté dispendieuse, Proust a tout aussi prématurément décidé qu’il n’aurait pas d’avenir et qu’il ne s’en donnerait pas, alors que l'avenir est la seule direction envisageable pour individu dans la force de l'âge : Proust à 29 ans en 1900.

    De là à penser que Proust (rentier-boursicoteur) serait la négation même de la modernité - s’entreprendre, advenir, mettre en échec tous les déterminismes...

    Mais alors, comment vivre sans avenir, sans " inconnu devant soi" ? Car si l’on n’envisage aucun avenir pour soi  - dans le sens de « se construire un avenir » -, que nous reste-t-il à entreprendre  et que nous reste-t-il tout court ?  

    Le présent ! rétorquera-t-on. Mais le présent, n'est-ce pas déjà de l’avenir car le présent ne travaille-t-il pas toujours à son avènement ?  Pire encore : le présent travaille aussi à la disparition du passé, d’autant plus qu'au début du 20è siècle, Proust adulte, l’Europe connaîtra des bouleversements sans précédent aux conséquences irréversibles.

                   Pas d’avenir, pas de présent... soit ! Reste alors le passé. Dernier refuge pour combler un vide qui vous donne le vertige - le vertige de son propre vide -, et vous condamne à terme à un dessèchement physique et moral. 

    Mais quel passé ? Un passé glorifié dans le cadre d'une auto-mystification délibérée ou bien inconsciente car rien n'est moins fiable que les souvenirs de l'enfance ?

                  Refus  de l'avenir, refuge dans "hier", pour cette raison, Proust ne peut que se retourner sur lui-même jour après jour. Et plus il se retourne, plus ses souvenirs le terrassent d’émotion car Proust est né très vieux dans un monde très jeune. C’est le paradoxe car ce siècle qui arrive est le siècle d’avenir par excellence, quand on sait ce qu’il adviendra. A l’entrée de ce nouveau siècle qui grandira et vieillira très très vite, Proust est déjà un homme du passé dans la conduite de sa vie, en ne lui donnant, justement, à cette vie, aucune direction.

    D'autre part, on ne manquera pas de noter que l'oeuvre de Proust est le plus souvent une oeuvre-refuge pour ses admirateurs inconditionnels ; un rempart, l'oeuvre de Proust, contre ce monde moderne dont la nécessité historique leur échappe : tout ce qui nous y a conduit et continuera de nous y conduire ; même si l’on se gardera bien de leur demander d’y adhérer. En effet, comment pourraient-ils, comment pourrait-on, nous tous ?

    Proust serait-il alors un auteur vers lequel on se tourne une fois que l’on a baissé les bras et que l’on s’est juré de ne plus porter aucun livre – à bout de bras, justement ! –, en y cherchant dans la lecture de son oeuvre, sa propre terminaison, prisonnier d’une chambre tombeau ; dernière sépulture de vie pour les convalescents et les agonisants de l’existence ?

    C'est à voir.

     

    ***

     

                     Ironie suprême : si Proust s’est interdit tout avenir, en revanche, il a gagné une postérité que bon nombre de ses contemporains auraient enviée. Aussi, un constat s’impose : seule la postérité est capable de se venger du dédain, voire du mépris, dont l’avenir aura été l’objet.

     

                  Certes, vivre, c'est accumuler du passé. Etre capable, à tout moment, de convoquer ce passé, c'est prétendre à l'immortalité : adoration perpétuelle de soi jusqu'à l'extase ; grandissement épique de sa propre histoire familiale et sociale avec l'éternité pour leurre et le mensonge comme clé de voûte car, le plus souvent, se souvenir, n'est-ce pas se mentir ?

    Aussi, chez Proust, chaque souvenir est un traumatisme en puissance car le présent, qui fait l'objet d'aucun investissement de sa part, faute d'en reconnaître la nécessité, et à propos duquel il est décidément plus difficile de se mentir, ne sera jamais à la hauteur de son passé... passé mythifié à loisir ( jusqu'à la mystification ?).

    Et si, ce qui nous attire, nous séduit, nous émeut dans tout ce qui touche de près et de loin à hier, était le fait que ce morceau de vie qu'est le passé, est derrière nous ? Et on ajoutera, soulagés : "Ouf ! Plus de peur que de mal !" Car... qui nous rappellera que vivre demeure une expérience que l'on préféra toujours avoir derrière soi et non... devant ?

     

     

                 L’expérience existentielle de Proust - expérience initiatique -, c’est une vérité sur lui-même, et cette vérité le désarçonne, lui fait perdre tous ses moyens et le condamne très tôt, à son insu et tous ses personnages avec lui, à l'immobilisme, l'oisiveté et la mort - et pas seulement à cause d’une santé fragile -, avec pour seul secours : l’écriture ; et seul recours : le souvenir et l’émotion suscitée par cet exercice épuisant de remémoration qui a tous les accents d’une... auto-commémoration.

     

    Tel est son style.

     

                          Aussi,  reconnaissons en toute bonne foi que “La nausée” de Sartre, à côté de cette expérience fulgurante qui frappe Proust de plein fouet et au plus profond, c’est trois fois rien : juste une petite déprime.

     


                           

     

    _______________ 

     

               Raoul Ruiz : "Le temps retrouvé" - chef d'oeuvre cinématographique absolu, indépendamment de sa source : l'ouvrage de Proust.

     

     

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  • Nietzsche : une histoire sans fin...

     

                  Nietzsche est le penseur le plus mal lu et le plus mal compris par ceux qui se réclament de la gauche et par quelques esprits sommaires et confus (Michel Onfray entre autres). La droite, elle, l'a très bien compris ; c'est la raison pour laquelle ses intellectuels n'en parlent que rarement - et puis... culpabilité oblige, la récupération de Nietzsche par nombre de régimes concentrationnaires situés plutôt à droite du spectre politique de l'horreur, force le silence -, car la droite ne commente pas Nietzsche ; elle le vit à chaque fois que l'opportunité lui est donné de le faire.

                   Cependant, à défaut de réconcilier tout le monde, la pensée de Nietzsche semble convenir au plus grand nombre car tous y trouvent leur compte  : en effet, Nietzsche n'est-il pas le paillasson sur lequel tous peuvent allègrement s'essuyer les pieds, voire...  déposer sa petite crotte idéologique ?

                   Le romantisme infantile des "penseurs" des années 70 (avant les "French doctors" et les "French studies !") d'une complaisance inouïe envers la délinquance et la folie - n'en déplaise à Michel Foucault -, ont mis au goût du jour un Nietzsche diagnostiqué "psychotique" selon le principe qui veut qu'après le vin, c'est la folie qui conduit à la vérité, aveuglés qu'ils étaient par la moustache foisonnante du maître , car, au nom de "l'anti-psychiatrie" très vite érigée en dogme, tous ont ignoré le fait suivant  : à chaque fois qu'il est question des affaires humaines, les "fous" ne rêvent que de contrôle, de domination et de tordre le cou à tout ce qui résiste - humain et matière ; ceux qui connaissent "la parole des fous" savent que leur folie n'a rien de noble ; plus intolérante et plus autoritaire que la folie, vous ne trouverez pas ! Le fou est définitivement du côté de l'autoritarisme et de l'oppression ; il est le meilleur soutien d'un ordre social dans lequel les uns sont destinés à commander et les autres à obéir.

    Nietzsche n'est certainement pas l'exception qui confirmerait cette règle.

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                  ... en continu, éternel retour de l’être cyclique face à lui-même, ressassement après ressassement compensatoires qui ne le sauveront pourtant pas.

     

     ***

     

                  Si une bonne partie de l’œuvre de Nietzsche annonce l’homme sans Dieu  - l'homme privé de foi, sans croyances, sans transcendance ni descendance - ainsi que les régimes policiers, totalitaires et génocidaires du 20è siècle - crimes de guerre, crimes contre l’humanité, holocaustes, en veux-tu en-voilà ! -, sa  pensée annonce une nouvelle ère : celle des grands malades mentaux à la tête des Etats.

    De dieu, Nietzsche, cependant, s'en donnera un : Dionysos, dieu et maître ; comme quoi, même pour un penseur comme Nietzsche, il est difficile de faire sans, manifestement !

    Dionysos donc ; dieu grec de l'ivresse et de la transe, à la fois dément et doux, grand trucideur sans merci, lubrique et anthropophage (vaste programme !) ; Dionysos le seul que Nietzsche considère à la hauteur, à sa hauteur ! Son seul semblable, l'unique... Nietzsche en sera comme "possédé" .... de ce Dionysos aussi décoiffant qu'effrayant. 

                 Homme masqué (Dionysos encore !), adepte du marteau et de l'enclume (Dionysos pour mieux taper sur le christianisme) agressif et violent dans ses écrits, tendre avec son entourage, misogyne dans ses textes, très prévenants  avec les femmes qu'il côtoyait, diagnostiqué maniaco- dépressif (maladie héritée de sa famille maternelle - merci Maman !), puis psychotique  - ce qui signera sa première mort, intellectuelle s'entend, en 1889 -, faute d’attention et de soins appropriés - si tant est que la médecine et la pharmacopée de son époque aient été capables de lui venir en aide (1) - jamais la maladie n'aura autant contrôlé et dirigé l'oeuvre d'un créateur. Et si Nietzsche est si populaire auprès des pensionnaires des hôpitaux psychiatriques qui sont, ne l’oublions pas, non seulement occupés par de pauvres bougres disgraciés mais aussi par des apprentis dictateurs et psychopathes car, on se soigne comme on peut - soit à l’hôpital, soit à la tête d’un Etat - c’est que les fous n’aiment rien tant que l’ordre et la force.

    Vous en doutez ? Ecoutez-les donc s’exprimer lorsqu’ils se mêlent de ce qui ne les regarde plus vraiment, à savoir de politique ; leurs propos vous donneront la chair de poule même si l’on sera toujours tentés de se dire : « Bah ! Les pauvres, ils ne savent pas ce qu'ils disent : ils n'ont pas idée ! »

                   Né posthume, déclaré poète pour nombre de nos poètes du XXe siècle à partir des années trente (René Char en tête), une fois sorti de l'oubli, poète de l'extase et de la "fuite des idées" - fuite torrentielle... rapport à sa maladie -, plus mystique  (il "voyait et entendait" ses livres avant de les écrire) que philosophe - Nietzsche était trop imprévisible, auto-centré et instable et bien trop dépendants  de circonstances sur lesquelles sa volonté et ses choix avaient peu d'influence (sa maladie dans toutes ses conséquences), pour que l'on puisse le considérer comme tel -, si l'oeuvre de Nietzsche, en partie hallucinatoire ( avec cet auteur, "Je" est vraiment un autre ; en cela il rejoint Rimbaud),  devra tout à sa maladie, entre deux crises de mélancolie aiguë précédées de migraines d'une intensité paralysante... force est de constater ce qui suit : quand notre penseur se pique de politique… la catastrophe n’est jamais bien loin car, si Nietzsche était né 50 ans plus tard, nul doute qu'il nous aurait quittés cinq et six ans plus tôt (faites le calcul, et vous comprendrez d'autant mieux pourquoi) ; et nombre de nos contemporains se garderaient bien aujourd’hui de nous le servir à tout bout de champ et à toutes les sauces car… il n’est pas difficile de deviner sous quelle bannière notre poète-philologue -philosophe (3 en 1) se serait rangé… même si… maigre des épaules et la poitrine creuse, Nietzsche serait sans aucun doute passé à la trappe le premier. 

    Pour une fois, les conseilleurs auraient subi le sort des payeurs... Qui donc s’en serait plaint ? 

    *** 

                "Volupté éternelle" accouplée à une "Volupté  d'anéantir" par-delà Bien et Mal, partisan de la table rase ( tout détruire pour mieux reconstruire), Si «  ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort » comme pouvait l'affirmer Nietzsche… on pourra tout autant affirmer que ce qui ne vous tue pas fait de vous un salaud ou un monstre, et parfois les deux ; il suffit de penser à la facilité avec laquelle une victime peut être tentée de passer du côté du bourreau ainsi qu’à l’enfance de tous nos tueurs en série, pour s’en convaincre.

    Nietzsche et le Surhomme, Nietzsche et la volonté de puissance... Nietzsche et la tentation de l'eugénisme : glorification du corps humain et masculin, ce corps athlète et guerrier, ce corps conquérant et triomphant...

    Décidément, compensation, tout n’est que compensation ! pour un Nietzsche qui tenait à peine debout, d’une santé précaire à la fois physique et mentale !

    Vampirisé par une culpabilité et un sentiment d'indignité (sentiment très lié à l'enseignement de la morale chrétienne), fils de pasteur, Nietzsche pensait que le Christianisme était la plus grande calamité au monde. A ce point vent debout contre le Christianisme que l'on ne lui connaît aucune relation sentimentale consommée avec une femme ; ses écrits confirment son dégoût envers toute relation charnelle (on ne ricane pas, svp).

    Autre détail biographique et historique : à l'occasion de son séjour dans la ville de Turin, face au spectacle d‘un cheval maltraité par son cocher, Nietzsche succombera à cette autre sensibilité qu’il jugeait pourtant décadente – la sensiblerie ; le déséquilibre entre l’extension indéfinie de notre empathie et une certaine capacité limitée à souffrir de la souffrance de tout ce(ux) qui souffre(nt) ayant atteint là son point de rupture. Nietzsche ne s'en remettra pas, à jamais silencieux. Avait-il aussi décidé de se ficher la paix une bonne fois pour toutes ? 

    Quant à l'éternel retour (concept grec qu'affectionnait notre philosophe que l'on peut aussi traduire par "genèse à nouveau"), là encore, ironie de l'existence, sa maladie le conduira sur une voie sans retour possible ; une ligne droite et un cul de sac  : le mur de la maladie à son stade terminal.

    Avec cette condamnation sans nuance du Christianisme, Nietzsche peut se vanter d'avoir "tué le père" ; le sien en l'occurrence ; et sa mère aussi, femme dévote (déicide, parricide et matricide, décidément, Nietzsche ne faisait rien à moitié ; toujours dans l'excès !), tout en étant, dans les faits, bien plus proche de la catéchèse pastorale que la plupart de ses contemporains : comme quoi, plus on tente de nier et de renier... plus, dans les faits, on lutte pour ne pas ou ne plus adhérer, acquiescer et se soumettre, un genou à terre, puis deux car plus on pense avancer plus on recule, plus on pense se libérer plus l'on s'enchaîne.

    Quant à l'inversion des valeurs (chrétiennes en autres), chère à notre philologue... révolution après révolution et révulsion, il semblerait qu'elle l'ait conduit à la case départ : le protestantisme  puritain de ses géniteurs. Et là, on est à des années lumières de Dionysos, c'est sûr !

     

                 Principes, valeurs, arguments, détestations... jamais l'oeuvre d'un penseur n'aura été autant la manifestation par excellence de son histoire, de son caractère, de sa personnalité et de sa maladie chronique ; jamais les affects n'auront autant déterminé son parcours philosophique - donnant raison à la théorie suivante : sans affect, aucune pensée n'est possible car ce ne sont pas les idées qui mènent le monde mais bien plutôt l'histoire : la petite et la grande, individuelle et collective.

    Pas d'idée puissante qui ne nous touche de plein fouet donc (2).

                  

                 Mégalomane discret, soupçonné par ses proches de posséder un orgueil démesuré, un orgueil dissimulé derrière un masque - celui de l'humilité, de la bienfaisance et de la conversation courtoise et aimable -, Nietzsche méprisait ses semblables qui étaient à ses yeux loin, très loin de lui ressembler ; il plaçait tous ceux qu'il fréquentait en dessous, très en-dessous de lui : là encore, seul Dionysos était à sa hauteur ; autant dire : haut, très haut perché. 

    Si la volonté d'affirmation était très forte chez notre penseur, nombreux sont ceux  qui oublient que dans "Nietzsche" il y a "niet" : le refus... refus, entre autres, de l'égalité en droit entre les hommes en général et en particulier, entre les hommes et les femmes car, grand pourfendeur des Lumières, Nietzsche préférait Joseph de Maistre et Voltaire (millionnaire de salon qui a fait fortune dans le commerce "triangulaire", aussi malin que bavard, à l'égo démesuré, grand défenseur de sa propre cause et pourfendeur du peuple et des gueux !) que Robespierre ; faut dire que notre aristocrate allemand haïssait le rêve des pauvres : l'être un peu moins... pauvres, tout simplement... ou même... plus du tout. Sa préférence allait vers ceux qui n'avaient besoin de rien parce qu'ils possédaient déjà tout. Quant à la dite "Inversion des valeurs" (ici morales et politiques).... aujourd'hui Nietzsche serait comblé : "1984", la prédiction orwellienne, a triomphé et la finance aussi dans sa quête insatiable d'optimisation de la ressource humaine : sa chair, ses muscles, son cerveau, sa sueur et son sang.

    Aussi, force est de constater que la dénonciation du caractère nihiliste de la religion chrétienne et sa profession de foi en faveur de l'inversion des valeurs, de toutes les valeurs, par notre pourfendeur azimuté tous-azimuts semblent s'être retournées contre son auteur. Tenez ! Aujourd'hui, il paraît même qu'il est plus grave de partir en quête de la vérité (ceux que les médias dénoncent comme "complotistes") que d'exhiber sa pédophilie passée, présentes et à venir, dans des médias complaisants et totalement corrompus.  

                Individualiste forcené  car sa maladie était la sienne et celle de personne d'autre - une maladie qu'on ne peut ni échanger ni partager -, doué d'un génie instinctif d'une intuition d'une amplitude exceptionnelle aux dérèglements géniaux, Nietzsche avait du nez, c'est sûr  ! Et de la moustache aussi .... sa célèbre moustache ! Et si d'aucuns prétendent qu'il y a un Nietzsche de gauche et un Nietzsche de droite (macroniste avant Macron notre penseur... voire centriste, genre "en même temps" ?) grand philologue... mais piètre penseur politique, si par penser on entend être un tant soit peu capable de proposer des solutions (3) quant à l’organisation pacifique de notre existence à tous au sein de l’imbroglio politique, économique, religieux et psychique propre aux sociétés humaines... des solutions autres que les camps de la mort, la loi de la jungle et l’extermination de tous ceux qui traîneraient la patte - cela va sans dire ; mais tellement mieux en le précisant -, Nietzsche était un grand marcheur, toujours en vadrouille ; on dit qu'il a passé la moitié de sa vie sur les routes et l'autre moitié allongé sur son lit, prostré par une migraine sans merci ; grand randonneur donc, aussi notre philologue pensait-il avec ses pieds et marchait-il le plus souvent sur la tête ; ce qui n’arrange rien, on en conviendra tous.

                    Pour finir, penchons-nous un instant sur tout ce que Nietzsche a pu écrire à propos de l'Allemagne ; bien des contre-vérités subsistent car le reproche majeur qu'il lui adressera c'est de ne pas avoir su le célébrer, lui et son oeuvre, de les avoir ignorés, marginalisés et méprisés car pour ses pairs, Nietzsche était un désaxé dont il fallait fuir la compagnie à tout prix et étouffer l'oeuvre.

    A propos de Richard Wagner, deux reproches principaux sont à souligner : avoir choisi les dieux et chevaliers teutoniques contre l'héritage grec (Dionysos en particulier ; et ça, c'est impardonnable !) et puis ceci : avoir répandu la rumeur d'un Nietzsche homosexuel-refoulé qui n'avait pour seule activité sexuelle que l'onanisme - une pratique moralement condamnée au siècle de notre penseur ; pratiquement "un crime" à leurs à tous ; et pour Wagner, une gageure.

                      Nietzsche sur les femmes, précisons ceci : de femmes, Nietzsche n’a connues - hormis sa mère et  une sœur hyper-possessive à son égard -, et n'en a approchées de près qu'une seule dans le cadre d'une relation platonique (cela va sans dire) : une dénommée Lou Andreas-Salomé, femme intelligente et cultivée, ce qui ne l’a pas empêché de disserter sans fin, fort de cet échantillon ô combien représentatif ( un panel de trois sondées), sur l’éternel féminin et sa place dans le monde, ou bien plutôt dans la cuisine avec pour seul horizon… les fourneaux, sans oublier les couches culottes de marmots pleurnichards.

    Mais… tout compte fait et en comptant bien, ne parle-t-on pas toujours mieux de ce que l’on ne connaît pas ? En effet, tout devient alors possible ! L’imagination peut s’ébattre sans entrave, libérée de la contrainte que sont des faits têtus et inhibiteurs. Nul doute, l’ignorance a bien pour royaume la fiction car, une fois que l'on sait, on n’a qu’une tentation : baisser la tête et se taire, couvert de honte.

     

    ***

     

                  Combien sont-ils aujourd'hui à se proclamer "nietzschéens", parmi nos intellectuels ? Une majorité ; alors qu'il est permis d'affirmer que l'oeuvre de Nietzsche est bien trop personnelle pour que l'on puisse prendre, siècle après siècle, son train en marche. En revanche, il est tout à fait légitime d'étudier dans le texte de notre auteur, ses formes et sa langue parlée-écrite ; en cela, son oeuvre est bien plus proche de Homère et de son Odyssée que de nos philosophes canonisés tels que Descartes ou Kant.

    Aussi, le meilleur service que l'on puisse rendre à cet auteur en tant que lecteur, c'est de travailler à sa propre "Odyssée" sans maître ni gourou. Pour cette raison, que Nietzsche soit "très tendance" - un Nietzsche vintage ! - depuis une cinquantaine d’années  auprès d'intellectuels médiatico-économico-libertaires courageux à souhait depuis qu’ils savent que l’on n’attend plus d’eux qu’ils soient téméraires ; intelligentsia un rien blasée et complaisante qui aime s’encanailler, se faire peur et se salir un peu, bave et boue, aux universitaires béats face à l'oeuvre... tout cela ne change rien à l'affaire car, quand on sait lire, il n’est pas nécessaire d’être doté d’une intelligence supérieure pour voir dans l’ouvrage Antéchrist (4) (l'avant dernier ouvrage de notre penseur avant la chute de sa conscience et l'effondrement de Nietzsche) pas seulement une imprécation contre le christianisme - à qui, soit dit en passant, on doit la compassion et le pardon - mais bien le manifeste de tous les systèmes totalitaires à venir. 

    Il est vrai que Dionysos - son maître -"en proie en la mania, fou de jouissance et d'ivresse, peut se muer en Dieu meurtrier et mangeur de chair crue".  Comme quoi… quand on ne veut pas voir… on reste aveugle et content de l’être. 

    Que ses lecteurs-dévoreurs et béats se rassurent : Nietzsche aurait été déclaré irresponsable.

     

                     Nietzsche et son oeuvre n'auront rien de tragique puisque Nietzsche a tout prémédité et tout assumé avec autant de conscience que d'inconscience, de son propre fait autant que dans l'absence d'un libre arbitre imposée par sa maladie. Nietzsche était Nietzsche autant par choix que par nécessité. Et s'il s'est souvent plaint de la douleur et de l'épuisement nerveux qui ont pour cause des migraines dévastatrices, jamais il n'a insulté ou méprisé sa maladie sans laquelle aucune oeuvre n'aurait trouvé son chemin et sa voix.

     

    ***

     

                              "Nous avons besoin d'une doctrine assez forte pour exercer une action sélective ; fortifiant les forts, paralysant et brisant ceux qui sont las de la vie ; Ma philosophie apporte la pensée triomphante qui détruira finalement toute autre façon de voir ; les races qui ne la supporteront pas sont condamnées" ( Nietzsche -  La volonté de puissance 225 ; 229 - Tome 2

     

                    A titre de conclusion provisoire, on pourra faire le constat suivant : la dévotion est traître ; si l'on n'y prend garde, elle rend bête, même et surtout séculière et tout auréolée d’une pseudo-liberté de pensée qui a souvent la fâcheuse habitude d’oublier de se débarrasser de ses œillères. Et nombre de lecteurs de Nietzsche partagent cette regrettable habitude.

                    Les penseurs, les philosophes doivent être critiqués ; et parmi leurs lecteurs, leurs "disciples" en premier chef, car le devoir de tout lecteur c'est bien de se garder d'une lecture passive, non-critique des oeuvres. Dans le cas contraire, ces lecteurs courent le risque de n'être que des groupies serviles en quête de gourous ; la pire des lectures. 

                   Quant à se dire « nietzschéen »... le revendiquer,  c'est croire encore aux fantômes car Nietzsche est mort avec Nietzsche (contrairement à Dieu, Allah,Yahweh qui ne se sont jamais aussi bien portés : toujours autant de raisons de trucider l'autre), d'autant plus que l’absurdité ou la naïveté de cette revendication est par trop flagrante car pour « être nietzschéen » il faudrait avoir partagé non seulement  l'histoire familiale et personnelle de Nietzsche, Nietzsche et son siècle, mais plus important encore : Nietzsche et son combat contre sa maladie, l’épuisement physique et mental face à la douleur ainsi que le travail colossal de compensation — oeuvre géniale de toute une vie, courte au demeurant et misérable -, que cette maladie a exigé de Nietzsche pour qu'il ne renonce pas tout à fait en mettant fin à son... calvaire. 

                  Mais alors, une oeuvre Golgotha-esque finalement que celle de Nietzsche ?........................................

                 Ironie de l’histoire, tout n’est qu’ironie ! Né dans le Christianisme avant de s'en départir à cor et à cri toute sa vie durant tout en s'y soumettant (comme on a pu le voir), l'Antéchrist a bel et bien fini sur la croix sans pour autant sauver qui que ce soit. 

                 Sacrifice en pure perte pour lui et l'humanité ? Pas exactement puisqu'il nous reste l'oeuvre, son oeuvre, autre Evangile. 

     

     

    1 - Hypomaniaque dans un premier stade - merci de vous reporter au billet de Philippe Cadiou - "Nietzsche et la mélancolie " qui met en parallèle et analyse la progression et les symptômes de la maladie de Nietzsche et ses écrits tout au long de la construction de son oeuvre indissociable semble-t-il de son état de santé, de la mélancolie à la mégalomanie jusqu'à sa psychose achevée. Des extraits en ligne sont disponibles ICI - à lire impérativement !

    A l'origine de cette publication de Philippe Cadiou on trouvera un ouvrage oublié mais remarquable d'expertise et d'implication - ceci explique sûrement cela ! - de Jacques Rogé aux éditions Odile Jacob - 1999 : "Le syndrôme de Nietzsche" ICI ou ailleurs sans doute, bien qu'épuisé. 

    2 - A ce sujet, on pourra se reporter à l'ouvrage de Frédéric Lordon ICI

    3 - Si on n’a pas la compassion, on aura les camps : et on les a eus et les avons aujourd'hui encore : Palestine... et tous les camps des réfugiés du monde entier.

    4 - Faites le test : relisez Antéchrist tout en gardant à l’esprit ce qu’a été, par exemple, le régime nazi... et vous verrez : à tous les coups, ça marche ! De même avec « Les confessions de saint Augustin » et les Talibans : mais ça, c’est une autre histoire.

           

             "Nietzsche consacre la permanence d'un monde hiérarchisé, où la volonté de vivre se condamne à n'être jamais que volonté de puissance. La formule "Dionysos le Crucifié" dont il signe ses derniers écrits, trahit bien l'humilité de celui qui n'a fait que chercher un maître à son exubérance mutilée. On n'approche pas impunément le sorcier de Bethléem. Le nazisme est la logique nietzschéenne rappelée à l'ordre par l'histoire. La question était : que peut devenir le dernier des maîtres dans une société où les vrais maîtres ont disparu ? La réponse fut : un super valet. Même l'idée de surhomme, si pauvre soit-elle chez Nietzsche, jure violemment avec ce que nous savons des larbins qui dirigèrent le IIIe Reich. Pour le fascisme, un seul surhomme : l'Etat." Raoul Vaneighem : Traité de savoir-vivre - 1967

     

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  • S’offrir une réalité sur mesure…

     

     

                 Un amour que l'on voit, même et surtout là où il n'est plus pour s'en être absenté. Retrouver sa trace, l'accès et puis, son cheminement, le tenir en laisse aussi, de peur qu'il ne nous échappe totalement et qu'il ne soit déjà trop tard pour le retenir et en goûter à nouveau la douce saveur puisque sans lui, plus rien n'est possible.

    .

    ***

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    Lille. Poste 2

    Tout se dérobe à son regard. Des villages se succèdent sans qu’il puisse identifier leurs noms. Portée sur une voie parallèle, sa vue striée le convainc de fermer les yeux ; il choisit pour quelques secondes d’épouser la condition d’un aveugle et puis, il les ouvre à nouveau et redresse la tête. Talus, champs, routes, rivières, étangs, chemins, bosquets, ponts, pylônes, clochers. Un homme marche seul sur une route. Des enfants courent sur un chemin détrempé. Engins de toutes sortes, entrepôts et enseignes gigantesques, épaves, ruines, usines désaffectées. Lieux incompréhensibles et inconcevables.

    Chaque seconde qui passe pousse des kilomètres de voie ferrée loin derrière lui et devant elle : elle qui s’éloigne sans fin. Il a suffi de quelques minutes, et la voilà déjà hors d’atteinte ! Bientôt, elle sera inaccessible et puis, intouchable pour de longues semaines. Mais il n’est pas inquiet face à cette réalité inconséquente, à peine tangible car, il n’a pas quitté cette chambre d’hôtel qui les a vus, des cendres d’une existence à genoux, renaître à la vie et se reconstituer d’une seule pièce, entier et debout, d’un seul tenant univoque et tendu. Non ! Elle ne l’a pas raccompagné à la gare. Non ! Il n’a pas pris ce train qui… dans un peu moins d’une heure trente, le ramènera à la désolation.

    Anesthésié, comme groggy par ces quelques heures passées à ses côtés, il est encore dans son odeur, avec ses gestes, dans son humeur, avec son sourire. Ce n’est pas le temps qui s’est figé mais son écoulement qui lui tient tête et c’est à rebours, à contre courant de son propre cheminement que cet écoulement parcourt une réalité qui refuse en bloc de céder sa place à l’instant présent qui a pour réalité un train qu’aucun subterfuge n’arrêtera.


    Prostré d’hébétude, il semble indifférent. Pour l’heure, la conscience de cette nouvelle séparation sommeille encore en lui. Mais bientôt viendra l’interstice puis, l’entre-temps et enfin, la césure nette et tranchée comme un couperet qui tombe, un gouffre qui s’ouvre jusqu’au vertige et rien ne viendra compenser l’épuisement inévitable de cet influx magnétique et nerveux que chacune de leur rencontre lui apporte car, une fois l’illusion d’une séparation fictive évanouie que des semaines d’éloignement porteront jusqu’à une éternité, livré à lui-même et sans recours, il ne pourra rien substituer à cette énergie insufflée l’un à l’autre. Non, rien ! Sinon, vivre dans l’attente de son renouvellement, à la prochaine prise, à la prochaine remontée en surface, à l’air libre et suffoquant.

     

    Arras. Poste 4

    Personne n’est monté. Chance inespérée ! Le compartiment restera désert. Quelle aubaine ! Le pire lui a été épargné ! Confort parfait donc ! Pas de bavardage pour bavarder et ce faisant, ne pas et ne jamais avouer qu’on n’a plus rien à dire parce que… ça va bien comme ça et qu’on n’en peut plus de ne plus pouvoir quoi que ce soit pour soi-même et pour ses proches depuis que tout nous échappe et qu’on ne décide de rien ou bien, de si peu, dans les marges, par bribes, entre deux sauts de puces effectués à reculons. Alors, disons-le : le meilleur est derrière nous, mais loin, loin... et depuis longtemps déjà !

    Rien ne pourra le perturber ; pas même le sifflement aigu et continu - perceptible par intermittence quand on s’en donne la peine ou bien, quand notre ouïe reprend ses droits sur une perception dissipée - ni l’indéfinissable ronflement de la rame qui porte à une allure imperceptible sa puissance et sa force sur des rails au parallélisme d’une rectitude studieuse et irréprochable. A son insu, le train glisse vers sa destination, sans effort, imperturbable, sûr de sa puissance et de son infaillibilité. Le temps d’un voyage, on pourra donc mesurer tout ce qui sépare cette énergie cinétique de nos vies ! Oui ! Nos vies avec ses résolutions qui ne s’affirment pas mais balbutient de nouvelles raisons de ne pas trouver une voie, un aboutissement ferme et résolu. Et que dire de nos engagements !

    Incapable pour l’heure d’envisager une autre réalité pour lui-même, d’une hallucinante solennité, la lumière artificielle et le silence de son compartiment viennent confirmer son atmosphère insolite et renforcer l’état de grâce qu’il s’est accordé. Pas de nuisances sonores non plus ! De celles que nous sert sans répit, obstiné comme une tentative désespérée d’échapper à l’angoisse, un casque porté par ceux qui n’ont plus qu’un souci en tête : fuir la conscience qu’ils pourraient avoir de leur propre inutilité et leur entourage avec eux ; entourage bien en peine de leur proposer une raison d’être, claire et indubitable.

    Un train concurrent est venu frapper la vitre, mais sans effet durable. Un rêve dont on ne sort jamais pour en avoir aussitôt sollicité un autre, ce flottement dans lequel il se complait.

    Il a ouvert les yeux puis les a refermés. Dans son entêtement, il veut tout entendre, tout préserver et surtout et pour rien au monde, ne pas en sortir car, tout est là, intact ! Il ne manque rien. Les rires, les pleurs, les gémissements, les cris ! Son petit corps ferme, étroit, le sien grand et fort et puis, le leur, enchevêtré de frénésie, ses mots bien à elle, paroles chuchotés et bouleversantes comme une confession, les regards échangés quand ils restent immobiles, tournés l’un vers l’autre sans souffle mais encore avides. Décidément non, rien ne l’éloignera. Au comble du paradoxe, celui de son absence, c’est bien elle qui se tient à ses côtés, car, dans un souci d’apaisement, il l’a gardée avec lui et en lui, légère et incommensurable de par l’admiration et l’affection qu’il lui porte.


    Projets. Rêves insensés ! Espérances folles ! Quelle évolution possible pour eux deux ? Qu’est-ce qu’il est raisonnable d’espérer ? Sous quels délais ? Rupture ! Divorce ! Et si… ils parvenaient à s’extraire de leur union respective ! Et si, une fois libres, maîtres de leur destin, ils décidaient de tenter leur chance ensemble ?

    Et si… et si… et si… Seul au monde, on peut enfin et sans difficulté s’offrir une réalité sur mesure, un subterfuge dans lequel rien ni personne ne viendra vous rappeler à un ordre univoque et indépassable mais… pour combien de temps encore ? Combien de temps ? Le plus tard  possible ?

    Tenez ! L’issue approche et avec elle… une réponse brutale.

     

    Gare du Nord

    Rien ne va plus. Retour à la désespérance qui désespère de sa propre impuissance à pouvoir en réchapper. La réalité précaire qu’il a tentée durant toute la durée du voyage de préserver, est maintenant en morceaux. Il s’était égaré car, on n’échappe pas au monde.

    Agitations sans nombre, aussi inutiles qu’étrangères ; mille effervescences qui tapent du pied toute leur inconséquence ! Mais… comment penser dans tout ce vacarme ? Où trouver le courage et puis, un réconfort dans tous ces visages tantôt fugaces, tantôt pesants et lugubres comme des visions d’un autre monde, fantômes de l’au-delà ?

    A sa descente du train, un sentiment laid et sordide l’a saisi : sa faiblesse face à l’horreur de sa condition. Un cimetière aux tombes noires, une prison dont personne n’ira visiter les détenus, son impuissance.

    Comment rentrer alors ? Et puis, rentrer pour retrouver quoi ? Et chez qui ?


    La poitrine serrée, c’est bien l’enfer qui lui fait face maintenant et aucun démenti, aucune démonstration aussi savante soit-elle ne pourra remettre en cause cette certitude. Il ne lui reste plus qu’à en supporter le dégoût car toutes les énergies s’épuisent un jour, à bout d’arguments, d’objets et de raison d’être ce qu’elles ont été. Plus de perspectives alors ! Sinon l’éternel et tragique retour d’un quotidien dépouillé, affaissé au pied d’un mur contre lequel notre colonne vertébrale s’est brisée faute de n’avoir pas su le contourner à temps car, de toutes les saisons, c’est bien l’automne qui annonce le crépuscule de toutes les unions, l’une après l’autre. Elles n’existent déjà plus. Voyez comme on les piétine allégrement, sans sourciller. Jaunies et rances, elles n’intéressent déjà plus personne, toutes ces unions.

    Comment dans ces conditions s’exorciser d’une fatalité qui n’a de destin que le refus d’y voir un acquiescement tacite et pleutre ?

    De tout temps imperturbable, cette fatalité et sûre de son Grand Oeuvre : la sape d’une institution soutenable dans la résignation… seule !


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    Extrait du titre : " Cinq ans, cinq nuits"

    A propos de l'ouvrage... cliquez Cinq ans, cinq nuits

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  • Giacomo Casanova : premier travailleur sexuel de l'histoire de la prostitution masculine ?

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                 Giacomo Girolamo Casanova, né le 2 avril 1725 à Venise, décédé le 4 juin 1798, fut tour à tour violoniste, magicien, espion, charlatan, indic' de police, diplomate, bibliothécaire et écrivain.

    Infatigable, sillonnant le XVIIIe siècle au pas de course, présent dans toutes les cours d'Europe, de Venise à Paris, Madrid, Vienne, Londres... dans une quête incessante pour l'extase et le bonheur, anti-sadien par excellence - sensualité et volupté : il exécrait la contrainte et la violence -, mais aussi... escroc poursuivi par ses créanciers et autres huissiers, Casanova se retirera au château de Dux, en Bohême, une fois malade, la chandelle brûlée par les deux bouts - d'aucuns diront aujourd'hui : une fois établi le constat de sa perte de compétitivité sur le marché du sexe -, avant de devenir un écrivain de langue française.

     

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            On a dit de Casanova qu'il était l'homme le plus libre du 18e siècle.

    L'était-il vraiment ?

    Sans fortune personnelle, privé de toit, faisant "maison-neuve" plus souvent qu'à son tour, contraint, fils d'une actrice qui l'abandonnera très tôt et d'un père décédé alors qu'il n'a que quelques années, éternel invité, toute sa vie durant Casanova vivra sous la dépendance matérielle d'autrui.

    Premier des libertins chez les libertins, dans ses écrits, il s'interroge : quel est l’homme auquel le besoin ne fasse faire des bassesses ?

    Mais alors... et si... ce forçat du corps qui n'avait pour seules richesses que sa libido, son intelligence, sa culture et son talent incomparable pour la conversation...  et qui n'était pas seulement été un brillant séducteur, compulsif de surcroît, par amour pour les femmes (ou par abandon de la première d'entre elles... sa mère)... et si Giacomo avait été aussi et surtout le premier courtisan-gigolo, le premier travailleur (esclave) sexuel et mondain de l'histoire de la prostitution masculine ?

               La question est donc posée ; n'en déplaise à Sollers (2) qui n'aime rien tant que se raconter des histoires et nous en raconter aussi par la même occasion ; un Sollers qui n'a voulu voir que lui-même en et dans Casanova, oubliant Giacomo, cet enfant très tôt livré à lui-même, un Giacomo d'une susceptibilité à fleur de peau, celle du roturier dépendant, et par voie de conséquence, terriblement vulnérable face à une élite sociale souvent cruelle et inconséquente... en stakhanoviste de la lutte contre la menace quotidienne de la pauvreté et plus tard, la tyrannie de la vieillesse.

                Alors... premier courtisan-gigolo, premier travailleur (esclave) sexuel et mondain de l'histoire de la prostitution masculine ce Giacomo Casanova ?

                 C'est pas impossible. C'est même probable.

     

     

     

    1- Photo 2 : Donald Sutherland en Casanova, poule de luxe-traversti, sous la direction sans doute du plus grand cinéaste de la seconde moitié du 20è siècle : Frederico Fellini.

    2 - Sollers ICI, toujours disposé à faire le beau et le malin... jusqu'à la bêtise de ceux qui s'évertuent à nier la dimension politique et sociale de toute existence humaine.

     

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  • Destinée collective... avec ou sans nous

             

                    Nous venons au monde sans missions, sans projets, sans agenda, sans responsabilités et sans obligations. Très vite, les circonstances de notre naissance, notre volonté, notre talent et plus tard, ceux que l’on rencontrera, viendront contredire ou bien confirmer cet état de fait même si... une fois adulte, on pourra toujours regretter d'être livré en pâture au monde. Regret aussi irraisonnable qu’inopérant. Mais notre imagination y pourvoira, elle qui saura nous faire croire qu’il aurait pu en être autrement, alors qu’il n’y a pas d’autrement ; il n’y a que des contingences et un héritage : les effets de toutes les causes qui nous ont précédés et qui, en aucun cas, n’auraient dû nous concerner.

     

                   Fatalité hideuse, de tout temps ! Fatalité que d’aucuns s’évertueront à dénoncer sans relâche mais sans jamais parvenir à la vaincre ; et la soumission involontaire à cette loi d’airain doit bien avoir quelques avantages quand on sait à quel point notre monde a de bonnes raisons d’être ce qu’il est, comme nous tous ; monde qui ne s’est jamais embarrassé d’inconvénients qui n’aient pas quelques avantages juteux, ou plus simplement, des avantages capables d’assurer les moyens de sa survie et de son développement.

     

     

    ***

     

     

                  Ceux qui nous ont précédés et ceux qui nous succèderont, ne se sont inquiétés et ne s’inquiéteront que d’une chose : de la disparition de ce qui leur est familier ; ce familier qui se change très vite en une valeur intemporelle et universelle qui a pour corollaire : un jugement sûr quant à sa propre inquiétude telle une lanterne suspendue au-dessus du monde et qui se balance ; sa lumière va et vient, balaie, têtue, la surface de la terre à la recherche de tout ce que nous avons perdu, éclairant tantôt ce qui est, tantôt ce qui n’est plus car...

     

                 A vouloir jeter l’eau du bain avec les nénuphars qui y coulaient des jours paisibles à sa surface, et dont les feuilles accueillantes, larges et généreuses ont longtemps permis à bon nombre d’entre nous de faire une halte pour reprendre notre souffle, on finit à la longue par faire de l’instabilité foncière de notre univers, un prétexte au chaos qui n’accouchera de rien d’autre, sinon… de son propre chaos originel, mais… faut-il le préciser : sans nous.

     

     

             Oui ! Nous qui cherchions une nouvelle voie, acharnés à effacer la trace de nos pas, comme un fait exprès, sans doute pour ne plus jamais y revenir, tellement la douleur d’une appartenance à une catégorie sociale stigmatisée, à une origine ethnique décriée, et le souvenir des barbaries de l’Histoire inspirent, aujourd’hui encore, aux uns, honte et colère, et aux autres, une peur panique.

     

     

             C’est incontestable : on vit toujours mieux là où on vivait bien et plus encore quand une fois ailleurs, on vit mal. La nostalgie n’épargnera donc personne aussi longtemps que le monde saura se mouvoir dans les eaux tumultueuses de son dernier bain de jouvence coulé par une main serviable et anonyme qui porte pourtant le nom de « Destinée collective » : destinée qui ne connaîtra pas de repos.

     

     

     

    ***

     

     

             S’il n’y a qu’un amour dans une vie, il n’y a qu’une loi, la même pour tous ; libre à chacun de l’enfreindre pour adresser un pied de nez à ceux qui s’en sont écartés comme pour mieux nous demander de la respecter ; et cette loi est la suivante : comment comprendre à temps ce que personne aujourd’hui ne nous enseignera, sinon en l’apprenant à nos dépens comme une punition sans cause ?

             Et là, tout le monde en conviendra : plus nous sommes nombreux à subir cette loi, plus serein sera le sommeil de ceux qui ont pu ou su en réchapper, l’ignorance du plus grand nombre facilitant toujours la tâche d’une sélection d’une clairvoyance intraitable et impénitente.

     

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    Extrait du titre  : "La consolation"  - copyright Serge ULESKI

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  • Privés de serrure, de porte, de murs, de toit, ils n'avaient pour seule demeure… qu'une clé.

                       Deux étages que l'on monte à pied dans la précipitation, une porte que l'on ouvre et que l'on s'empresse de refermer, et c'est le monde dans son entier qui meurt sur le seuil comme une nécessité absolue, une rage de vaincre et d’abandonner ce monde à sa belle mort ; et sans regrets.

    Une petite chambre sans confort les accueille. Ils n'en espéraient pas plus. C'est leur cinquième rencontre. Ils ne sont pas vus depuis quatre semaines. Jouir de l'instant : tel est l'objet de leurs retrouvailles ; un instant suspendu entre ce qu'ils ont quitté et ce qu'ils devront retrouver dans quelques heures.

    Plantés au milieu de la chambre, ils se regardent un long moment, immobiles et muets, un peu essoufflés. Ils se sourient. Lui a pensé : « Ce qui importe c'est que mon premier geste soit le bon. Le premier geste ! Tout est dans ce premier geste. »

    Elle ferme les yeux un instant puis les ouvre. Elle lève la tête ; son visage à lui affiche un air grave, celui d'une émotion contenue, fruit d'une concentration qui n'a qu'un seul souhait : savourer son émoi à elle. Il caresse ses cheveux, cherche ses lèvres, les trouve, les effleure puis les embrasse tendrement pour, quelques instants plus tard, dévorer sa bouche, sa langue, son visage... tout ce qui se trouve à sa portée, s'y donnant tout entier comme si le temps lui manquait.

    Défaillance sublime ! Une fois de plus, le charme de son amant se change en désir ; le désir en frénésie et la frénésie en une fièvre incontrôlable.

    Une énigme déconcertante, cette réaction immédiate au toucher ! Une connaissance frissonnée par tous les pores de sa peau, chair et sang, cette prise de conscience inédite car, rien dans son quotidien ne pouvait se rapprocher de cette félicité irréfléchie qui n'a plus rien à attendre du passé, sans appréhension face à l'avenir... puisque tournée vers un devenir éternellement présent au jour le jour et à chaque heure !

    Leurs mains se joignent, démentes puis s'élèvent comme pour prendre leur envol. C'est l'adieu aux armes ; le triomphe inespéré et impudique d'une espérance folle enfin comblée. D'une main légère, il relève lentement sa jupe sans cesser de l'embrasser pour prévenir et taire toute objection. Son autre main se perd là où ses doigts rencontrent immanquablement un terreau humide. Patiemment, il extirpe d'elle sa nudité. Elle ferme les yeux.

    Chacun de ses gestes contribue à son glissement aveugle vers une extase lente dans la soumission, l'acquiescement tacite, un flot de volupté miraculeux en cadeau d'où aucune gêne, aucun remords ne sortiront.

    Fasciné, comme... hypnotisé, il la regarde avec une extrême attention. Il contemple un court instant son corps porteur d'une énergie folle et qui laisse présager des excès sans nombre et inédits ; un corps mince mais plein car, rien ne manque. Tout est là ! Oui ! Là ! Bien là ! Tout est là, lourd et céleste... tout à la fois.

    Debout, lui faisant face, les yeux baissés dans la mémoire des timidités de l'adolescence, mise à nu plus nue que la nudité nue, sans plus de mystère, la poitrine dressée avec au centre d'une gravité solennelle et précieuse, une toison clairsemée, elle cherche une dernière fois son regard dans l'espoir d'y trouver l'assurance d'une acceptation totale avant de refermer les yeux.

    Il s'agenouille lentement et coule inexorablement à ses pieds comme une fontaine. Il descend à sa source, assoiffé. Il y descend tandis que ses deux mains glissent sur son dos, puis ses reins, pour finir leur parcours sur ses hanches d'une finesse de peau surprenante. Il embrasse longuement son ventre rond avant d'entrouvrir ses cuisses d'un geste précis et doux mais rapide. Il lève une de ses jambes pour la faire reposer sur son épaule et sans mot dire, son visage disparaît.

    Vorace, il est allé chercher ce qu'il était assuré de trouver : la lumière ! Sa lumière à elle ; et un chant aussi : un long cantique.

     

                                                   ***

     

                    Frisson prémonitoire. C'est la rupture avec tout ce qu'elle aurait pu imaginer. Sûr de lui, de sa maîtrise émerge un sang-froid qui ignore tout de l'équivoque pour mieux privilégier l'audace jusqu'à ce qu'elle en perde tous ses moyens car, des doigts humectés l'ont contournée et cherchent, déterminés, là... où son imagination n'aurait jamais pu la conduire, une issue extravagante, une ligne qui la sépare en deux, une voie d'éblouissement entre deux obscurités.

    Comme tombe un couperet mais sans verser de sang, dans sa tête, un dérangement sans précédent est venu tout bouleverser : les idées, les préjugés, les croyances, les lieux, les itinéraires. Elle n'a plus d'assise. Un déluge d'émotions la paralyse. Un éclat effarant, son visage congestionné sous l'activité innommable de ses doigts. Ses genoux se mettent à trembler. Dans ses veines, une panique se déverse. En bas, son ventre bout. Ses mains à elle saisissent son visage, ses cheveux, pour y chercher un appui précaire.

    Le sol lui manque. Elle a pensé à la chute comme pour mieux la précipiter. Elle va rompre. Elle le prévoit et le redoute. Elle va céder et elle le sait. Elle va céder comme une attache, un nœud à bout de résistance car, son centre à elle qui jusqu'à présent la maintenait debout et forte, son centre a perdu ce qu'il ne faut jamais perdre en de pareilles circonstances, à savoir : son équilibre vital.


    Perdue d'angoisse, coulée comme dans de la chaux, elle s'effrite, elle s'émiette, elle se consume, elle se désintègre et elle s'évapore. Pour un peu, elle en viendrait à penser qu'elle n'existe plus que pour lui seul. Encore un instant et tout en elle chavirera dans le consentement.

    Ses jambes fléchissent. Flageolante, sa petite masse s'apprête à vaciller, faute de pouvoir trouver un appui ferme. Anticipant l'inévitable, il fait basculer son corps mince et le renverse sur le lit.

    Malade, il n'a plus qu'une seule conscience : celle de son désir tendu et dressé comme un impératif. Plus qu'une seule réalité : l'ambition impérieuse et démesurée d'une fièvre brûlante. Plus qu'une seule préoccupation : son apaisement.

    Sans attendre, ses doigts ouvrent en deux l'abîme d'une ligne tirée sur une peau ferme et tendre pour reprendre, déterminés, leur chahut innommable. C'est au tour de sa langue. Une langue surhumaine, puis à nouveau ses doigts puis sa langue et encore ses doigts qui redoublent d'audace.

    Couchée sur le ventre, ce qu'elle s'apprête à vivre lui a ôté toute faculté d'action et de réflexion. Incapable de faire le moindre geste et de prononcer un mot, elle accepte tout, enfermée dans l'instant : celui de la conduite de son amant et d'une appréhension jusque là, inconnue.

    Voilà qu'elle s'entrouvre et dans un instant, elle s'ouvrira à la plénitude de son désir. La tête renversée, les flancs à découvert, son écorce se fend. Il touche au but et elle, y aboutit déliquescente. Elle fond. Elle n'en finit pas de fondre. Elle se dilate et se liquéfie sous l'action extravagante de ses doigts qui ne veulent pas renoncer. Elle s'entrouvre, tout illuminée, et à la pointe, à la cime, c'est l'enivrement ; au pied et sur le tronc, ça palpite; plus bas encore, c'est la peur et au centre, dans son plein milieu à elle, c'est l'abandon et le desserrement.

    Ô ! Admirable sillon creusé pour lui ! Admirable et inespéré ce tracé sans lacets pour s'égarer et qui le conduira sans détour vers une ouverture sans précédent, une échappée vierge, entrée et sortie tout à la fois, et dans laquelle il achèvera de transpirer toute sa fièvre.

    Une folie, sa fièvre ! Une folie, cette marée destinée au déferlement de son délire ! Instinct de vie qui disloque les volontés les plus déterminées et les plus morbides, cette charge, cette folie des sens ! Car, elle s'entrouvre et c'est l'émotion qui l'étouffe. Trop pour un seul homme ! Beaucoup trop. Il aurait fallu être à plusieurs pour partager cette déflagration inédite et rendre possible sa gestion, trouver un second souffle car, qu'est-ce que la jouissance comparée à la pénétration torrentielle d'un sens inné pour l'extase, sinon un voluptueux déchirement qui n'en finit pas de fendre, dans son accomplissement, la carapace d’interdits inconscients, fruits d'une retenue qui ignore tout maintenant de sa propre inhibition.

    Abolition de toutes les limites et de tous les interdits. Maître mot que cette transgression qui vous laisse non pas orphelin mais pantois face à cette démesure et cette frénésie qui nous élève, nous grandit, divinisés que nous sommes. Mais... une divination séculière alors ! Une divination humaine qui ne transcende rien mais qui nous cloue dans ce monde de chair et de sang.

    Immanence parfaite donc ! De quoi rassurer les mystiques les plus exigeants avant de les désarçonner, en les ramenant vers nous et avec nous ; seule condition qui puisse nous les rendre enfin fréquentables car, de ce monde, on ne se retranche plus. Non ! On l'habite la joie collée au visage ; une joie qui déploie son rayonnement par ricochet et qui engendre dans sa démultiplication, l'hilarité générale des êtres qui se reconnaissent enfin pour ce qu'ils sont… qui est ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être.

    Il ne s'agit pas d'un paradis perdu puis retrouvé... mais d'un constat qui ne souffrira aucune contestation : notre vie est bien ici et pas ailleurs !

    Alors... non ! Elle ne sera plus jamais superficielle. Jamais plus ! Désormais, elle sera... avisée et profonde, immensément profonde car, une fois l'extase des possibilités infinies consommée, mille désordres éperdus hanteront longtemps, longtemps encore, sa mémoire en bataille, chahutée par un tohu-bohu de voix, de cris et de rires venus du fond des âges.

     

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  • Matthieu et le journalisme d'investigation

     

     

                  Pour ne rien vous cacher, Matthieu avait pour ambition de remettre à l’heure toutes les pendules du journalisme, loin des connivences et du ronflement indigent et déshonorant des rédactions somnolentes de l’investigation à la papa ; incapables, ces rédactions, de résister à tout ce dont il est important de résister quand on souhaite faire son métier.

    En tant que journaliste, il n’était plus question de plaire à qui que ce soit. Il s’agissait de rechercher et de traquer la vérité, loin des honneurs qui plombent la profession et des commentateurs illustres de l’actualité qui, à défaut de la contextualiser pour mieux nous la faire comprendre, commentent cette même actualité comme d’autres commentent, un verre de pastis à la main, une partie de pétanque, à l’ombre de leurs salaires mirobolants parce que...  "Tout va bien finalement et pour le mieux ! Et si d’aventure ça va plutôt mal, c’est sans aucun doute la faute de ceux qui s’obstinent à ne pas vouloir comprendre que c’est comme ça et pas autrement puisque c’est comme ça et que si c’était autrement, eh bien, ça serait bien pire encore !"

     

    Matthieu comptait isoler l’information de tous les pouvoirs pour mieux dénoncer au sein de cette fratrie la frilosité face au courage et les archaïsmes d’une caste nostalgique d’une époque encore contemporaine où pour défendre son bout de gras, il suffit de se baisser pour mieux ramasser les cadeaux et les privilèges empoisonnés de la servitude volontaire.

     

    Il s’agissait ni plus ni moins d’enquêter sur celles et ceux qui, à genoux, pantalon ou jupe baissés, frétillent de l’arrière-train à toutes les heures du jour et de la nuit, scouts et cheftaines avachis, courbés à force de courbettes, incestueux et consanguins, tube de vaseline en poche parce qu’on ne sait jamais ce qu’on ne peut pas prévoir et puis, la proximité crée des liens à défaut de créer une information digne de ce nom.

     

    Mais... rien de surprenant en soi ! Les têtes d’affiche de l’information ne sont-elles pas... finalement et... après coup, les meilleures clientes des proctologues ?

     

    ***

     

                A la télévision, à la radio, Matthieu rêvait de débats invraisemblables, d’affrontements salutaires, de commentaires impertinents, de reportages irrévérencieux.

    Un exemple parmi tant d’autres. Et nombreux sont ceux qui gardent encore en mémoire une prestation télévisuelle fameuse de Matthieu ; prestation que voici :

     

    "Alors Madame, comment était-il ? Dites-nous tout ! Vous l’avez bien connu. Sauf erreur de ma part, vous avez été son épouse pendant quarante ans.
    - C’est vrai. J’ai été sa seule et unique épouse pendant quarante ans. Quarante ans ! Vous imaginez ? Alors... pour répondre à votre question, je dirais qu’il était... mais... comment vous dire ?
    - Dites-nous.
    - Allez, je me lance... C’était un être exceptionnel. Vraiment, c’était un être exceptionnel ! Voilà.
    - Un être exceptionnel ? Un être d’exception, donc ?
    - Oui, c’est ça ! Il avait des yeux... mais, des yeux d’un bleu... indescriptible... un bleu comme... envoûtant ce bleu... envoûtant, vraiment ! Ses yeux étaient comme un phare...
    - Un phare envoûtant, avez-vous dit ? En effet ! C’est pas rien !
    - Vous voulez une autre confidence ?
    - Mais je vous en prie et... je vous supplie de nous en dire davantage et je vous encourage vivement à le faire.
    - Sa voix était d’une profondeur abyssale. Elle était... inouïe sa voix ! Et puis... elle portait loin sa voix ! Sa voix... c’était comme un porte-voix, un haut-parleur, un gyrophare. Le phare ! Vous voyez : encore le phare !
    - Comme un leitmotiv ! Un gyrophare, vous avez dit ! Un gyrophare... comme quand il y a urgence, comme quand il y a... le feu ?
    - Et je vous ai gardé le plus beau pour la fin. Je vous livre là un détail intime qui concerne notre vie de couple. Quand il se mettait au lit pour dormir... quand il se mettait au lit, mon mari, mais... comment vous dire ?
    - Je vous en prie ! Dites-nous !
    - C’est... délicat.
    - Faites ! Faites ! C’est important que nous sachions et que nous comprenions tout.
    - Bon. Puisque vous insistez tant. Quand il se mettait au lit, eh bien, pour dormir, mon mari... quand il se mettait au lit, mon mari enfilait... un pyjama de couleur rouge ! Oui ! Il se brossait les dents et il enfilait un pyjama rouge !
    - Non !?
    - Si !
    - Alors là ! Je comprends mieux maintenant ! Mais c’est... bien sûr ! Tout devient clair et limpide. C’est pas rien quand on y pense. C’est pas rien ces dents que l’on brosse et ce pyjama qu’on enfile comme on... comme quand on enfile une aiguille ?
    - Il était si mince, au fond.
    - Au fond et... dans le fond aussi ? Et puis, léger, très léger, non ?
    - Oui, c’est tout à fait ça.
    - Madame, sa mort fait de nous, ce soir, des orphelins, vraiment !
    - Oui Monsieur. Moi, complètement veuve et vous tous... entièrement orphelins.
    - Dites-moi : c’était aussi un acteur ?
    - Oui, bien sûr ! C’est d’ailleurs pour ça que vous êtes là, ce soir, à m’interviewer, n’est-ce pas ?
    - Mais... où avais-je la tête ! Vous avez raison. En tant qu’acteur, sa réputation et sa célébrité reposaient sur son jeu. Jeu médiocre, je crois ?
    - En tant qu’acteur, il était plutôt médiocre. C’est vrai. Mais, c’était un être exceptionnel.
    - Exceptionnel mais... médiocre, alors ?
    - D’ailleurs, à ce sujet, je ne sais pas s’il était médiocre comme acteur ou bien si c’étaient les films qu’il tournait qui l’étaient. On en parlait souvent tous les deux.
    - Et que disait-il ?
    - Pas grand-chose. Il n’avait pas d’idée sur la question et moi non plus.
    - Mais vous en parliez souvent !
    - Oui. Mais on n’a jamais pu se décider. Était-il médiocre parce qu’il tournait dans des films médiocres ou bien, les films étaient-ils médiocres parce qu’il tournait dedans ?
    - En effet ! C’est l’histoire de l’œuf et de la poule. Cela dit, et si vous permettez cet aparté : ce sont toujours les mêmes qui tournent dans des films médiocres. Alors, il doit sûrement y avoir une relation de cause à effet. Quand on est médiocre, on a des goûts médiocres et on fait des choix médiocres et à la longue, on finit par n’intéresser que des réalisateurs médiocres. Les médiocres, entre eux, se reconnaissent au premier coup d’œil. Remarquez, à ce rythme, bientôt, on n’aura plus besoin des critiques de cinéma. Dites-moi quels acteurs vous recrutez et je vous dirai quel film vous vous apprêtez à tourner et vice versa.
    - Cela dit, c’était une grande figure quand même. C’était une star... une étoile qui éclairait notre galaxie. C’était une étoile d’une intensité hors du commun...
    - Et peu commune, donc. Une étoile comme l’étoile qui guide le berger et le berger qui guide son troupeau. Nous, comme brebis, lui, étoile et berger tout à la fois. Alors, ce soir, on a comme perdu un de nos parents. On a perdu le Père. On a perdu notre Père... qui es aux cieux, que Ton nom soit...
    - Oui, c’est ça ! C’est tout à fait ça.
    - Mais médiocre, quand même ?
    - C’est vrai. Médiocre comme acteur et puis, mauvais comme amant. Je suis plutôt bien placée pour le dire. Vous imaginez bien.
    - Comme amant aussi ? Comme c’est étrange ! Étrange ? Non, c’est... c’est surprenant. Je comprends tout maintenant. Mais dites-moi : vous avez eu deux enfants avec lui ? Comment était-il en tant que père ?
    - En tant que père ? Il était... en tant que père ? Laissez-moi réfléchir pour mieux me souvenir. A mon âge, vous savez, c’est pas toujours facile... En tant que père... en tant que père ? Il était absent. Mes enfants ne l’ont jamais vu. Oui, c’est ça : il était absent et indifférent. Ces enfants ne l’ont pas connu puisqu’il ne souhaitait pas ce faire connaître d’eux. Au fond, il était tellement distrait et puis, discret aussi.
    - Star mais... discret alors.
    - Attendez ! Maintenant que vous m’y faites penser : ses enfants qui sont aussi... mes enfants, eh bien, ce soir, c’est vrai, ils ne sont pas à mes côtés. Ils ne sont pas venus me soutenir et me consoler. Mais qu’est-ce que...
    - Le temps presse Madame. Parlons maintenant de ses livres. Parce que... comme il n’avait peur de rien, je crois qu’il écrivait aussi, n’est-ce pas ? Son style était d’une banalité affligeante. Il n’avait rien à dire, en fait.
    - Mais ça marchait. Ses livres se vendaient comme des petits pains. Mais... c’est vrai ! Maintenant que vous me le dites... il n’avait rien à dire. Il n’a jamais eu rien à dire et... rien à me dire non plus. Quant à ses enfants...
    - Vous voyez, il suffit de le dire. Pour résumer, c’était donc un acteur médiocre, un écrivain affligeant, un père absent et un amant vraiment mauvais.
    - Oui. Je suppose qu’on peut résumer les choses comme ça.
    - Mais alors, de lui, il nous reste quoi ce soir ? Un père indigne, des livres médiocres, des films mauvais et des érections... des érections molles, dirons-nous ?
    - C’est tout à fait ça. Mais... je n’y avais pas pensé avant. C’est drôle, toutes ces érections molles et puis, moi son épouse et toutes ces années à ses côtés, toutes ces années... per... perdues. On peut dire ça comme ça, j’imagine.
    - Sans doute Madame, même si ce n’est pas le sujet qui nous occupe ce soir.
    - C’est terrible. Maintenant que j’y pense. Toutes ces années à ses côtés, lui, vraiment mauvais comme père, comme amant, comme acteur, comme écrivain et comme mari. Comment une telle chose a-t-elle pu m’échapper ?
    - Merci Madame. Nous interrogerons ses maîtresses. Peut-être que là, nous trouverons matière à...
    - Ses maîtresses, avez-vous dit ?
    - Oui. Ses maîtresses.
    - C’est bizarre, mais, ça aussi, ça m’a comme échappé. J’avais oublié ses maîtresses ! Toutes ces années à ses côtés et toutes ces maîtresses ! Mais qu’ai-je donc fait ?
    - Nous devons maintenant rendre...
    - Comment tout cela a-t-il pu m’échapper ? Comment ? J’ai honte pour moi, pour lui, pour...
    - Merci Madame. Mais, nous devons...
    - Ô malheur !
    - Madame ! Excusez-nous mais, nous devons maintenant rendre l’antenne.
    - Ô tyrannie !
    - Madame, je regrette mais...
    - Non, attendez ! Attendez ! Ne me laissez pas seule ! Restez !
    - Désolé, Madame."

     

            Allez, prends du bon temps Matthieu ! C’est ça ! Profite ! Profite Matthieu !

    Faut dire qu'à cette époque, Matthieu était capable de pousser ses interlocuteurs dans leurs derniers retranchements et aussi parfois, jusqu'au suicide, comme ce fut le cas de cette pauvre femme, seule, abandonnée des siens et de tous les autres.

    Le ridicule ne tue plus, certes, mais la honte... elle... toujours ! Car elle ne fait... jamais... jamais recette, la honte ! Cette femme semble l'avoir appris à ses dépens et pour son seul malheur à elle.

     

     

    Extrait du titre : "Des apôtres, des anges et des démons" - chapitre 1

     

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  • Ivresse et vertige

     

                      L’infernale descente des souvenirs avec leurs multiples visites impromptues m’occupera toute la nuit. Anachroniques témoins d'un passé moribond, tous les fantômes frapperont à ma porte, mille épouvantails en cohorte maléfique, mille nostalgies, mille vestiges qui pressent le pas.

    Voyez ! Déjà ils m‘assaillent et m'entraînent. Un vrai déluge ! La mémoire de tous mes sens se met en branle. Des portes s'ouvrent, immenses sur une humanité encore adolescente qui attend sur le seuil de l’Age d’Or, quelque chose d’inédit.

    Des visages et des voix maintenant ; elles bourdonnent dans mes oreilles : bribes de conversations, musique, rires ; et derrière la tannerie, une odeur aigrelette de sueur et de cuir.

    Mais... comment les retenir tous ces visages, toutes ces voix et tous ces lieux ?

     

    ***

                  Ô temps bénis ! Je te vois. Je t’ai attendue dans l’allée et j’ai agité les bras. Les branches des peupliers se balancent et masquent le ciel au-dessus de nos têtes. J’ai quatorze ans. C’est le repos bien mérité auprès de ton corps chaud et vivant. Un repos sans langueur, étendus sur une herbe grasse et fraîchement coupée.

    Ô dormeurs épuisés, sans besoins, assouvis, sous le soleil après une course folle, immobiles !

    Futaies profondes et intimidantes mais... confort parfait. Tu ne peux plus m'échapper. Gradin en or. Vue irremplaçable et imprenable sur tes jambes. Élan insensé vers une découverte héroïque.

    Ô toi mon idole aux yeux noirs et à la mine fière, il faut que je te dise tout ! Noble danseuse qui tournoie sur la pointe des pieds, trépigne d’impatience, tourmentée, avide de confidences, il faut que je te parle !

    Tu me harcèles, tu te jettes à mon poitrail avant de t‘esclaffer :"Dis-moi ! Allez, dis-moi !"

    Secrets affolants et interdits. Des frissons enflent et grondent d‘impatience chargés de pulsions tenaces et emmêlées.

    Comment t’avouer toutes ces choses ? Atroces insomnies ! Comment te dire mes nuits sans sommeil, mes mains qui ne savent par où commencer, et ma bouche qui ne trouvera jamais le courage de réciter à haute voix toutes les prières muettes d'une violence digne de tous les chaos ?

    Comment te dire, toi, tes regards insensés, et ta robe de coton que tu fais tourner comme un manège ? Une torture, ta robe ! Une torture ton corps à bousculer, ton corps pour y plonger tout entier, ton corps qui fait trembler mon corps !

    Comment éteindre le feu allumé par ton sourire et tes yeux de charmeuse éhontée ?

    Être de toute beauté et de toute lumière, viens donc à mon secours ! Viens percer et fendre l’obscurité pour révéler mes sentiments écarlates et railler ma timidité !

    Ô ! Paradis violent et perdu, laisse-moi m’accrocher à ton corsage ! Laissez-moi éclater ta nudité que je couvrirai tout entière avec mon propre corps.

    Non ! Je ne choisirai pas entre toutes tes manœuvres et tous mes embarras !

    Ô mains d’or ! Bijoux éclatant sous un soleil de plomb, derrière les bosquets des jardinets et des parcs ! Ne la vois-tu pas cette menace qui approche avec ses mains homicides, fusil tendu et dressé ?!

    Dans l‘ignorance de notre jeune âge, il nous faut détaler au plus vite. Au sortir du virage, une fois hors de portée et hors d’haleine, voilà que tu ricanes, que tu te moques et que tu ris à pleins poumons ; et tout est remis à plus tard, à mille regrets d'ici, dans le souvenir d’une vie que l’on souhaitait multiple et essentielle.

     

    ***

     

                  Je baisse en rêve la lumière, je souffle les bougies et je me tourne : je te vois dans l’ombre ; je t'enlève maintenant, je te dérobe et je t'élève et te dresse comme on dresse un inventaire, des monuments de superstitions, des corps glorieux, la toute première fois et toutes les fois suivantes, plus merveilleuses encore.

    Ô jeunesse ! Terribles bravoures ! Je franchis la ligne de toutes les démarcations qui n’en peuvent plus d’attendre d’avoir l’âge de boire le calice pour irriguer, dans la démence de nos corps, nos veines battantes de mille et une promesses inconsidérées.

    Tout a commencé en hiver avec ses grives mouchetées et querelleuses, affamées tout comme nous, batailleuses et avides d’une nourriture qui réchauffe. L’hiver nous a isolés mais plus personne n’ira nous conter des histoires car nous sommes déterminés.

    Je monte les marches d‘un escalier qui mène à toutes les voluptés. Mon sang bouillonne déjà dans l’ombre de ta chambre avec sa porte ouverte à tous les transports de l’adolescence, volets tirés sur des matins flémards et des matinées grasses. Toutes les haches de toutes les guerres ont été enterrées et avec elles, l'odeur de cendres froides dans la cuisine et la salle à manger.

    Tout a commencé en hiver et tout finira sans doute et sans mal, et sans qu’on y soit pour quelque chose, en été, dans le souvenir des blés, des moissons, des caves et des greniers, et dans la débandade qui sonne le glas de tous les serments murmurés à la hâte dans l’ignorance et dans l’urgence d’une ultime tentative de sauvetage d‘un coin de paradis mais... mort... ce paradis... mort sans bruit, subrepticement, dans la trahison des promesses non tenues et folles d'exigences, aujourd’hui éventées dans l’abandon des années venues apporter la désolation, avant de rendre gorge et de jeter l‘éponge, défait et humilié.

     

    ***

     

                     Mille batailles rangées au fond d'une armoire. Mille voix reconstituées, mille énergies chorales ! Illuminations ! Voyez comme le ciel est clair, pâle mais clair comme une eau cristalline ! La neige fondue et gelée étincelle. Sous un vent cinglant comme une insulte, la neige foulée aux pieds est sale et molle. J'en ramasse une poignée avant de la pétrir en boule mais je reste sur une vigilante expectative car, au petit jour, je sais déjà que je me débattrai parmi les congères, dans le chaos des blocs de glace, dans les éclats et les rafales de givre, contre la glace trompeuse et fourbe de l’eau qui dort en dessous et qui ne demande qu’une chose : qu’on la réveille... cette eau, en tombant dans son piège glacé et maudit.

    Je tends mon visage au soleil. Un vol d’oiseaux plane et ondoie très haut au-dessus de la cime des arbres.  A travers l‘arc-en ciel, enrubannée de mille tissus phosphorescents,  une araignée ; dans un instant, elle descendra le sentier humide en courant, poursuivie par sa toile car, tôt ce matin, l‘ouverture de toutes les chasses a sonné.

    Jappements ! Des chiens accourent en meute.

    Nuage de buée. Sur mon passage, j’ai réveillé les ailes des mouettes et des goélands qui se sont envolés contrariés avant de se poser plus loin, sur une eau hors de portée. Le ciel et la mer réconciliés attirent des figures paresseuses et fantasques couvertes de varech en décomposition sous des coquillages précieux. Non loin de là, on tire des barques, à mes yeux géantes, sur des galets bruyants ; on les tire vers la mer à l’heure de la pêche.

    Demain dans les cafés du port, on parlera avec les mains et des histoires insensées nous seront contées jusqu’à plus soif et on rentrera à la maison titubants et fatigués de vivre.

    Je suis l’enfant abandonné sur une jetée livrée à une mer déchaînée. Une porte est fouettée par un vent cruel et froid, mais je trottine tant bien que mal le long des fenêtres, les jambes lourdes, essoufflé. Le vent de la marée me murmure mille injures avant de fuir dans un éclat de rire démoniaque sous les hurlements des chiens abandonnés à leur triste sort, sans abri pour se protéger de l‘écume d’une mer qui, avec un recul du diable, roule sur les pontons à une hauteur énorme et menace de m’emporter.

     

    ***

     

                   C’est maintenant le tour des rumeurs silencieuses des hameaux désertés. Villages abandonnés. Spéculateurs... crocs dehors ! Bientôt, tout... mais vraiment... tout ici sera à vendre pour peu qu‘on veuille l’acheter ce tout qui n‘en finit pas de mourir.

    Austérité des veuves de toutes les mers, plus tristes encore que le deuil qui les a revêtues. Veille incessante, dans l’horreur des horloges arrêtées et muettes au-dessus des tentures laminées, comme déchirées par un vent exterminateur.

    Une bâtisse branlante ;  des volets baillent et font le grand écart pour enjamber des fenêtres ; des maisons inhabitées cachent des drames sombres et cruels, et traînent leur ennui sur leurs façades et sous les ombrages d’un ciel couvert.

    Cheminées froides et immenses qu'une pluie arrose ; la suie vient se jeter dans l’âtre tout feu éteint.

    Une auberge, stores baissés, chaises empilées sur les tables, n‘ouvrira plus ses portes, ses salles, ses chambres, ses fenêtres aux voyageurs.

    Sur la place du village, j’ai huit ans. Je lève les yeux vers les girouettes et les coqs qui virevoltent et tournoient comme des toupies. Les clochers s'élèvent arrosés d’une pluie éclatante qui frappe les gros pavés usés et polis par tous les transports de l’activité humaine. Il est tard. Rustrerie paternelle ! Je tire la manche de son manteau humide et je laisse échapper impatient et fatigué : "Dis ! Il faut rentrer !"

    On bouscule l’homme que je ne suis pas encore et le petit homme que je n‘ai sans doute jamais cessé d‘être. Une lampe éclaire encore quelques visages défaits et fatigués de tout, d’un rien, du vent porteur de toutes les mauvaises odeurs de la marée basse, de la pluie, des vagues, des serpents de mer et des bateaux qui sombrent sans rémission...

      

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  • L'entreprise, autre lieu d'enfermement

     

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                       Ces dernières années, son entreprise est devenue un désert relationnel. Les amitiés sont difficiles, voire impossibles, à entretenir depuis que les carrières se déploient sur des centaines de kilomètres. Et quand ces déploiements- redéploiements se piquent d’international, c’est en milliers de kilomètres que les chances de retrouvailles devront être évaluées.

    Les incessantes nouvelles nominations pour les uns et la mise au placard pour les autres, ne font qu’aggraver cette tendance. En cas de promotion, la rupture avec les collègues qu’on a longtemps côtoyés et avec lesquels on a mille fois déjeuné, est d’usage ; inévitable et fortement encouragée, cette prise de distance pour quiconque accède à un nouveau poste. Cette cassure est la preuve que l’on a revêtu les habits de sa nouvelle fonction. Il nous faut maintenant nous appuyer sur ceux qui nous ont nommés si l’on souhaite ne jamais déchoir. C’est là une dette que l’on paie pour la promotion qui nous est accordée.

    Et si rétrogradation il y a, cet éloignement sera tout autant pratiqué par la victime vis à vis de ses anciens subordonnés car, l’embarras n’épargnera personne.

                    Depuis la mise en place des nouveaux outils de gestion prévisionnelle qui touche tout le personnel, impuissante, elle n’a pas manqué de remarquer un changement dans les rapports ; changements tantôt imperceptibles ou bien, criants, pour elle, plus que pour quiconque. Des hommes, des femmes qu’elle côtoie depuis dix ans et plus. Pour certains d’entre eux, elle a assisté à leur mariage, aux baptêmes et aux communions de leurs enfants ; elle les invitait à dîner. Elle ne les invitera plus car elle ne se sent plus autorisée à le faire. Quant à eux, ils ne se sentent plus dignes d’une telle attention ; et puis, la confiance n’est plus là depuis que le sort des uns est à tout moment capable de basculer indépendamment du sort de tous les autres.

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    Il y a des regards qui ne trompent pas : méfiance, quand on les croise ces regards ou bien, malaise ; le sentiment d’être en trop, de ne plus être à sa place, d’être en sursis. Voilà un mois, une semaine, ces hommes, ces femmes étaient encore capables de lui adresser un regard franc et droit : un regard sans ombre. Aujourd’hui, dans les couloirs, elle baisse la tête pour éviter de les saluer. Quant à leur expliquer quoi que ce soit, on réalise très vite l’indigence des mots, de tous les mots. En cas de licenciement ou de rétrogradation d’un collègue, dans le meilleur des cas, cette nouvelle réalité donnera lieu à des commentaires indulgents  : « C’est pas de sa faute. Elle ne pouvait pas s’y opposer. Elle n’avait pas le choix. » Et dans le pire…

    Ce qui est insupportable est précisément ce que l’on supporte : ce que l’on nous demandera d’endurer. Et c’est alors que l’on pèse et que l’on mise de tout son désir sur la fin de la semaine ; on ne vit plus que pour l’encoche jusqu’au repos du week-end, tel un prisonnier dans l’attente d’une libération intermittente – plus souvent dedans que dehors –, et dont la voix ne sait plus comment se taire, comment crier face aux nouveaux ventriloques et leurs discours indigestes et sournois sur l’évaluation, l’ajustement et la régulation ; et leurs injonctions : se soumettre ou bien, aller voir ailleurs si ça se fait de contester le droit d’une entreprise d’optimiser ses chances de succès pour son seul profit.

     

    ***

     

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                  Et si l’entreprise inquisitoriale et corruptrice de nos âmes n’épargnait aucun lieu ?

    Villes, quartiers, immeubles… d’aucuns penseront qu’elle a tout absorbé cette entreprise insinuante et puis, qu’elle décide de tout aussi. Dans ces conditions, qui s’étonnera qu’on ne veuille plus, une fois rentré chez soi, ouvrir sa porte à qui que ce soit, après une journée, une de plus, jour après jour, qui s’est écoulée dans un environnement sans honneur, sans courage et sans loyauté, terrés chez soi, refermés sur nous-mêmes, comme cette porte qu’on prendra soin de verrouiller à double tour contre toute raison, en l’absence de toute menace objective ; et les lieux les mieux protégés n’y échappent pas, faisant là preuve d’une prudence exagérée ; précautions sans objet qui ressemble fort à un interdit et qui dans la forme prendra les allures d’un avertissement formulé à l’endroit de quiconque souhaiterait à nouveau nous solliciter : « Qui que vous soyez, inutile de frapper, on ne vous répondra pas ».

    Après l’enfermement dans une logique propre au monde de l’entreprise qui vous emploie, c’est un autre enfermement qui nous est induit, et ce dernier prend racine dans notre réaction contre le premier.

    « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ! » Telle est la seule considération qui vaille et à laquelle on se raccrochera comme le naufragé à une épave, depuis que toute sollicitation du monde extérieur est vécue comme un danger : celui d’en sortir dans le meilleur des cas, perdant et dans le pire : saccagé.

    Elle ne fera pas exception. Elle aussi a renoncé. Sa porte, elle ne l’ouvre plus. Une fois rentrée, elle n’a qu’un souhait : ne plus exister pour qui que ce soit sinon pour elle-même, comme abstraite mais, en ce qui la concerne, sans pouvoir donner à ce désir d’isolement, un sens et y trouver une direction et une voie, aussi étroite soit-elle.

                   Enfermement après enfermement, c’est donc bien tout un monde in-sortable qu'est devenu l'entreprise, cet autre lieu d'enfermement.

     

                                Pour prolonger   cliquez : neuf études sur le travail

    _________________

     

     

    Extrait du titre  : "La consolation"

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