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AA - Serge ULESKI, littérature et essais - Page 2

  • Georges Simenon et les femmes : il était une fois...

     

     

     

                     Si l’être humain est au centre de l’œuvre de Simenon, et si les personnages en sont le  point de départ, les femmes en occupent souvent la ligne, et à l’arrivée, on les retrouve tout aussi nombreuses.

    Les femmes, Simenon les a toutes rencontrées : la femme adultère, la femme battue, la femme empoisonneuse, la femme le diable au corps qui cache une brisure, une fêlure, une faille, un traumatisme, un manque, un gouffre…

    Fidélité faite femme, trahison... femmes de mareyeurs, femme de mariniers ; énergies que rien ni personne ne saurait épuiser dans l’animalité d’une relation brutale d’une existence dans tous ses états… oisives et bavardes, elles attendent leur mari sur le pas de leur porte ; actives, elles vous serviront un repas sans broncher ou bien vociférant, tablier autour de la taille, torchon d’une main… et tous se briseront contre ce bloc humain qu’elles dressent devant l’intrus.

     

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                  Contradictions, paradoxes, énigmes, Simenon a observé les femmes comme on le ferait d’un phénomène en action : frénétiques, en ébullition, rebelles, femme dépensière, femme qui thésaurise, femme aux mille lettres d’amour, il les a toutes vécues et il a tout compris de leurs faiblesses, de leur cruauté et de leur malheur passé, présent et encore à venir ; lui qui ne se repose jamais !

    Animales, certaines de ces femmes sentent tout : le moindre malaise de l’âme, le plus petit frémissement de la conscience. Très souvent des femmes sans enfant, un peu comme si tout l’amour dont elles sont capables leur avait été enlevé… et puis de mauvaises mères aussi, indignes, castratrices, accapareuses, et d’autres encore, dévouées, sacrificielles jusqu’au crime et qui, privées d’hommes et de mari, ont dû très tôt renoncer à une vie… de femme justement.

    Spontanées, intuitives, sensuelles, instinctives et redoutables, mordantes, des femmes au plus simple de l’écriture, mais géantes, toujours ! Qu’elles servent le bien ou le mal, des instincts les plus dégradants comme des desseins les plus nobles… elles portent avec elles et en elles toute l’Histoire du monde et toutes les histoires d’un Simenon insatiable : des femmes  qui, à trente ans, ont déjà épuisé toute leur force ; d'autres qui se sont laissées vieillir lentement comme un bon vin et qui, la cinquantaine passée, demeurent plus que jamais capables d’en remontrer à la terre entière. Femmes éteintes…  bougies à la flamme soufflée qui fument encore sans éclairer sinon une nuit noire comme le destin qui guette sa proie dans une allée devenue soudain impasse de fin de vie.

    Chahutées, bousculées par des hommes qu’un mal incurable torture…rien n’est gratuit chez elles ; dans chacun de leur acte, même au plus fort d’une cruauté proche de la démence car elles ne s’appartiennent pas toujours, contre toutes les formes de dépréciation de soi dans une organisation de l'existence qui a pour seule mécanique infernale  la soumission au moins-disant émotionnel qui engorge tous nos désirs, il leur arrive de commettre l’irréparable ; et c’est alors que… d’un premier jet, sans plan, elles se laissent agir ; ce n’est que plus tard qu’elles rendront des comptes ou bien qu’elles se tairont mutiques et désespérées du plus loin qu’elles se souviennent.

     

               Comiques, burlesques, perdues pour la raison, en retrait, effacées, écrasées, laissées pour mortes… identités multiples, phénomènes hors norme à l’image de l’auteur, en elles tout est nécessité psychologique et quand elle tombe la robe... panique, effroi, c’est tout un monde qui retient son souffle, celui des hommes qui ne savent pas encore comment ils se feront dévorer, même si parfois ce sont elles aussi qui retiennent le peu de vie qu’il leur reste à battre sur le pavé dans une existence sans but car le fort épargne rarement le faible, même les jours de sortie pour un bal de la misère noire.

    Candides, enfantines, d’un naturel désarmant, ingénues tombées des nues, ingrates, jeunes et déjà gâtées, sans cœur ni esprit, elles ont souvent de qui tenir : leur mère. Femmes du Milieu, femmes de parlementaires ou de ministres, maîtresses, comédiennes, prostituées rangées ou non des voitures, femmes au train de vie dispendieux...

     

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                   Roman après roman, c’est avec elles que Simenon a rendez-vous car… toutes ces femmes sont vraies, bien réelles. Simenon a vécu longtemps avec elles ; il les a toutes comme entraperçues, devinées, dévoilées derrière un comptoir, dans une boutique, au bras de leur mari ou d’un amant. Sans doute a-t-il croisé une fois leur regard, une fraction de seconde pour une éternité contenant déjà toute une vie sur deux cents pages….vie honnête ou bien mensongère, malheur, grandeur et décadence. A leur insu, il a tout compris d’elles, tout prévu, avant même qu’elles ne vivent un destin, le leur, encore à venir car la fiction est redoutable ; celle de Simenon plus encore : elle doit tout à la réalité.

    Mais alors, toutes ces femmes ont-elles soupçonné un instant qu’elles aient pu à ce point stimuler l’imagination d'un Georges Simenon qui affirmait pourtant en manquer cruellement ?

    Au moment précis où l’on croit fixer leur personnalité, elles déroutent, dévient, font volte-face et c’est de dos comme face à un mur qu’il faut maintenant poursuivre plus loin l’investigation de leurs motivations les plus secrètes, moteur de toute l’histoire d’une vie qui a basculé car toutes ces femmes ne se refont pas. Non ! Jamais !

     

                 De tous les milieux, de toutes les professions plus que de toutes les « classes sociales », comme autant de personnages, comme autant d’esquisses d’un monde qui ne leur appartient pas toujours… elles remettront sur le métier, contraintes et forcées, cent fois leur vie et leur existence… car pour toutes ces femmes seul existe ce que l'on fait exister, avec détermination, après un travail acharné, pour ne pas se contenter, négligeant et sans courage, de le rêver jusqu’à l'ébranlement de tous les repères.

    Solitude, humiliation dans une vie conjugale en situation d'échec, une existence qui semble à jamais figée, une vie sans lumière, subversives jusqu’à s'extraire d'un monde interdit d'extase, plébéiennes, femmes de notables, ces femmes... Simenon les a forcées jusqu’aux personnalités et caractères les plus audacieux. Touché par leur détresse sans toutefois reconnaître tous les ponts qu’il a sans doute inconsciemment dressés entre elles et lui, même coupables, Simenon aura toujours plus de sympathie et d'empathie pour elles que pour leurs victimes souvent socialement plus élevées ou plus chanceuses.

    Leur dignité à toutes frappera le lecteur peu soucieux de comprendre que Simenon n’est pas en-dessous ni au-dessus de la vérité de leur condition mais ailleurs, là où tout jugement est suspendu. A toutes il leur épargnera donc les affres d’un jugement lapidaire car Simenon sait que pour juger les autres il faut avoir été au moins une fois accusé.

     

                 Qu'importe le style ! Toutes ces femmes trônent au-dessus de l’écriture qui les a engendrées, et Simenon n’aura de cesse de déchiffrer leur propre énigme quels que soient les actes commis car leur vérité est loin de n’être que romanesque, et pour cette raison, il les excusera toutes.

    Folâtres, amoureuses, excentriques, criminelles, victimes, bourreaux, il les aura toutes côtoyées, puis... proche,  très proche, au plus près de leurs attraits, défauts et qualités… il les aura touchées aussi, chair et sang sous une veine palpitante comme un cœur qui bat trop fort ; il a su nous les rendre plus vivantes encore, là, sous nos yeux, en moins de mots qu’il faut pour le dire et l’écrire d’une écriture qui n’a qu’une seule prétention : nous rappeler d’où l’on vient… même sans y être allés,  avant de nous révéler à nous-mêmes tels que nous ne sommes pas et tels que nous ne serons sans doute jamais, ou bien encore, tels que nous aurions très bien pu être si par malheur, tout ce qui nous conduit à la déchéance en avait décidé ainsi en prenant le dessus sur tout ce qui nous condamne aux yeux d'une société aussi indifférente que cruelle.

     

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    Mentionnons au passage la biographie de Simenon par Pierre Assouline, énorme pavé qui se veut exhaustif mais qui se perd et perd en intensité au fil des pages et de sa lecture ...

    Génie impalpable, génie de Simenon, génie insaisissable, génie de l’artisan et de son labeur dans le silence de la tâche à accomplir, Balzac du 20e siècle et Maupassant des années cinquante… Simenon ne sera jamais au-dessus de ses personnages ; aussi, c'est bien dans ses personnages qu'il faut aller le chercher. D’où l’inutilité d’une biographie, et plus encore, d’une bio de 750 pages.

    Pour célébrer Simenon, on pensera plutôt à une épître, d’un seul jet, dans un seul souffle, tous ses personnages d’un seul trait, toute une vie, mille vies, de la comédie au drame, de la farce à la tragédie selon un ordre secret car cosmique - ordre supérieur à notre entendement jusqu’au moment où l’ordre est donné -, et qui fait que chez Simenon tout un chacun peut encore espérer recevoir ce qui lui est dû : la bascule de la guillotine, le cachot d’une prison sans rémission, la chambre d’un hôpital  psychiatrique… ou bien une justice qui viendra réparer tout le tort causé même si la consolation est brève car rien ne s’oublie jamais vraiment !

    Il faut relire Simenon, une grande leçon de modestie, un auteur si proche de ses lecteurs. Un des plus grands humanistes du XXe siècle.

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  • Travail et entreprise : neuf études

     

     

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    neuf études sur le travail et l'entreprise, serge uleski, littérature

                      Si vous interrogez les travailleurs sociaux, les syndicalistes et les patrons, ils vous diront tous que le travail est essentiel à l'équilibre individuel, car le travail permet d'envisager une autre réalité que soi-même.

                  Car, travailler c'est sortir  prendre l'air, c'est faire un tour, et ce faisant, c'est rencontrer l'autre : son patron dans les couloirs, ou bien les collègues à la machine à café pendant les pauses si généreusement accordées par la direction des ressources humaines.

                  Et si d'aventure vous en doutez, votre entourage professionnel n'hésitera pas à vous rappeler qu'il existe bien une autre réalité que soi-même, un autre vécu, tout un monde de contraintes salutaires qui vous laisseront espérer des jours meilleurs, bien meilleurs même !    

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    Inculture(s) 9 - Le Management - Une conférence... par non-merci

     

    Exploiter mieux pour gagner plus...

    Une autre histoire du management

       Conférence gesticulée par Annaïg MESNIL

    et Alexia MORVAN de la Scop Le Pavé

     

    Conférence gesticulée - version intégrale ICI

     

     

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  • D Day : la grande gueule ouverte de l'enfer des bombardements civils

     

    EdvardMunch-TheScream-1893.jpg

     

    "... taisez-vous ! Et laissez-moi parler encore et encore ! Vous entendez ? Vous entendez ? Les cloches ! Oui les cloches, vous les entendez ?
    - Les cloches ? Non... je...
    - Les cloches !
    - Quelles cloches ?
    - Ô cloche teintée d’oubli ! Le feu en la demeure, et l’eau qui ne peut plus rien pour personne. Vite ! Les premiers partis seront les derniers épargnés par une liquidation totale, limpide et glacée… Mais quel tohu-bohu ! Quel tintamarre toutes ces cloches ! Vous les entendez ?

    - Non, vraiment. J'ai beau tendre l'oreille, je...

    - C’est peut-être une sirène qui sonne l’alarme. Ah ! Maudite sirène ! Et puis... vous les entendez ? Les cris ! Vous les entendez ? Les derniers cris du sang qui coule à flot ! Vous les entendez ? Mais dites-moi, où vont-ils tous ? Dites-moi ! Où vont-ils... tous... quand ils nous quittent, éventrés, quand ils partent mutilés, tordus, égorgés, entr’ouverts, hurlant et vomissant leurs dernières douleurs, brasiers de plaintes en cendres, à jamais éteints, poussières d’enfants, de femmes et d'hommes sans âge, balayées d’un revers de main et de bombes ? Dites-moi ! Mais où vont-ils tous quand ils nous quittent, défigurés d’effroi, avec leur douleur encore hurlante pour unique baluchon. Mais où vont-ils tous ces corps calcinés ?! Où donc ? Dites-moi ? Ou bien, alors... leurs cris, leur mort, leur départ à tous résonnent comme le tonnerre ! Tous ces corps sont balayés mais... oui, c'est ça ! Ils nous reviennent aussi, tous ces morts... ils nous reviennent en tonnerre d’un tonnerre du diable ! Écoutez ! L’orage qui gronde, ce sont eux ! Oui ! Ce sont eux ! On ne sait pas où ils vont tous ces corps... mais ils nous reviennent ! Pour sûr ! Le tonnerre ! Ce sont eux qui reviennent ! Vite, tous à l’abri !... Ca y est ! Il pleut du sang ! Oui, du sang ! Mais... dites... dites-moi ! Mais où s’en vont-ils tous ces corps mutilés, calcinés ? Où vont-ils tous ? Où vont-ils... tous... quand ils nous quittent hurlant et vomissant... tordus, entr’ouverts… Dites-moi ! Dites ! Tous ces corps mutilés qui se succèdent dans la mort... tous ces corps éventrés comme des sacs... tous ces corps ! Ah ! Mon Dieu ! Tous ces corps me révulsent. Tous ces corps me dégoûtent et les victimes aussi. Oui ! Les victimes me dégoûtent. J’étouffe ! Un feu ronge et brûle mes poumons et mes entrailles...

    - Monsieur ?

    - Laissez-moi ! C’est maintenant la dernière ligne droite. J’ouvre en grand les écoutilles... et après moi... le déluge des corps qui descendent la rivière par milliers en cohorte silencieuse et maléfique dans le cauchemar et la terreur muette et sidérée de ceux qui, sous peu, suivront le mouvement, emportés par le courant glacial de cette hécatombe plongée dans l’horreur...

    - Monsieur ?

    - Et j'emporte avec moi la grande gueule ouverte de l'Enfer.»

     

     

    Extrait du titre "Confessions d'un ventriloque" - copyright Serge ULESKI


    Tableau : "Le cri" de Edvard Munch.

     

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  • Malheur à tous ceux qui n’ont jamais connu l’amour dans une union pérenne !


    cimetière de chaville

     

                 Vraiment touchant ce couple ( et combien d'autres ?) ! Jean Le Flohic né en 1906 décédé en 1986 et son épouse, Marie-Delphine, née en 1907, qui le suivra un an plus tard, tous deux encore et toujours unis dans la vie comme dans la mort !

                  Faut-il s’en réjouir néanmoins ?

    Années 1900... génération de femmes dites « soumises et effacées"... comme congédiées...

    Marie-Delphine aurait-t-elle vécue dans l’ombre de son conjoint ?

    Elle se serait alors, en toute logique, éteinte avec lui comme si, en partant, son époux avait emporté une grande partie de son souffle de vie à elle ?

                 Combien d'interrogations encore !

     Nul doute : le tort d’une certaine modernité c’est bien d’avoir jeté le discrédit sur une telle union… c'est d’en avoir fait le procès au nom de la lutte contre la servitude d’une condition féminine haïssable.

                 N'empêche : malheur à tous ceux qui n’ont jamais connu l’amour dans une union pérenne !

     

                                                                  ***

                 Qu'à cela ne tienne...

    Comme je passais devant toutes ces tombes, m'y attardant parfois - visages, noms et prénoms, dates de naissance - allée après allée, c’est alors que j’ai commencé à verser des larmes sur ceux que je n’avais pas encore perdus mais dont je me voyais déjà devoir honorer et entretenir le souvenir, contraint, impuissant, penché sur leurs tombes, moi désarmé... ... et puis finalement bien présomptueux car, rien n’indique que je ne les précéderai pas dans ce lieu...

    Eh oui ! En effet ! Mais que voulez-vous : on ne se contient jamais assez ! Faut que ça déborde, toujours !

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  • Gabriel et la littérature pornographique

     

                     Gabriel qui n'en était pas à sa première découverte, finit par découvrir, sur le tard et longtemps après tout le monde, que le cul mène le monde à la baguette, les consommateurs à la ruine et les producteurs déjà pleins aux as, à la cotation en bourse entre deux trafics et une légion d'honneur pour service rendu au PIB d'une nation maintenant reconnaissante... libre et asservie, les fesses à l'air.

    De plus, le marché du cul, des cons et des pauvres bougres qui le soutiennent et l’engraissent comme on gave des oies déjà bien prospères, est un marché immense, pensait à juste titre Gabriel : pour une mise en érection au départ modeste, sans parler d'un taux de pénétration record avec ou sans vaseline, on peut attendre un retour sur investissement frisant les... les... mais... le chiffre est trop important, je me perds dans les zéros…

    Nul doute, Gabriel aurait pu amasser une montagne d’argent bien plus élevée que les monts Vénus et Ventoux réunis car, la mondialisation aidant tous ceux qui ont besoin d’être aidés, ce marché de dupes ne peut que croître et croître... et croître encore comme une bulle de savon en bandes dessinées organisées autour d’un jeu burlesque de farces et attrapes à mourir de rire si tant est que l’on puisse se permettre de mourir d’un tel rire sans perdre ses nerfs et sans endommager irrémédiablement les grandes artères coronairement bouchées de notre planète.

    .

    Son modèle - parce qu’il en faut toujours un -, son modèle... du... et... dans le genre précédemment cité, celui de la pornographie, son maître à tout faire, à tout rompre, à tout foutre, à tout bien peser et à penser... en un mot : le Maître de Gabriel ! eh bien, ce maître portait le nom de Zola, de son prénom : "Émile je t’enfile !" (blague que Gabriel affectionnait plus particulièrement, aussi je ne peux pas ne pas la partager avec vous).

    Oui ! Emile Zola ! Le pornographe de la classe ouvrière exploitée...

    Zut ! Un pléonasme !

    Je recommence : Zola, le pornographe ouvriérisant de la classe ouvrière bafouée et humiliée...

    Encore un pléonasme... Non, deux !

    Je reprends : Zola... l’ouvriériste du XIè siècle... de la condition ouvrière du XVIIè siècle... exploitée par une classe supérieurement obscène et pornographe mais... dirigeante... du XXIè siècle (c’est pas parfait mais c’est mieux).

     

    ***

     

     

                   Gabriel prit sa plume et un livre vit le jour : "Baise-moi ! Baise-moi ! Baise-moi vite !" Trois fois "Baise-moi ! " juste pour être sûr et puis, l’emphase n’était pas la dernière qualité littéraire de Gabriel ; son livre en avait bien d’autres.

    Gabriel prit soin d’utiliser tous les ingrédients nécessaires à la rédaction et à la fabrication d’un ouvrage pornographique. On y trouvait dans son livre : du sexe et de l’audace, en veux-tu ? Eh bien, en voilà !

    Des scènes folles... mais folles ! mettaient en scène des hommes et des femmes criblés de sexes parce que... fous de sexe... mais fous, comme il n’est plus permis aujourd’hui de l’être et même et surtout, lorsque l’on souhaite quitter très jeune et très tôt ses semblables tout aussi jeunes ou beaucoup moins jeunes, dans la précipitation d’un diagnostic qui ne vous laisse rien espérer de bon, sinon la quasi-certitude qu’il n’y a plus d’espoir.

    Du sexe, encore du sexe, du bon, du meilleur, dans ce récit qui ne semblait n’avoir qu’un seul but, qu’une seule vocation, louables au demeurant : recueillir tous les sexes de la planète jusqu’à ne plus savoir où, comment, à qui les redistribuer et à quel sexe se vouer, et puis, qui prendre pour sexe comme on prend une trajectoire et sa tangente pour cible.

    Le livre de Gabriel ? Un océan de sexes !

    Imaginez un instant tous ces sexes éperdus dans une quête pour le moins sexuelle, égarés dans un univers où seul le sexe contrôle et dirige les forces sexuellement transmissibles de cet univers obsédé par le sexe. Un univers tout feu tout sexe. Unique cet univers ! Du sexe à en perdre son sexe et plus particulièrement, au cours d’une scène d’ablation à caractère fortement sexuel qui a soulevé, dans les milieux littéraires, l‘indignation quasi générale.

    Du sexe, encore du sexe à en perdre la raison ; raison qui vous permet d’ordinaire d’identifier le sexe auquel vous appartenez et le sexe qui... vous… appartient. Mais, encore faut-il être capable de le retrouver ce sexe négligemment perdu parmi tous ces sexes ivres de sexe comme un chien court en rond après sa queue jusqu'à l'épuisement.

    Mais... comment peut-on décemment réunir au sein d’un même ouvrage autant de sexes ? Mais où diable Gabriel est-il allé chercher tous ces sexes ?

     

    ***

     

                     Les éditeurs jugèrent le titre "Baise-moi ! Baise-moi ! Baise-moi vite !" maladroit et d'une provocation attentatoire à tout ce qui ne saurait l’être et ce, sous aucun prétexte. Quant au livre, tout le monde d’un commun accord et dans une belle unanimité s’accordait et... d’une seule voix, pour penser qu’il était mauvais mais... vraiment mauvais.

    Étrange ce verdict tout de même ! Trop de sexe dans le livre de Gabriel ? Trop de sexe tuerait donc le sexe ? Les sexologues ont sans aucun doute une opinion sur cette question épineuse et éminemment sexuelle !

    Mais alors, que manquait-il à l'ouvrage de Gabriel ?

    A n’en point douter, il manquait un Je ne sais quoi de Dieu sait quoi dont on n’identifiera jamais le manque ni sa nature car personne n’a souhaité faire des recherches approfondies à ce sujet. Et pourtant ! Un critique averti aurait pu constater - si ce critique s’était penché sur l’ouvrage de Gabriel -, qu’il n’y avait dans l'ouvrage de Gabriel ni homme ni femme, ni début ni fin mais un seul et unique sexe, avant, pendant et après, longtemps après, une fois le sexe... pardon ! Une fois le livre refermé.

    Choqués et dégoûtés, les éditeurs ont poliment prié Gabriel de les oublier. Mais la rage au ventre, Gabriel s’est obstiné. Même au prix de l'échec car, Gabriel n’a pas voulu en démordre. Les éditeurs se sont franchement fâchés et plus particulièrement "Les Éditions de la Main Libre" dirigées par des féministes pourtant modérées, très propres sur elles, bon chic bon genre et responsables devant l’histoire féministe de tout ce dont il est important d’être responsable face à l’histoire qui ne vous permet plus de dormir debout... même mal accompagnée.

    Mais alors... sexiste l’ouvrage de Gabriel ? Difficile de se prononcer mais... sexuel, très certainement, le livre de Gabriel !

    .

    Gabriel connaissait mal le fonctionnement du milieu de l’édition ; les us et coutumes et les "Je te cite, tu me cites, on se cite" exécutés dans la connivence. Un monde où chacun est l’employeur et le serviteur de l’autre. Un clan qui fonctionne dans la complicité de quelques courtisans qui écrasent tout sur leur passage. Un vrai rouleau compresseur, ce clan ! Et puis, il manquait à Gabriel un micro. Il n’était pas une sommité médiatique. Un parfait inconnu dans le milieu de l’édition, Gabriel ! Pas de recrutement par cooptation car, c’est la position qu’on occupe dans ce milieu qui permet d’imposer sa camelote et celle de ses copains. Cette position déterminera aussi vos chances d’invitation car on parlera de vous si vous n’oubliez pas de parler de ceux qui parleront de vous.

    Le système étant verrouillé, personne ne célébrerait l‘oeuvre de Gabriel. Son ouvrage ne bénéficierait pas d’un conditionnement médiatique propice à tous les succès. Pas d’entourloupe pour provoquer un flot de critiques élogieuses et révérencieuses. Pas d’article complaisant et intéressé. D’ailleurs, comment Gabriel aurait-il pu renvoyer l’ascenseur puisqu’il ne disposait d’aucune courroie de transmission pour le faire ? Gabriel n’avait personne à flatter, à servir, à complimenter et personne non plus pour chanter les louanges d’un nouvel auteur dans l‘impossibilité de chanter les louanges de ceux qui auraient chanté les siennes. L’œuvre de Gabriel agoniserait donc dans l’indifférence et des médias et des lecteurs potentiels.

    Le livre de Gabriel ? Un non-événement.

    Gabriel pensait sincèrement que la réussite était à portée de la main et qu’il suffisait de se baisser pour rafler la mise comme tant d'autres ont su le faire, souvent... médiocres, sinon pires encore... ou bien, tout juste dans la moyenne.

    Alors, pourquoi pas lui ?

    .

    "Pardon ! Vous dites ? Pourquoi pas Gabriel ? Mais... attendez ! Pourquoi lui ? Personne ne l'avait invité à notre banquet. Personne ! Et sûrement pas nous. Alors, de quoi s'est-il mêlé ? Je vais vous le dire : votre Gabriel s'est mêlé de ce qui... à aucun moment, ne le concernait, à savoir : de notre réussite et de celle de ceux qu'on a fait et qu'on fera réussir demain, selon notre bon vouloir."

     

    ***

     

                       Vraiment ! Il y a une erreur à ne jamais commettre : c'est de penser que l'on est bon sous prétexte que l'on se sait bien meilleur que ceux qui réussissent. Car, pour certains d'entre eux, ce qu'il leur faut être, ce n'est pas... bons, mais... très, très, très, très, très, très..............

    Pouf ! Dans une autre vie, alors ? Parce que là, ils n'auront jamais le temps !

     

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    Extrait du titre "Des apôtres, des anges et des démons"

     

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  • La dernière vague

     

    "Alors !? On est de sortie à c’que j’vois !
    - ................

    - Mais… qu’est-ce que vous faites là sur la plage par un temps pareil, assis au bord de l’eau, un jour de Noël en plus ?

    - J’attends la dernière vague.

    - La dernière... quoi ?
    - La dernière vague, la toute dernière vague, la der des ders, celle qui immobilisera cette masse d’eau pour toujours et qui fera de cette mer... un lac.

    - Un lac ?

    - Oui, un lac. J’ai bon espoir. Je sais qu’elle viendra et je ne veux pas rater ça. Je veux être le premier à la voir, mourir, là, devant moi, sur le sable, là, tout au bord, à mes pieds, cette dernière vague.

    - C’est pas pour dire mais... ça risque d’être long. Vous pensez, la dernière vague ! Et puis, il n’est pas sûr qu’elle existe, cette dernière vague. Et c’est pas sûr non plus qu’elle vienne mourir là sur le sable, cette toute dernière vague.

    - Je ne suis pas dupe. Je sais ! Derrière, ça pousse ! Et ça va bon train aussi ! Derrière, il y a des milliers et des millions de vagues qui attendent leur tour et qui poussent ; il faudrait pouvoir intervenir très loin, en amont, loin derrière, pour identifier non pas la dernière mais la première vague, la toute première vague, et la neutraliser pour que ce mouvement cesse enfin.

    - Si j’étais vous, je ne compterais pas trop dessus, même un jour de Noël.


    - Elle viendra. Je vous le dis. Il faudra bien que ce mouvement cesse un jour. C’est pas Dieu possible ! Vous avez vu toutes ces vagues, là au bord ! Car... c’est tout au bord qu’il faut regarder. Là, à nos pieds. C’est là qu’il faut les observer car c’est là que la dernière vague viendra mourir. C’est là qu’elle viendra s’échouer.

    - S’échouer ? Dites, une vague, c’est pas une baleine !

    - Je vous dis qu’elle viendra cette dernière vague s’échouer... là ! Oui ! Là, à mes pieds. Tout a une fin. Tous les mouvements, quels qu’ils soient, cessent un jour leur mouvement. Regardez, les pendules, par exemple ! Il n‘y a pas de raison qu‘il en soit autrement avec les vagues. Je vous dis qu’une vague peut s’échouer tout comme une baleine ou une pendule. Alors, elle s’échouera, cette vague et en s’échouant, cette vague sera la dernière vague et... cette toute dernière vague fera de cette mer un lac.

    - Bien ! Bien ! Mais pourquoi est-ce si important pour vous ?

    - S’il existe une chance sur un milliard pour que je sois le témoin d’un tel évènement, eh bien, je veux être là le jour où ça arrivera. Voilà tout."

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    Extrait du titre : "Confessions d'un ventriloque" - chapitre 4

     

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  • Mémoire et décombres

     

                Elle a raccroché. Au cours d'une brève conversation téléphonique avec l'un de ses trois enfants, Nathalie, sa fille aînée, la nouvelle est tombée : le décès d'un homme de 57 ans d'une crise cardiaque ; homme qu'elle a divorcé après vingt ans de mariage ; père de ses trois enfants.

     

    ***

     

               En une fraction de seconde, une quantité considérable d'images folles s'imposent à elle du seul poids de cette mort. Livrés pêle-mêle, toutes ces émotions qui touchent l'âme à vif et nous arrachent du confort des journées sans événements, tous ces paysages d'ombres et de lumière qui s'offrent à toutes les perspectives jusqu'au vertige, toutes ces portent qui s'ouvrent d'une seule poussée et qui se referment en claquant telles une menace.

    C'est toute sa conscience d'être au présent qui l'abandonne et qui s'évanouit. Elle redevient celle qu'elle a été pendant vingt ans.

    Une vue panoramique cette vision, dans laquelle l'imagination et la mémoire se rejoignent. Une vue qui balaie toutes les peurs, toutes les haines, toutes les détresses passées. Et puis soudain, le temps d'une image furtive, un point lumineux fige notre regard : hypnotisés nous sommes, face à ce serpent qu'est le passé ! Et plus longtemps ce passé demeure irrésolu, plus grande est notre fascination.

    Amertume, colère. On se ressaisit au plus vite. On ferme les yeux, on respire profondément et on se retire de peur de ne plus pouvoir distinguer le mensonge de la vérité. Quant à la réalité... cette satanée réalité ! Changeante à souhait, insaisissable cette réalité ! Si claire alors que le danger était encore une vraie menace ; si trouble, une fois qu'il s'est éloigné.

    Au sortir de tous les cauchemars, la réalité ne s'ouvre toujours pas à notre entendement. Des années après, en dernier recours, comme un dernier secours, seuls restent les faits qui viendront trancher d'un coup de lame décidée, sans discernement et sans ménagement, dans un brouillard épais, la chair d'un passé lacunaire ; des faits qui à notre grand désarroi n'éclaireront jamais la vérité car le miroir qu'ils nous tendent aura pour reflet une image tronquée, une image dont la partie manquante est une question qui reste le plus souvent, sinon à jamais, sans réponse : la question du pourquoi. Question qui appelle - quoi qu'on puisse en penser - une réponse à deux, bien que l'un se soit retiré et que l'autre demeure seul, privé de cette réponse qui aurait pu nous rapprocher de cette vérité tant convoitée : la vérité sur nous-mêmes confrontée à la vérité de l'autre sur lui-même pour tenter d'atteindre et de cerner une autre vérité, la dernière, la seule qui vaille dans une union à l'agonie : la vérité de l'un sur l'autre comme un dernier adieu, sans avoir à se retourner, en rupture de toutes les ruptures - s'il en est une plus décisive encore -, une fois que toutes ces vérités ont été hurlées à la face de l’un et de l’autre.

     

    ***

     

              Confronté à un tel remous, et pour échapper à la noyade, très vite, elle passe à gué ; et sa vision retourne dans le noir d'une coulée violente, d'une seule traite, aussi vite qu'elle était venue l'assaillir à la faveur d'une vie pénétrable à souhait : la sienne de vie, aujourd'hui sans projet pour la détourner et la protéger d'une telle intrusion. A temps, elle a chassé l'ombre et quitté un sol friable et poreux. Plus rien à craindre donc ! La lumière ne se fera pas. Amnésique et soulagée, elle a ramené cet instant douloureux qui se consumera sans laisser de cendres, à la hauteur de ce qu'elle est aujourd'hui, et là où elle est.

    L'annonce du décès de l'homme dans lequel elle se sera perdue durant vingt ans, c'est une lumière que la vie éteint derrière nous comme lorsqu'on quitte une pièce. C'est aussi une porte que l'on referme sur nous-mêmes et sur cette vie dans laquelle on ne peut décidément rien préserver, rien pérenniser, rien conforter et rien imposer à l'autre non plus : le succès d'une entreprise que l'on croyait digne d'être soutenue - celle d'une vie en couple. C'est aussi une poche d'obscurité qui se forme en nous : la vie a soufflé une nouvelle bougie, une de plus ; et la voici maintenant qui part en lambeaux, méticuleusement, pas à pas, année après année, décès après décès, perte après perte, échec après échec.

    La vie se termine lorsqu'il n'y a plus rien devant soi et que derrière, tout part à vau-l'eau, tout se détache, tout nous quitte. Et pour notre malheur, on ne peut plus envisager remplacer tout ce qui nous abandonne ; des pans entiers.

    Reste l'amnésie. Privé de mémoire, rien n'existe et par voie de conséquence, rien ne vieillit en nous. Intact notre être ! Vierges nous sommes !

    Faut-il alors cesser d'adresser nos décombres ?

    Mais, ces décombres sont nos vestiges, nos fondations aussi, notre assise car, nous sommes à jamais le fantôme de ceux que nous avons... et de ceux qui nous ont... aimés dans le meilleur comme dans l'injustice et la souffrance. Longtemps après, nous le demeurons malgré nos efforts d'oubli.

    Inutile de le nier : si personne ne peut nous extraire de nous-mêmes, on ne peut sans doute jamais se retirer de la vie des autres et les autres de la nôtre sans y laisser une partie de soi ; et cette partie qui nous hantera longtemps guidera nos pas et tous nos choix. Elle ne nous demandera pas notre avis. Elle se passera de notre consentement.

    Cette partie de l'autre chez nous qui n'est que la partie que l'autre aura laissé derrière lui au moment de la rupture et dont on n'aura pas su venir à bout et mettre un terme comme on coupe le cordon ombilical, cette partie qui vampirise à notre insu tous nos modes de décisions, on la subira : c'est elle qui nous contrôlera, nous qui croyons décider pour nous-mêmes. Incapables nous sommes de reconnaître sa présence en nous et d'évaluer sa force et son pouvoir inhibant.

    Et puis, arrive un jour où l'on se décide à lui annoncer que c'en est fini d'elle, le jour où nous décidons de la regarder en face cette partie de l'autre chez nous car ce jour-là, notre regard la dépossède : c'en est fini de tous ses pouvoirs, de ses prérogatives, de ses passe-droits, de ses agissements sournois ! Nous l'avons désarmée. Sa présence demeure mais... rendue inoffensive et inopérante, elle ne peut plus nous diriger car, on se les est toutes pardonné à soi-même nos erreurs. Oui ! Pardonné à soi-même nos errements, nos hésitations, notre manque de discernement et puis, et surtout, cette absence têtue de courage et de lucidité dissimulée derrière le paravent cache-misère de l'obstination qui a pour nom fidélité : on reste, on demeure aussi longtemps qu'il existe une chance de sauver ce qui peut encore l'être jusqu'au jour où...

    Cet autre chez nous, ce fantôme n'est donc pas quelque chose de plus bas ni de plus haut que l'humain ; ce fantôme, c'est ce qu'on a laissé derrière soi tout en l‘emportant avec nous, c'est la moelle épinière du Temps, notre temps, année après année, en témoin d'événements tantôt infernaux, tantôt célestes les rares fois où l'on nous a épargnés ou bien, le peu de fois où l'on aura su se mettre à l'abri en attendant des jours plus méritants, nous qui ne pouvons pas décemment penser mériter le sort injuste qui peut nous être fait.

    Oui ! Cet autre chez nous, ce fantôme, c'est le nôtre de temps ! Celui qui n'appartient qu'à notre histoire, celle de notre maigre vie, la seule disponible et de ce fait, immense cette existence qu'est la nôtre, seule face à toutes les autres qui tentent, tout comme nous, de se préserver dans l'espoir d'éviter le pire, à l'abri des prédateurs qui ruinent nos vies, occupés qu'ils sont à vouloir faire notre malheur malgré nous, un rien altruistes.

    Quant à la partie de nous chez l'autre - et pour peu qu'elle soit encore active -, à son sujet, on pensera : "A chacun sa peine, son labeur, son entreprise de reconstruction !" Car, offrir ce qui nous a cruellement manqué des années durant - lucidité et courage - est le don le plus difficile qui soit ; et s'il ne nous est pas rendu, c'est à nouveau notre existence que l'on mettra en danger. Et là, plus récurrente est l'erreur, plus grave est la faute et plus difficile le pardon à soi-même.

    N'en déplaise à toutes les bonnes âmes promptes au pardon : n'est pas miséricordieux qui veut et moins encore quand rien ne semble devoir nous y encourager.

    On ne peut aider personne et en dernier, ceux qui, au crépuscule de leur vie et parfois, toute leur vie durant, ont de bonnes raisons d'être ce qu'ils sont ; raisons qui ne nous seront jamais dévoilées même après vingt, trente ans de vie commune, en conjoint témoin et impuissant de leur malheur intérieur. Leur incapacité à se découvrir les condamne à terme à une solitude insondable et sans recours : un mur infranchissable, un obstacle incontournable ce secret inaccessible qu'ils portent en eux comme un esclave sa condition, et qu'ils traînent avec eux tel un pendu sa corde, au crépuscule d'une vie sans grâce, à la recherche d'une poutre, et sans qu'on les ait invités à le faire.

     

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    Extrait du titre  : "La consolation"

     

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  • Les 3A : un label incontournable

     

     

    "Dites, vous là-bas ! Venez donc par ici, deux minutes !

    - Qui ? Moi ?

    - Oui, vous !
    - Pourquoi moi ? J’ai rien dit. J’ai rien fait.
    - C’est à nous d’en décider. Et puis, nous vous trouvons un peu trop bavard ces temps-ci. Sachez que nous vous surveillons, et dernièrement on a relevé des déviances.

    - Des... dév...

    - Oui ! Des déviances ! Aussi, il va nous falloir, une nouvelle fois, corriger vos écarts. Nous devons nous assurer de la conformité de votre comportement avec l’ensemble de lois qui régissent ce lieu. Nous allons à nouveau tenter de vous aider à raisonner comme il faut afin d‘infléchir vos choix en notre faveur. Mais ce sera la dernière fois ! La dernière tentative ! Allez ! Suivez-moi !
    - Vous suivre ? Mais où ?
    - Vous le saurez toujours assez tôt. Pour l'heure, nous allons vous conditionner comme on conditionne une marchandise. C’est là, le prix à payer. Je vous propose un bocal comme premier conditionnement. Vous serez poisson rouge pendant une petite semaine. A heure fixe, dans votre aquarium, vous goberez les ressources matérielles et symboliques dont vous avez besoin pour prospérer parmi nous. Ces ressources qui sont aussi des remèdes, feront de vous le contraire de ce que vous êtes. Ils réveilleront l’autre vous-même que vous refusez de nous révéler. On va tenter encore une fois de vous réguler. Et puis, ensuite on va vous réformer.

    - Me réformer ? Ca peut pas attendre deux minutes ? Faut que je...
    - Allez ! Pas d'histoire ! Entrez ! Mais... essuyez-vous les pieds. Voilà. C'est bien. Prenez un siège et écoutez : le réalisme doit triompher de l’idéalisme qui lutte encore en vous ; manifestement, ce qu'il est raisonnable d'espérer n’a pas encore occupé la juste place qui lui revient car vous semblez résister. Il est donc temps pour vous d'adhérer. Alors, préparez-vous à passer de l’autre côté !
    - De l’autre côté ? Mais... de quel côté parlez-vous !
    - Cessez de vous distinguer et rangez-vous ! Rangez-vous des voitures, des autobus, des trains et des avions. Rangez-vous aussi au fond d’un placard. Rangez tout et laissez sortir cet autre vous-même qui fera de vous un adepte du consensus car, si vous persistez, vous finirez par souffrir d’une forme de mépris de vous-même ; épuisé par votre entêtement, effrayé par la peur du rejet, envoûté par les illusions nombreuses qui hantent votre univers clos et stérile, un sentiment d’insignifiance viendra bientôt vous engloutir. Alors, cessez de lutter contre ce réalisme que nous tentons de vous inculquer ; ce réalisme qui doit nous permettre de faire en sorte que vous soyez... non pas heureux car le bonheur ne nous est et ne vous sera d’aucune utilité... mais... comme neutralisé sur ordre et au pied levé.

    - Neutralisé ?

    - Oui ! Pour bien faire, vous serez et la majorité tapageuse et la majorité silencieuse ; une majorité non soumise, non rebelle ; une majorité neutre, comblée et assouvie.

    - ..............

    - Ah ! Mais... comment dire ? Comment décrire cet état ? Comprenez bien que ce concept est tout nouveau. Alors, c’est pas facile. Il faut pouvoir trouver des mots nouveaux pour décrire ce nouvel état de conscience qui frise... l’inconscience.

    - ..............

    - Disons que prochainement vous ne vous ferez plus d’illusion sur quoi que ce soit et sur qui que ce soit ; bientôt vous n'attendrez plus rien. Dans un état cotonneux, confiant et raisonnable comme la raison qui guide nos pas et tous nos choix, vous flotterez entre deux eaux. Vous serez... attendez voir ! Vous serez... Adulte, apolitique et... abruti ! Oui ! C'est ça ! Les 3A !

    - Les 3A ?

    - Un nouveau label incontournable ! La norme, la référence absolue : les 3A - Adulte, Apolitique et Abruti...

    - Abruti ?

    - Oui. Abruti. Je vous explique : épuré, stabilisé, indécis mais ouvert à toutes les propositions et à tous les vents, fasciné par les courants d'air, bientôt vous ne ferez plus qu'un avec les désirs du plus grand nombre car les indécis se rangent toujours du côté de l’avis de ceux qui n’en ont pas. Pour vous, la raison du plus fort en gueule et en image sera la meilleure des raisons qui soit et celui qui possédera l’écran le plus grand, sur écran géant - écran de la plus haute définition -, celui-là remportera votre vote. Le premier qui parlera et qui sera le dernier à l‘ouvrir recueillera votre assentiment et votre suffrage universellement exprimé. Comme vous pouvez le constater, notre système fait appel à l’ouïe et à la vue : l'audio et la vidéo ! Son et images ! Eh oui Monsieur ! C’est tout un monde que nous mettons en scène. Tout un monde ! Le nôtre ! Le seul disponible désormais !"

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    Pour prolonger, cliquez : Des apôtres, des anges et des démons

     

     

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  • Maximisation du retour sur investissement du capital humain

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           L’aigle a déployé ses ailes.

    Alors que les salariés ne connaissent de l’entreprise que le poste qu’ils occupent, l’aigle, lui, survole toutes les pistes de son territoire et explore toutes les voies qui mènent à eux. Le survol de cet aigle c’est celui du maître des lieux qui fait sa tournée comme un propriétaire fait le tour de ses terres, serrant des mains, opinant du bonnet ici et là. Jamais il ne se pose. Toujours en mouvement à l’écoute des rumeurs, à la recherche du moindre malaise et des conflits larvés.

    Quand on surprend son vol, les rares fois où l’on pense à lever la tête, il annonce une nouvelle distribution des cartes qui célébrera bientôt l’apothéose de la vie accoucheuse de stratégies aussi surprenantes qu’inattendues, en un tour de main, jusqu’à rendre méconnaissables et les lieux et le travail qui y est effectué.

    Son survol peut être celui d’un prédateur cherchant sa nouvelle proie l’appétit au ventre, affamé : les rêveurs, les tire au flanc, les faux culs, les fumistes, ceux qui ne doivent rien à eux-mêmes et tout à ceux qui les ont nommés.

    Pour tous ceux-là, ce sera grandeur et décadence ou bien, grandeur et déchéance. C’est selon et… c’est du pareil au même.

    Autre objet de son attention : le peuple silencieux. Toujours en retard sur la vie de leur travail, ces travailleurs candides, puisqu’ils n’en contrôlent ni les bouleversements ni les adaptations. Un jour, on leur signifiera leur congé définitif et en attendant, on se contentera de les conduire inévitablement et à leur insu, à leur perte et ce, bien avant que l’heure de la retraite ne sonne. Sur eux, la pression s’est accrue : horaires chaotiques, contraintes de résultats, menaces de licenciement. Outils de discipline au travail par excellence cette pression ! On leur parlera de flexibilité, d’autonomie et de polyvalence - comprenez : isolement et solitude - sans oublier de mentionner des changements permanents qui nécessiteront de nouveaux comportements.

    Cet aigle, c’est aussi un sourcier céleste fouillant du regard, scrutant, maladif, le sol, le sous-sol et ses plus petits interstices, en annonciateur de déluges qui viendront balayer tous les pauvres bougres en deçà de leurs attentes et au-delà de leurs craintes ; et les autres aussi : ceux qui se croyaient à l’abri.

    Nouvelles exigences des temps modernes : le retour à l’instabilité généralisée et permanente du monde. Il est tous les glissements de terrain purificateurs cet aigle blutoir qui tamise cette poudre farineuse que sont ses effectifs.

    Meurtre productif, il appelle cette instabilité ! Si vous l’interrogez dans l’intimité de sa retraite, c’est à voix basse qu’il vous fera cette confession, le regard inquiet de peur qu’on ne l’entende alors qu’il ne souhaite être entendu de personne.

    Il poursuit partout et sans relâche la liquidation de l’ancien monde, celui d’hier matin et prépare déjà celle de demain. Cet ancien monde, c’est le monde tel qu’il ne lui convient pas mais qui pourrait tout aussi bien lui convenir si d’aventure ce monde devait servir ses intérêts.

    Le territoire de cet aigle a pour le nom : DRH ! Et son occupation : gestion des ressources humaines, ou GRH.

     
     
                  Construction, mise en oeuvre, évaluation, ajustements à effectuer, régulation des outils de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences, sans oublier leurs référentiels.


    Stratégie d’organisation, renouvellement des règles ! Accroissement de la concurrence ! Fusions, restructurations et transformations. Et puis aussi, l’entreprise et son environnement : quelles relations nouer pour quelle valeur ajoutée ?

    Et pour finir, quand tout leur a réussi : maximisation de la profitabilité de l’entreprise.

    Seul a voix au chapitre, ce qui peut être mesuré. Une science cette discipline qui ne peut se permettre le moindre chahut. Un puzzle, cette gestion des ressources humaines. Un travail de titan cette optimisation et cette mise en correspondance : chaînages, maillage, enjeux stratégiques et organisationnels.


    Finie l’opposition salariés/patrons ! Il n’y a plus que l’entreprise. Et gare à ceux qui s’en détournent tout en y demeurant !

    Dans l’entreprise, plus de conflits dits collectifs. Il n’y a plus que l’individu et si conflit il y a, il ne peut s’agir que d’un individu seul face à sa hiérarchie. Un champ de force univoque, ce monde de l’entreprise au sein d’une communication et d’une interrogation permanente des bonnes ou mauvaises volontés des acteurs en présence, depuis que la portée de l’exemple s’accroît et ce, dans toutes les directions : une note, un avertissement, un blâme, un licenciement pour l’exemple. Et puis, celle ou celui que l’on montrera en exemple.

    Pensez donc ! Voici un niveau de réussite digne des plus belles performances sportives là où des collègues besogneux ont tout juste été capables d’accomplir leur objectif.

    L’émulation vaut autant pour la chute que l’ascension. Et tout le monde y trouve du grain à moudre, du souci à se faire et d’aucuns leur compte de rêves de promotion. Oui ! Tout le monde y trouve matière à réflexion dans cet accroissement de la valeur exemplaire de l’exemple à suivre, à méditer du fond de son isolement ; valeur érigée en totem ; et d’aucuns ajouteront, sans scrupules et sans tabous quand cette valeur revêt les apparences d’une épée de Damoclès qui tranchera les têtes.

    Mieux vaut être du côté de celui qui tranchera celle des autres, d’un mouvement vif et parfait dans son exécution aveugle.

     

    ***

     

                   Si pour commander il faut avoir su longtemps obéir, on ne pourra s’empêcher de noter que l’on dirige la tête baissée. Toujours ! On dirige en regardant vers le bas... ses subordonnés. Dans cette configuration verticale, c’est tête baissée que les dirigeants s’adonnent à leur sport favori : diriger tous ceux qui ont besoin de l'être, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne... à commander.

    Édifice à la triste figure, cette chaîne de commandement, cette pyramide dont les étages… piquent du nez !

    Et ceux d’en bas, où regardent-t-ils ?

    Ceux d'en bas regardent leurs mains et leurs pieds - cadence oblige ! Et puis, prudence ! Gare aux accidents ! - ou bien, ils regardent droit devant eux, leur écran d’ordinateur, seul point de regard pour fuir tous les regards car il y a des jours où ils ne souhaitent croiser le regard  de personne.

    Une prison en liberté cette solitude au poste comme la chèvre à son piquet de peur qu’elle ne s’égare ou bien, qu’elle ne s’enlise dans ses déplacements ou tout simplement dans l’exécution de sa tâche.

    Stress et souffrance seront tus et cachés, l'angoisse tassée au ventre ; et les cernes infinis de la fatigue et de la peur qui plissent la moindre pensée jusqu’à la rendre lâche et veule aussi, incapables de rompre l’étau de l’assujettissement à cette roue géante qui distribue au passage blâmes et encouragements dans le but de maintenir sur le qui-vive et le quant-à-soi un être qui n’a plus qu’une vie : la sienne de vie qui se languit de ne jamais pouvoir en réaliser une autre dans une alternative d’une simplicité redoutable : soumission ou relégation. Et c’est alors que les chemins de la mémoire se rétrécissent jusqu’au méconnaissable, sans plus d’imagination. En effet, on aura tout oublié, pour ne rien regretter de ce qui devait faire de nous des êtres de croissance.

    Aussi, qui aujourd’hui peut se permettre de regarder vers le haut, à ciel ouvert, là où nul n’aura besoin de craindre le regard de quiconque, sinon... celui des nuages et la nuit, celui des étoiles bienveillantes ?

     

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    Copyright Serge ULESKI.

     

    Extrait du titre  : "La consolation"

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  • Homme et femme, assurément !

     

                      A l'heure des "Etudes sur le genre" (gender studies), travaillant notamment sur la construction sociale des stéréotypes associés au genre... un autre regard est proposé ; un regard beaucoup moins polémique puisqu'il prend en compte... devenez quoi ? La réalité : cette expérience subjective aussi têtue qu'indépassable.

     

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                       Les hommes existent bien et les femmes aussi !

                      Ceux qui nous le rappellent sont ceux qui, nés "homme", n’ont qu’un désir : être femme ; et celles qui, nées "femme", n’ont qu’un souhait : devenir homme.

    Il suffit de se pencher sur leur souffrance à tous, souffrance de corps et d’esprit,  jusqu’à se donner la mort parfois, même après une opération et un changement d’état civil, pour réaliser à quel point un homme est "homme" au masculin tout simplement parce qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de souhaiter être une femme, et la femme… être un homme, en l'absence d'un appel intérieur, voire... d'un cri, d'une exigence incompressible pareille à une douleur insoutenable.


                    
    Les hommes existent bien et les femmes aussi !

                     Curieusement, ce n’est pas la norme qui confirme cet état de fait mais bien plutôt la rupture avec cette norme qui nous guide, nous tire et nous ramène vers cette loi d’une nature décidément têtue et dictatoriale qui plonge dans le désespoir celles et ceux qu’elle maltraite injustement ; une nature qu’il serait néanmoins vain de dissocier de la culture car enfin...  un transsexuel n'est-il pas autant guidé par la nature que par la culture ? Celle d'une civilisation auquelle il appartient et qui lui aura permis d'identifier le mal qui le ronge ainsi que la possibilité d'une remise en cause souvent impensable aujourd'hui encore sous d’autres tropiques ; remise en cause qui prendra pour cible une naissance qui, pour tout le monde, bafoue la liberté puisqu'on ne choisit pas "son sexe", et qui, pour quelques uns, est à l'origine d'une bévue qui frise la bavure, la nature demeurant la seule responsable.

                     Qu’il soit alors simplement permis à chaque être humain d’être ce qu’il doit être et qui il doit être pour se tenir debout, fier et digne ! Même si on ira jusqu'à lui conseiller, s'il appartient à une minorité, d'éviter de s'attaquer frontalement à une majorité (1) sans pitié à l’endroit de ceux qui osent semer le doute quant au bien-fondé d'une arrogance qui n'est, le plus souvent, que le fruit d’une ignorance doublée d'une intolérance et d’un manque de compassion irrémissibles.

                     La vérité est un mille-feuilles, et rares sont ceux qui demandent du rab car, avec elle, on est très vite rassasiés.

     

    1 - La stratégie qui consiste à conspuer la majorité afin de parvenir à trouver sa place en tant que minorité - et plus encore si cette minorité est privée de tout prestige et d'influence -, est une erreur que cette majorité fait payer très cher à quiconque s'obstine à vouloir la discréditer ; quant au choix d'une posture victimaire, déjà très sollicitée sans relâche, il semblerait que l'on ait épuisé chez cette majorité toute l'attention compassionnelle dont elle est humainement capable ; il ne restera alors plus que quelques miettes qui combleront difficilement toute espèce d'appétit, pantagruélique de surcroît, de commisération générale pour une cause qui, pourtant, en vaut bien d'autres.

     

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                           Une version de "Comme ils disent" de Charles Aznavour par le transformer de langue anglaise : Lola Lasagne

     

    Homme d'hier, femme d'aujourd'hui

    « Dites-moi : vous avez été un homme, et puis, vous vous êtes fait opérer ; maintenant que vous êtes une femme, comment ça se présente pour vous ?

    - Je ne me suis jamais sentie aussi seule. J'étais déjà pas très entourée quand j‘étais travesti, mais là, vraiment c'est le désert. La communauté homo me rejette. Quant à moi, je n'ai plus besoin d'elle maintenant que je ne suis plus pédé. Après mon opération, j'ai quitté Kévin. J'avais pas envie qu'il couche avec moi comme on couche avec une bête curieuse.

    - Je pensais à une chose : vous avez été hétéro. Ensuite, vous avez été homo et puis, travesti. Aujourd‘hui, vous êtes une femme et donc, vous êtes à nouveau hétéro. C‘est ça, non ?

    - Le jour où je me suis fait opérer, j'ai gagné en cohérence vis à vis de moi-même, c'est sûr. Mais ce que j'ai gagné d'un côté, je l'ai perdu de l'autre. Aux yeux de la société, je suis quoi ? Un homo, un hétéro, un travesti, un transsexuel ou bien... une femme ? Quand je couche avec un homme, qui suis-je aux yeux de la société ? Et puis, l'homme qui couche avec moi, qui est-il ? Et moi, qui suis-je si je ne sais pas qui est celui qui couche avec moi et pourquoi il couche avec moi cet homme qui ne sait pas lui-même. Il s'agit peut-être d'un excentrique... ou bien, d'un simple curieux. Moi, je suis sûre d'une chose : je suis une femme ! Quand je vivais avec Jacqueline, nous formions aux yeux de la société un couple hétéro : Jacqueline couchait avec moi parce que j'étais un homme. Quand je l'ai quittée pour vivre avec Kévin, aux yeux de la société, j'étais pédé ; Kévin était pédé et on nous reconnaissait comme un couple de pédés. Mais avec Kévin et... tout au fond de moi, je savais que cette situation était provisoire parce que moi seule, je savais qui je voulais être. Et maintenant voilà que je suis une femme ! Bien qu'on ne me considère pas comme telle, et même si... quand je couche avec un homme, eh bien cet homme, je le désire comme peut le désirer une femme. Mais cet homme, couche-t-il avec moi parce que je suis une femme ? Dans ce cas, pourquoi ne couche-t-il pas avec une femme qui l'a toujours été... femme ? Que vient-il chercher chez-moi ? Vient-il chercher un transsexuel parce qu'à ses yeux et aux yeux de la société je ne serai jamais vraiment une femme ? C'est vrai, je ne peux pas avoir d'enfants. Mais est-ce à dire que les femmes stériles ne sont pas des femmes ? Dites-moi ! Soyez honnête ! Vous... vous coucheriez avec moi... comme un homme couche avec une femme ?

    - En ce moment j'ai pas trop la tête à ça.

    - Le doute s'est installé en moi : le doute vis à vis des autres. Et ce doute, je ne parviens plus à m'en débarrasser. J'ai commencé hétéro, ensuite j'ai été homo puis travesti puis transsexuel disons ; après mon opération, enfin femme, j'ai cru réintégrer la communauté hétéro. Mais aux yeux de la société, j'ai perdu en cohérence, car cette société ne me considèrera jamais comme une femme. Demandez donc à celles qui le sont depuis leur naissance ! Demandez-leur et vous verrez ! Le doute, encore le doute. Oui, le doute en ce qui concerne mes partenaires. Je ne saurai jamais vraiment si l'homme qui couche avec moi me désire en tant que femme ; il se peut qu'il veuille me flatter en me reconnaissant comme telle. Mais lui dans son for intérieur, il sait pourquoi il couche avec moi, et pire encore, il ne le sait peut-être pas. Tout ce qu'il sait c'est qu'il me désire. Mais il peut très bien s'agir d'un hétéro qui veut savoir l'effet que ça fait de coucher avec un transsexuel : un curieux, quoi ! Il me regarde peut-être comme une forme... comme une espèce hybride.

    - Ne leur dites rien : "Ni vu ni connu" genre...

    - Tôt ou tard, il le faudra bien. Alors, aujourd'hui je ne sais plus ce qu'on vient chercher chez-moi. Vous voyez ! Le doute, encore le doute ! A quoi bon être qui on souhaite si tout autour de vous, tout contrarie et déforme l'image que vous avez de vous-même ! Alors, est-ce qu'il est plus important d'accepter d'être ce que les gens veulent que vous soyez, quitte à ne plus être ce que vous souhaitez être, ou bien, est-il plus important d'être ce que vous êtes réellement et même, si vous devez en souffrir ? Et puis, on peut toujours s'obstiner mais sait-on jamais qui on est et ce qu'on doit être et ce qu'il faudrait être ? Et les autres, ils peuvent toujours s'acharner contre vous mais savent-ils réellement ce qu'ils souhaitent ? Eux-mêmes, savent-ils réellement qui je dois être et qui ils sont ? C'est comme un combat. A la fin quelqu'un doit céder. J'imagine qu'il doit toujours y avoir un vainqueur et un vaincu ! Si je renonce à lutter, est-ce que je continuerai de souffrir ? Et si je m'obstine, cette souffrance aura-t-elle une fin ? C'est moi qui ai tout à perdre dans cette affaire. Alors, pourquoi ne me laisseraient-ils pas gagner ? Ils ne perdent rien sinon quelques préjugés. Mais... j'ai peu d'espoir : où est ma cohérence si je suis la seule à pouvoir l'expliquer cette cohérence... à l'intérieur... cohérence qui m'est refusée à l'extérieur ? Car à leurs yeux, je n'ai pas de sens ! Mais alors, comment vit-on dans ces conditions ? Aujourd'hui, je ne peux plus faire marche arrière. Je me suis fait couper... eh oui ! plus de zizi... plus rien ! Ma condition est irréversible et ce mal est donc incurable. Est-ce que j'ai bien fait d'aller jusqu'à l'opération ? Parce que... aujourd'hui, je suis là, plantée sur mes talons, femme mais seule et inutile. Quand j'y pense ! Tous ces efforts, en vain. Cette lutte acharnée, toutes ces années ! Cette lutte pour rien. »  

     

    Extrait du titre : "Paroles d'hommes" - chapitre 4 - Copyright Serge ULESKI. Tous droits réservés

     

     

                      Documentaire de Ginger Force : "Un pavé dans la mare" - chaîne youtube : ICI


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