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AA - Serge ULESKI, littérature et essais - Page 6

  • La ballade de Luc : "Je veux rentrer chez moi !"

     

     

                     "Quand je pense à la majesté de cette nature qui ne ressemble à rien d‘autre qu‘à sa propre image et qu’à sa propre nature qui est d’être ce qu’elle est, sans chercher à être ce qu‘elle ne sera jamais. Il faut l’avoir vue cette nature et y avoir vécu dans cet environnement pour réaliser à quel point la force paisible et rassurante de cet environnement si banalement cohérent parce que... cohérent de l’intérieur… à quel point l’évidence de cette cohérence vous rend fort et respectueux. Là-bas, je me sentais protégé, dans ces grands espaces car j’étais à l’abri de l’arbitraire dans ces forêts denses mais hospitalières, là où rien n’existe, là où rien ne jaillit sous la contrainte d’une recherche effrénée d'une prise de pouvoir.
    - C’est sûr Luc ! On vit toujours mieux là où on vivait bien ; et plus encore quand une fois ailleurs, on vit mal.

    - Te moque pas Matthieu ! Là-bas, l’expérience de la nature est immédiate. Le temps s’écoule - c’est vrai ! -, les heures, les semaines, les mois, les années mais le temps reste immobile aussi car je sais que je retrouverai toujours ce que j’ai quitté la veille au soir ou la saison dernière. Et... seule la nature est capable de vous rappeler qu‘hier, c‘est demain et qu‘aujourd‘hui...  c‘est aussi hier. C’est comme un éternel retour... en boucle : un vrai cycle, cette boucle qui a la forme d’une roue…

    - Je vois.

    - Tu sais de quoi j'ai besoin, finalement ?

    - Non, Luc. Dis un peu pour voir.

    - Je veux du statique, Matthieu ; de la stagnation. Je veux qu’on me repasse les mêmes plats, toujours ! Qu’ai-je à faire de leur Histoire universellement humaine et de ses soubresauts ? Matthieu, je veux de la monarchie ! Oui, de la monarchie mais... sans monarque ! Et puis, non ! Je sais ! Je veux... du féodal. Mieux encore, Matthieu ! Je veux de l’antique. Non, et non ! C’est pas encore ça.

    - Encore un effort Luc, tu vas y arriver.

    - Je veux des grottes, des cavernes, des horizons bouchées par la peur de l’inconnu... cet inconnu qui nous menace quotidiennement et contre lequel rien n‘est envisageable parce que rien n‘est possible parce qu‘on ne saurait rien de rien sur rien. Non, on ne saurait rien, Matthieu. Tu imagines un peu ? On ignorerait tout sur tout. Alors, je veux l’ignorance crasse de ceux qui ignorent tout car je veux ne plus rien savoir. Je veux une absence totale d’imagination et de compréhension. Je ne veux plus d’interrogation, plus d’anticipation et plus de suspense. Matthieu, ça y est : j'ai trouvé ! Je veux de la pré-histoire. Oui, c’est bien ça ! Je me fous des grandes marches en avant, des luttes armés et de ce progrès qui serait un progrès. Il n’y a de place pour personne dans ce mouvement abstrait de la production et de l’exploitation à tout va. M’approprier ce temps que l’on dit historique pour m’assurer que demain sera irréversible et commencer chaque jour à faire le deuil de la minute qui vient de s’écouler, à quoi bon ? Je veux vivre loin de cette contemporanéité en perpétuel mouvement, et dans laquelle je sais que je serai sacrifié. Oui, Matthieu, je serai englouti et sacrifié en pure perte dans cet environnement. Alors… pourquoi irai-je docilement à l’abattoir ? Hein ? Pour être sûr, je veux être un étranger de l’histoire de mon temps et des temps à venir. Plus rien ne doit s’acheminer ou tendre vers moi. Je veux tirer le rideau. Je ne veux plus y prendre ni... en prendre ma part. Je veux qu’au cadran de ma montre il soit midi... toujours et encore ! Je veux que midi vienne me sonner les cloches à toutes les heures du jour et de la nuit. Je veux un ordre immuable, mythique et cyclique. Je veux retrouver les mêmes couleurs, les mêmes odeurs dans la succession des saisons immuables. Je ne veux pas orienter dans le temps, dans la production, dans la transformation, dans l’accumulation, l‘expansion, l'optimisation, la découverte et dans l‘expérimentation à tout craindre, d'un environnement qui serait malléable et corvéable à merci. Je veux... ne rien pouvoir et ne rien vouloir. Je ne veux plus rien produire et je ne veux plus que l‘on produise quoi que ce soit pour moi. Je ne veux plus que l’on commande et qu’on... me... commande quoi que ce soit ; que ce soit au comptoir, au bar ou bien, à table. D’ailleurs, je quitte le banquet. Je n’ai plus faim... plus faim de rien du tout. Je te le dis Matthieu : je ne veux plus que l’on cherche à me communiquer quoi que ce soit. Je veux de l’indicible. Je veux le gèle, l’hiver, le froid. Je veux retrouver une réalité commune dans la permanence du temps qui s’écoule et qui me revient comme un écho des temps immémoriaux, loin de la menace de l’oubli. Je veux du réversible, de la marche arrière, du rétrograde, du ringard. Je veux qu’aujourd’hui soit demain et demain... la veille, comme quand on veille et qu'on s‘endort... pour mieux renaître, somnambule. Je veux une histoire sans pouvoir, une histoire stérile et impuissante. Je veux qu’on lui coupe les couilles à l’Histoire et les ovaires aussi ! Je ne veux plus de procréation. Je veux une histoire qui n’accouche plus de rien du tout ; une histoire qui n’engendre pas d’histoires à raconter et à hurler de rire pour se dépêcher de ne pas en pleurer de honte et de dégoût. Je ne veux pas du temps qui passe et qui efface toutes les traces. Je veux un temps qui revient, à heure fixe, chaque année et à chaque saison. Je veux entendre la même musique, jouée par le même orchestre sous la même baguette cinglante d’un chef sans vision, sans projet, sans ambition et sans lubies. Un chef éteint, à l‘ampoule grillée. Je veux aussi une histoire sans heurts, figée pour hier, aujourd’hui et demain. Je veux un temps présent perpétuellement présent et qui ne soit pas rongé par une histoire en marche. Je veux de l’inépuisable. Je rêve d’un espace clos et moi dedans mais libre de ne rien vouloir. Je ne veux plus d’orientation et... ensuite et... enfin... à la fin des fins, je passerai dans l’au-delà, là où plus rien ne se passe, et là où rien ne passe. Mais... en attendant et entre temps, dans le compte à rebours, je veux vivre dans le mythe, tel un mythe, en équilibre, tel un funambule entre ce qui a été et ce qui sera... de tout temps... ce temps qui est ce qu'il a toujours été, loin des passions messianiques. Quant aux utopies millénaristes, je leur souhaite qu’une chose : de crever de leur belle mort d’illusions paradisiaques de pacotilles millénaristes. Je veux, aux mêmes conditions et dans les mêmes termes, retrouver encore et toujours, les mêmes conditions de vie et de mort. Je ne veux plus de lieux personnalisés, historiquement chargés d’histoires à dormir debout. Je veux tout arrêter, prendre mes jambes à mon coup et crier : "Au secours !" pour mieux m'en retourner ; et puis, une fois arrivé sur place, me dire que plus jamais rien ne viendra bouleverser cet ordre retrouvé dans l’ancien ordre qui sommeillait en moi comme une enveloppe d‘éternité. Matthieu, je veux être un arbre, un chêne, planté là sur mes deux troncs en forme de pattes et mes deux pattes en forme de jambes et je veux être reconnu comme tel. Je veux de l’ordre ancien comme cet arbre ancien enraciné dans la mémoire des plus anciens maîtres. Je ne veux plus de flexibilité. Je ne veux plus de dissolution. Je ne veux plus d’appropriation ni d‘expropriation. Je ne veux plus de mouvement général et de processus historique. Je me veux fossile et momie. Je ne veux plus rien de collectif. Je me veux, moi, tout entier et... personnel. Je veux comme seule réponse aux maux et aux crimes de notre époque, attendre l’imminence de mon grand retour parmi les sauvages et les primitifs, et avec eux, je veux me bercer d’illusions jusqu’au vertige et jusqu’à l’ivresse. Je ne veux plus d’histoires avec personne. Je veux qu’on me foute la paix ! Je veux qu’on me serve les mêmes balivernes, sempiternelles balivernes, parce que celles-là, au moins, on sait d’où elles viennent. Tu comprends, Matthieu ? Car, elles viennent de loin, de très loin même, toutes ces vieilles balivernes de vieille lanterne qui n‘éclaire plus rien au-delà de sa propre myopie chronique et mythique ! Matthieu, est-ce que tu comprends ?! Je veux la nature mais ... sans l’homme et sans cette société. Je veux... tout et plus encore, tout ce que l’on veut quand on ne veut plus rien du tout ; et... contre toute attente... et alors... et aussi... je veux rentrer chez moi Matthieu ! Oui ! Je veux rentrer à la maison !

    - Je comprends Luc ! Je comprends. Bon. En attendant, il faut que je retourne à ma table de travail. Je te laisse. Je vais lutter contre les ténèbres. Lutter et vaincre !

    - C’est ça Matthieu, c’est ça. Va ! Ca t‘occupera."

     


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    Extrait du titre : « Des apôtres, des anges et des démons » - copyright Serge ULESKI

     


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  • Une question de taille : Olivier Rey après Léopold Kohr et Yvan Illich

     

     

     

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                « Pourquoi les araignées géantes des films d’horreur ou les Lilliputiens que découvre Gulliver au cours de ses voyages ne se rencontrent jamais en vrai ? Parce que dans la réalité, la taille n’est pas un paramètre que l’on pourrait fixer à volonté : chaque être vivant n’est viable qu’à l’échelle qui est la sienne. En deçà ou au-delà, il meurt, à moins qu’il ne parvienne à se métamorphoser. Il en va de même pour les sociétés et les cultures. La plupart des crises contemporaines (politiques, économiques, écologiques, culturelles) tiennent au dédain affiché par la modernité pour les questions de taille. »


    « Une question de taille » d’Olivier Rey décrit  par  quelles voies nous avons perdu le sens de « la mesure » ainsi que ce sur quoi nous pourrions nous fonder pour la retrouver, afin de mener une vie authentiquement humaine : « La plupart des organismes, une fois une certaine taille atteinte, cessent de grandir, ce qui en fait de mauvais exemples pour justifier une croissance infinie. Servir la vie, pour les êtres humains, ce n’est pas croître aveuglément, dans quelque direction que ce soit, c’est réfléchir à ce qu’il convient de faire croître, comprendre que passé un certain seuil le « développement » tel qu’on l’entend depuis deux siècles, rabougrit la vie humaine quand il n’en vient pas à détruire ce qui lui permet de simplement être. »

     

                 Olivier Rey a reçu le Prix Bristol des Lumières dont le jury est présidé par Jacques Attali ; ouvrage qui, soit dit en passant, ridiculise toute idée de gouvernement mondial ; Attali n’est donc pas à une contradiction près ; il est vrai que l’important  c’est de rester sous les feux de la rampe, sous les projecteurs des médias, en pleine lumière, sous tous les sujets, en toutes circonstances... pour ne pas mourir, du moins, tout à fait, comme dans une recherche d’éternité.

     

                     L’Ouvrage d’Olivier Rey fait la part belle à un penseur majeur Yvan Illich, aujourd’hui oublié et négligé par voie de conséquence ; un penseur pour lequel…  «Ce qui importe n’est pas le petit, mais le proportionné ; proportionné à double titre : en tant qu’harmonie des éléments les uns par rapport aux autres (la symétrie au sens grec du terme) et par rapport à l’être humain »

     

    Autour d’Yvan Illich… l'auteur fait graviter...

    Christopher Lasch,

    Claude Levy-Strauss,

    Pasolini,

    George Orwell,

    Marcel Gauchet,

    Jacques Ellul,

    Günther Anders et d’autres encore…


                   Au centre de la thèse d’Olivier Rey, on trouve Léopold Kohr, un Autrichien né en 1909, auteur de l’ouvrage « The breakdown of nations » publié en 1957 : « Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. Les problèmes sociaux ont la tendance malheureuse à croître exponentiellement avec la taille de l’organisme qui les porte tandis que la capacité des hommes à y faire face croît linéairement. »

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  • Raoul Vaneigem : Art et "Instinct de mort"

     

     

     

                     « L’art, c’est-à-dire le pouls de la culture et de la société, révèle en premier l’état de décomposition des valeurs »

     

              "Les grandes religions avaient su transformer la misérable vie terrestre en une voluptueuse attente ; la vallée de larmes débouchait sur la vie éternelle en Dieu. L’art, selon sa conception bourgeoise, assume mieux que Dieu le privilège de conférer la gloire éternelle. A l’art-dans-la-vie-et-en-Dieu des régimes unitaires (la statuaire égyptienne, l’art nègre…) succède un art complémentaire de la vie, un art qui supplée à l’absence de Dieu. Les bâtisseurs de cathédrale se souciaient aussi peu que Sade de passer à la postérité. Ils assuraient leur salut en Dieu comme Sade en lui-même, non leur conservation dans les musées de l’histoire. Ils travaillaient  pour un état suprême de l’être, non pour une durée d’années et de siècles admiratifs.

    L’expression « faire œuvre d’art » est elle-même ambivalente. Elle comprend l’expérience vécue de l’artiste et l’abandon de cette expérience vécue pour une abstraction de la substance créatrice : la forme esthétique. Ainsi, l’artiste sacrifie l’intensité vécue, le moment de la création, la durée de ce qu’il crée, au souvenir impérissable de son nom, à son entrée dans la gloire funèbre des musées. N’est-ce pas pourtant la volonté de faire œuvre durable qui l’empêche de créer ou de saisir le moment impérissable de la vie ?

    En vérité, sauf dans l’académisme, l’artiste ne succombe pas intégralement à la récupération esthétique. Sacrifiant son vécu immédiat pour la belle apparence, l’artiste, et quiconque essaie de vivre est artiste, obéit aussi au désir d’accroître sa part de rêves dans le monde objectif des autres hommes. En ce sens, il assigne à la chose créée la mission d’achever sa propre réalisation individuelle dans la collectivité. La créativité est par essence révolutionnaire.

    La fonction du spectacle idéologique, artistique, culturel, consiste à changer les loups de la spontanéité en bergers du savoir et de la beauté. Les anthologies sont pavées de textes d’agitation, les musées d’appels insurrectionnels ; l’histoire les conserve si bien dans le jus de leur durée qu’on en oublie de les voir ou de les entendre. Et c’est ici que la société de consommation agit soudain comme un dissolvant salutaire. L’art n’érige plus aujourd’hui que des cathédrales en plastique. Il n’y a plus d’esthétique qui, sous la dictature du consommable, ne disparaisse avant d’avoir connu ses œuvres maîtresses. L’immaturité est la loi du consommable. La seule condition d’un soudain éclat esthétique tient à la surenchère momentanée qu’une œuvre introduit dans le spectacle de la décomposition artistique. Bernard Buffet, Georges Mathieu, Alain Robbe-Grillet, Pop Art et Yé-Yé s’achètent les yeux fermés aux grands magasins du Printemps. Il serait aussi impensable de miser sur la pérennité d’une œuvre que sur les valeurs éternelles de la Standard Oil.

    Quand les sociologues les plus évolués ont fini par comprendre comment l’objet d’art devenait une valeur marchande, par quel biais la fameuse créativité de l’artiste se pliait à des normes de rentabilité, il leur est apparu qu’il fallait en revenir à la source de l’art, à la vie quotidienne, non pour la changer, car telle n’est pas leur attribution, mais pour en faire la matière même d’une esthétique nouvelle qui, réfractaire à l’empaquetage, échapperait donc au mécanisme de l’achat et de la vente. Comme s’il n’existait pas une façon de consommer sur place ! On connaît le résultat : socio-drames et happenings, en prétendant organiser une participation immédiate des spectateurs, ne participent en fait que de l’esthétique du néant. Sur le mode du spectacle, seul le vide de la vie quotidienne est exprimable. En fait de consommable, qu’y-a-t-il de mieux que l’esthétique du vide ? A mesure qu’elle s’accélère, la décomposition des valeurs ne devient-elle pas la seule forme de distraction possible ? Le gag consiste à transformer les spectateurs du vide culturel et idéologique en ses organisateurs ; à remplir l’inanité du spectacle par la participation obligatoire du spectateur, de l’agent passif par excellence. Le happening et ses dérivés ont quelque chance de fournir à la société d’esclaves sans maîtres, que les cybernéticiens nous préparent, le spectacle sans spectateur qu’elle requiert. Pour les artistes, au sens strict du terme, la voie de la récupération absolue est toute tracée. Ils entreront avec les Lapassade et consorts dans la grande corporation des spécialistes. Le pouvoir saura les récompenser d’ainsi déployer leur talent pour habiller de couleurs neuves et séduisantes le vieux conditionnement à la passivité.

    Vue dans la perspective du pouvoir, la vie quotidienne n’est qu’un tissu de renoncements et de médiocrité. Elle est vraiment le vide. Une esthétique de la vie quotidienne ferait de chacun les artistes organisateurs de ce vide. Le dernier sursaut de l’art officiel va s’efforcer de modeler sous une forme thérapeutique ce que Freud avait appelé par une simplification suspecte « l’instinct de mort », c’est-à-dire la soumission joyeuse au pouvoir. Partout où la volonté de vivre n’émane pas spontanément de la poésie individuelle, s’étend l’ombre du crapaud crucifié de Nazareth. Sauver l’artiste qui vit en chaque être humain ne se fera pas en régressant vers des formes esthétiques dominées par l’esprit de sacrifice. Tout est à reprendre à la base.

     

     

               Extrait de « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations »

              De nationalité belge, Raoul Vaneigem… sera à la tête du mouvement situationniste des années 60 avec Guy Debord.

     

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  • "L’obsolescence de l’homme" de Günter Anders par Paul Ariès

     

                 "La lecture des travaux de Günter Anders est indispensable pour ne pas limiter notre combat à la surface des choses tout en dénonçant la publicité et ces objets qui ont  en effet une âme (capitaliste) comme ils peuvent avoir un sexe. La gauche antiproductiviste a perdu une bataille, faute d’être capable de mener le combat contre les objets qui nous environnent , faute d’avoir la capacité de penser la défense de l’authenticité contre l’artificialité.

    « L’obsolescence de l’homme » a été écrit en 1956 mais n’est paru en France qu’en 2002. De ce livre qui réunit quatre textes, nous retiendrons ici, le second intitulé « Sur la honte prométhéenne », thème aujourd’hui largement oublié bien que d’une totale actualité au regard de l’artificialité.

    Anders n’entretient aucune illusion sur le caractère prétendument émancipateur de la technique. Il ne croit pas qu’il soit possible d’humaniser la technoscience. Précisons qu’il ne s’agit pas d’un précurseur proposant une critique inachevée qu’il resterait à enrichir, car son propos n’est de tenir un plaidoyer pour « un monde plus humain », mais de permettre d’imaginer ce qui serait indispensable pour que ce monde puisse « tout simplement continuer d’exister ». Lire Anders aujourd’hui, plus d’un demi siècle après ce qu’il a écrit, c’est se précipiter dans le futur et prendre conscience que la décroissance n’est pas née de rien. Contrairement à l’human-engineer, cet homme autoconstruit, nous devons assumer notre héritage. On peut résumer l’œuvre d’Anders à travers trois thèses :

    1- Nous ne sommes pas de taille à nous mesurer à la perfection de nos produits.

    2 - Ce que nous produisons excède notre capacité de représentation et notre responsabilité.

    3 – Nous ne croyons pas ce que nous savons car nous avons été rendus incapables de voir l’apocalypse qui vient.

     

                 La « honte prométhéenne » est ce sentiment  qui s’empare de l’homme devant l’humiliante perfection des choses qu’il a lui-même fabriquées. Elle prendrait plusieurs formes dont celle d’être né plutôt que d’être fabriqué ; ainsi, de par son origine, l’homme serait déjà nativement inférieur aux objets. Ce déshonneur tiendrait au fait qu’il s’agit d’une naissance hasardeuse et non d’une production planifiée et rationnelle. Cette honte d’être devenu plutôt que d’être fabriqué nourrirait  les stratégies dont parle Jacques Testard dans « Le Magasin des enfants » mais aussi les fantasmes sur les utérus machiniques ou sur des « humains génétiquement modifiés ». Cette honte due au caractère obsolète de notre origine déboucherait sur la honte du résultat. L’humain se saurait trop imparfait : ses faiblesses lui deviendraient littéralement insupportables. Il voudrait devenir un transhumain, un posthumain.

    Cette notion de honte prométhéenne n’est en rien une métaphore ; l’humain que nous sommes a véritablement honte de sa condition humaine et développe donc des stratégies de refoulement, de contournement, voire de « désespècement ». Cette honte se cacherait par exemple sous la figure du self-made man, c’est-à-dire d’un être devenu produit  puisque capable  de se fabriquer lui-même. Cet être autoconstruit, qui ne supporterait plus le fait de ne pas avoir été fabriqué, ne tolérerait pas davantage que la nature échappe à cette fabrication artificielle. Cette honte prométhéenne va donc bien au-delà de la critique habituelle de la réification ; ce que l’homme moderne considère comme un déshonneur ce n’est plus d’être chosifié mais de ne pas l’être ; ce n’est plus la honte d’être un instrument, c’est celle de ne pas l’être. Cette honte tiendrait aussi au sentiment  d’une véritable dépossession par rapport à nos productions. Car ce n’est pas nous, pris individuellement, qui avons fabriqué ces objets dont nous sommes si fiers, nous n’en sommes pas les créateurs puisque nous ne comprenons même plus comment ils fonctionnent, nous sommes même devenus incapables individuellement de les reproduire ou de les réparer. Alors que nous ne comprenons même plus l’origine et les traitements que subit l’eau qui coule de nos robinets tous les jours, comment pourrions-nous espérer comprendre les nanotechnologies ou les sciences cognitives ?

    Cette complexité fait de nous des enfants perdus dans un monde adulte.

     

                 Cette dépossession a commencé avec une division du travail qui aboutit à ce que la fabrication soit décomposée en actes isolés. Ce travail en miettes n’est pas seulement condamnable dans une société capitaliste mais il l’est en lui-même car il interdit de singulariser les produits et parce que le produit ne laisse plus voir le travail et les aptitudes des ouvriers. L’homme moderne accepte sa propre réification mais finit même par passer dans le camp des instruments, c’est-à-dire par trahir sa cause ; il accepte la supériorité de la technoscience et de ses objets ; il accepte d’être mis au pas. Il accepte non seulement sa chosification mais considère l’inverse comme un défaut.

    L’homme peut être convaincu de son infériorité aux machines au regard de ses possibilités mais aussi en raison de son caractère périssable. L’humanité reste exclue de la « réincarnation industrielle » puisque chaque humain se considère encore comme un singulier dans un monde industriel et économique où l’interchangeabilité devient la norme. La bonne société fait tout son possible pour casser cette fierté humaine en développant le mépris, en privant les individus de reconnaissance, en ne cessant de leur rappeler professionnellement  que personne n’est irremplaçable ; en généralisant les fiches de postes qui taylorisent toute activité humaine, y compris le travail intellectuel,  y compris le sourire. L’homme moderne regrette déjà de ne pas être produit en série.

    Ce qui n’était au départ qu’un jugement ponctuel et raisonné face à la perfection des objets, face aussi à des machines dotées de capacités surhumaines, devient très vite un sentiment collectif et spontané qui se trouve naturalisé et donc légitimé. L’homme moderne est intimidé par la toute-puissance de la machine.

    L’homme va alors déserter son camp en adoptant le point de vue et les critères des objets. Il se méprise maintenant comme les choses elles-mêmes le mépriseraient si elles le pouvaient. Anders insiste beaucoup sur la souffrance ontologique qui en résulte pour le pauvre humain. Cet individu finit par s’humilier devant ses propres créations en cherchant à gagner face à l’ordinateur programmé pour « jouer » aux échecs ou en rivalisant avec des objets grâce à des appareillages qui le rendent plus fort ou en utilisant  des drogues… Cette honte prométhéenne serait donc ce qui pousse tant d’humains à pratiquer des sports extrêmes, ou à se livrer à des conditions extrêmes de survie… autant de signes  qui montrent une humanité incapable de se résigner à son infériorité, incapable d’accepter le caractère borné de son corps.

     

                Pour Anders, l’étape suivante sera la production des human-engineering, seule posture qui rende l’humanité capable d’échapper à sa position de saboteur de ses propres instruments. Cet human-engineering sera à la fois « présomptueux et modeste », « porté à l’hybris et soumis ». Anders parle d’une « présomptueuse autohumiliation » et d’une « soumission animée par une volonté d’hybris », rapport contradictoire qui est bien le nôtre. Nous en avons mille indices chaque fois que nous entendons dire que nos machines nous dépassent , chaque fois que nous redoutons que l’homme utilise mal ses propres créations, chaque fois qu’il est décidé de remplacer la décision humaine par celle d’une machine.

    Cet human-engineer nous y sommes déjà avec la culture des cyborgs ou l’homme pharmaceutique. Le corps humain doit être travesti. Même un corps nu ne doit plus être simplement un corps dénudé. Il doit être « fashionable », « chirurgicable ». Il ne s’agit plus simplement  de la traditionnelle parure mais de donner au corps la beauté des choses fabriquées avec, en arrière-plan, le besoin de rappeler que l’homme s erait une construction défectueuse puisqu’il serait inférieur à la machine en ce qui concerne la force, la vitesse, la précision, la résistance, la souplesse. Notre corps est le même que celui de nos parents et, plus généralement, de nos ancêtres. Celui du constructeur de fusée se distingue peu ou pas de celui de l’homme des cavernes. Du point du vue du monde des objets, l’humanité est inférieure. L’homme devient une menace pour ses projets. Il n’est pas à la hauteur, il est le saboteur de ses propres réussites. Il doit donc céder la place aux human-engineers, aux transhumains, aux posthumains.

     

                     Le combat ne serait-il pas déjà de (re)-développer un point de vue humain sur l’humanité ?"

     

                 Extrait du titre "La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance" de Paul Ariès

     

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  • Un hiver séculaire

     

     

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                C’est l’hiver. La terre tremble de froid, et sous son étreinte, dans un instant, elle se fendra en deux. Un froid palpable et tangible marche sur le monde : celui des anciens temps, revenu là pour en finir avec l’immense peuple des marais, des joncs et des grands herbages.

    Rien n’est plus troublant, plus inquiétant, plus effrayant que ce silence des marais gelés avec ces brouillards épais qui cachent des corps livides, des bouches muettes de vase ; dernier germe de vie dans une eau piégée sous la glace.

    Une rumeur passe dans les roseaux avant le retour d’un silence profond que le froid impose à quiconque tente d’afficher un semblant de vie. Même les brumes qui traînent sur les troncs d’arbres et qui enveloppent leurs branches les plus basses comme des voiles blancs de reines veuves restent là en suspend, figées.

    Soudain un cri, puis le gémissement bas d’une dernière clameur de vie. En chasse, le froid a frappé une nouvelle fois ; les yeux de sa victime le regardent résignée : un monde inconnaissable qui a eu sa vie propre, ses cris, ses voyages et ses mystères, palpite encore dans sa poitrine. Mais pour combien de temps encore ? Déchirée sa chair avant d’être brûlée par un froid du feu de dieu !

     

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                Au même instant, une chose noire au ventre d’argent tombe comme si l’on avait coupé la corde qui la tenait suspendue, laissant dans sa chute apparaître de longues taches rapides sur le firmament : c'est la mort hivernale qui raidit les joncs, fige le silence et gèle les eaux comme on glace le sang ; c'est le froid qui pénètre l'âme du monde.

    Quelque part au-dessus des marais, maintenant durs comme la pierre, un diamant en forme de cône s’élève lentement. Le cœur en feu, il monte à la rencontre d’un soleil qui n’éclaire plus : il est midi et il fait nuit.

    Une dernière plainte courte, répétée et déchirante après un cri strident... cette âme sans voix que le froid a abattue, a crié là sa dernière espérance de vie et son dernier adieu. 

     

                         Texte inspiré par la lecture de "l’Auberge" et "Amour" : deux contes de Guy Maupassant.

     


     

     

     

    Toutes les photos sont "copyright Serge ULESKI"

     

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  • ADN ? Vous avez dit "ADN" ?

     “Dites Monsieur ! Hé ! Vous m’entendez ?

    - Qu’est-ce que c’est ?

    - Je me présente : je suis généticien et je suis chargé de vous prendre en main.

    - Encore ! Mais ça n’en finira donc jamais ?

    - Du calme. Vous avez fait la connaissance de mon ami l’anthropologue ?

    - Oui, oui !

    - Il vous a tout expliqué ?

    - Justement, il m’a tout dit. Alors… peut-être qu’on pourrait…

    - Il vous a soûlé, c’est ça ? Faut dire qu’il se la raconte un peu, l’anthropologue. D’ailleurs, ils se la racontent tous.- Moi, j’ai rien dit. Je vous écoute comme je les ai écoutés. Mais… j’ai pas fait de commentaires. Notez-le ! J’ai rien dit. Je ne veux pas d’histoires !

    - Rassurez-vous ! Ca ne sortira pas d’ici. Et puis, faut bien se la raconter un peu si on veut y croire et progresser ! Mais, je vous rassure, nous, les généticiens, on ne se la raconte pas. On n’a pas le temps. On est forcés de passer à l’action tout de suite car, vous savez, les gènes, ça cavale vite, ces petites bêtes-là ! Alors, quand on en identifie un, faut lui mettre la main dessus illico presto sinon c’est trop tard. L’ADN, ça vous dit quelque chose ?

    - L’AD quoi ?

    - L’ ADN !

    - A cette heure-ci, je dois dire que je ne suis plus très sûr de rien. L’ADN ? C’est pas… des fois… une Association… une Association De Naturistes ?

    - Ah lala lala ! Quelle catastrophe ! C’est pas Dieu possible ! Une telle ignorance, ça ne s’invente pas !

    - On me parle de mille choses à la fois. On me dit que je suis un déviant et un pervers. L’anthropologue m’a parlé de masochisme et de Dieu sait quoi d’autres. Vous, vous me demandez mon avis sur l’ADN. Je suis désolé mais si vous me parlez d’ADN, eh bien moi, je pense tout de suite à une Association De Naturistes. C’est comme ça. Oui ! Une Association De Naturistes. Je vois des femmes, des hommes et des enfants nus et moi aussi qui suis nu avec eux et nous tous, nous formons un cercle et nous tournons… main dans la main, nous tournons en rond car nous dansons… tout nus. Voilà ! J’y peux rien. C’est comme ça. Et puis, j’en ai assez ! Vous les trouvez où toutes vos histoires ? Hein ? Vous les trouvez où ? Dites ! Jamais, vous vous reposez ? Je veux sortir d’ici ! J’en ai assez ! Je veux rentrer à la maison ! Je veux rentrer chez-moi.

    - Du calme ! C’est fini ! Là, allongez-vous ! Comme ça ! Voyez ! Ca va mieux maintenant, n’est-ce pas ? Alors, je peux continuer si ça ne vous dérange pas trop ?

    - Faites ce que vous voulez ! Je m’en…

    - Bon ! Sachez Monsieur que l’ADN n’est pas une Association De Naturistes mais l’ADN est la base de toute vie. Programme de toute existence, aussi misérable et inutile qu’elle puisse être cette existence pitoyable, eh bien, cette molécule appelée ADN, molécule d’une complexité et d’une richesse inouïes, nous permettra d’écrire la prochaine et la dernière page d’histoire de notre espèce. Ces trois lettres, ADN, on les répétera autant de fois qu’il le faudra et à l’infinie, jusqu’à ce qu’ils comprennent tous ce qu’on attend d’eux. Ce nouveau moyen d’investigation et de communication réduit à sa plus simple expression est la nouvelle et la dernière ligne de départ parce qu’il est la nouvelle et la dernière ligne d’arrivée. Il est le début et il est déjà… la fin. Cette molécule jusqu’à présent commandait toute chose et maintenant que nous sommes sur le point de lui donner des ordres, nous entendons bien l’utiliser afin d’assurer pour les siècles à venir la pérennité du bon fonctionnement de tous nos programmes de vie en société au sein d‘un système immunitaire sans faille. Tenez ! Pensez à…

    - Pensez ? Ah ! Non ! Je ne veux plus penser. Je veux dormir.

    - Ca viendra. Un peu de patience ! Je vous disais donc… vous êtes, mais ça vous ne le soupçonnez sans doute pas encore, vous êtes donc, vous et vos semblables, au centre d’enjeux considérables car le gène, pour ne prendre qu’un exemple parmi tant d’autres, est devenu une véritable matière première. Nous allons enfin pouvoir in vivo et ex vivo remplir le vide, combler les manques, réparer les derniers disfonctionnements en contrôlant tous les facteurs, tous les transferts, tous les échanges, toutes les mutations dans le but de modifier, dans un premier temps, le patrimoine génétique de notre espèce pour, dans un deuxième temps, outil implacable d’évaluation, calibrer ce patrimoine au milliardième près, le stabiliser, le formater afin que notre descendance à tous puisse reproduire un modèle génétique pour la demande qui en aura été faite. On peut donc parler d’une nouvelle organisation du vivant et d’un nouveau flux et d’un nouveau brassage dont on pourra à tout moment contrôler la qualité, la quantité et la cadence, loin de toute sélection naturelle et arbitraire, cause de tensions internes insurmontables. Finis donc les mutations et les mélanges génétiques aléatoires qui favorisaient jadis les chances d’une meilleure adaptation car, ce n’est plus la nature mais nos investisseurs qui décident des modalités de cette adaptation. Il nous faut donc des êtres sur mesure dans un milieu tiré à quatre épingles. Le délai qui nous sépare encore de la fabrication du vivant se réduit de jour en jour. Encore quelques manipulations et nous serons enfin capables de rationaliser et de maîtriser totalement la vie en passant de l’aide à la procréation à la fabrication et à la reproduction du même avec le même et vice versa et sans passer par la case départ ; celle de l’autre… cet autre potentiellement tout autre, étranger, perturbateur, pollueur, rebelle et chaotique ! Il ne doit plus y avoir d’autrement… autrement… autre ! Vous comprenez ? Cette rupture majeure altérera la nature humaine en brisant l‘indéterminabilité de ses modes de fonctionnement. A long terme, nous ne souhaitons plus soigner qui que ce soit. Les débouchées thérapeutiques de notre travail ne nous intéressent pas. Nous ne voulons plus de ce matériau génétiquement contaminé, vérolé et imparfait parce que… humain, trop humain. Nous entrons dans l’ère de la fabrication du vivant pour en contrôler tous les maillons et toutes les liaisons. Inutile de vous dire que la tâche est immense ! Tenez ! Buvez ça ! Ca vous remontera.

    - Je ne bois pas.

    - Vous avez tort ! Qu’est-ce que je disais ? Ah oui ! Vous nous servirez de matière première comme tous ceux qui vous ont précédé et tous ceux qui vous succéderont. Ceux qui financent nos recherches s’intéressent à vous aussi ; et comme vous le savez : ceux qui paient sont ceux qui décident : pas d‘argent… pas de science… pas de recherche… pas de solutions… et pas d‘espoir ! Nos partenaires financiers sont les seuls à décider et ils ont décidé pour vous et pour nous. Comme vous voyez, il n’y a rien de personnel là-dedans. Moi, je suis généticien et mon métier, c‘est la génétique. Je l’ai étudiée, alors je ne peux que l’exercer. C’est toute ma vie maintenant. Et de vie, on n’en a qu’une ! Alors, autant que ce soit la bonne.

    - C’est ça.

    - Mon outil à moi, c’est le microscope. L’échange quotidien avec cet instrument représente le sel de ma profession. On peut nouer des relations d’une richesse inouïe avec un microscope. Avec lui, on se plonge dans l’inconnu, dans l’aventure, dans l’incertitude et puis soudain, tout devient clair et lumineux ; même si, et le plus souvent, lui et moi, au cours de nos multiples échanges, on avance à l’aveuglette ; mais quand une réponse, une solution se dressent là sous nos yeux, alors, dans ces moments-là, mon microscope et moi, on jubile. C’est la fête ! Champagne pour tout le monde ! Oui, vraiment, dans ces moments-là, c’est l’extase. Bouche bée, l’œil écarquillé, pour un peu, on s’évanouirait. Vous savez, finalement, nous les scientifiques, on ne vit que pour ça : chercher, trouver et puis, chercher encore et encore et toujours. Et quand on trouve, on peut dire que l’on jouit. Oui, on jouit ! Alors, c’est un peu comme pour les femmes : on ne jouit pas souvent car, ces moments-là sont plutôt rares mais quand on trouve, mon microscope et moi, eh bien… on est comme ivres. Pour un peu, on en viendrait même à en perdre la raison car, la découverte, c’est le sperme de notre profession. Oui, Monsieur : le sperme ! Trouver c’est… jouir et jouir, c’est éjaculer ! Tenez, je vous fais une confidence : savez-vous que je tutoie mon microscope ? Oui, je le tutoie, Monsieur ! Je sais, c’est bête. Alors, vous comprenez maintenant ? Comme vous voyez, tout ça n’a rien de personnel. Il ne faut pas m’en vouloir. D‘ailleurs, on ne se connaît pas. Comment peut-on en vouloir à quelqu’un qu’on ne connaît pas ? Hein ? Quant à moi, je ne connais que vos antécédents médicaux et c‘est tout. Mais venez ! Levez-vous ! Dans un instant vous prendrez un train. Nous serons trois à vous accompagner : votre instructeur, mon collègue anthropologue et moi-même, votre serviteur dévoué.”
     

     Extrait du titre : "Des apôtres, des anges et des démons" - copyright Serge ULESKI
     
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    Un monde sans humains
              
    Derrière l'objectif de Philippe Borrel, des savants et des experts prônent l'avènement d'une société dans laquelle des hommes hybrides seraient connectés en réseau et se verraient remplacer par des cyborgs pour les tâches pénibles.

    Ce documentaire lève le voile sur un univers futuriste, plus réel et imminent qu'il n'y paraît..

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  • Passé et mensonge

     

                La nostalgie, vous dites ?

               C’est sûr ! On vit toujours mieux là où on vivait bien et plus encore quand une fois ailleurs, on vit mal.

    ***

    En proie à la nostalgie...

    Et si, ce qui nous attire, nous séduit, nous émeut dans tout ce qui touche de près et de loin à Hier, était dû au fait suivant : ce morceau de vie qu'est le passé, est derrière nous. Et on ajoutera, soulagés : "Ouf ! Plus de peur que de mal !"

    Car... qui nous rappellera que vivre demeure une expérience que l'on préféra toujours avoir derrière soi et non... devant soi ?

    Mélancolie, appréhension face à l'avenir, inquiétude, angoisse, souffrance, terreur même ! Vivre restera longtemps encore et potentiellement, l'expérience traumatique par excellence. Et ce risque, personne ne le court de gaité de cœur.

    Alors, imaginez quand ce risque dont on ne risque plus rien, est derrière nous, loin, très loin, aux confins de l'oubli et du mensonge !...

    Oui ! Du mensonge car... se souvenir, n'est-ce pas oublier tout ? Tout ce que notre mémoire refuse, aujourd’hui encore, de nous remémorer. Et par voie de conséquence, se souvenir, n'est-ce pas se mentir ?

               Alors, disons-le haut et fort : "Non ! Avant, c'était pas mieux ! Avant, c'était différent !"

    Et cet avant n’est... tout au plus, qu’un soulagement, un répit, pour un aujourd'hui en panne qui peine à affronter l'angoisse face à demain : lieu de toutes les incertitudes.

    ___________________

    Extrait du titre "La consolation" - copyright Serge ULESKI

     
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  • S’offrir une réalité sur mesure…

     

     

                 Un amour que l'on voit, même et surtout là où il n'est plus pour s'en être absenté. Retrouver sa trace, l'accès et puis, son cheminement, le tenir en laisse aussi, de peur qu'il ne nous échappe totalement et qu'il ne soit déjà trop tard pour le retenir et en goûter à nouveau la douce saveur puisque sans lui, plus rien n'est possible.

    .

    ***

    .

    Lille. Poste 2

    Tout se dérobe à son regard. Des villages se succèdent sans qu’il puisse identifier leurs noms. Portée sur une voie parallèle, sa vue striée le convainc de fermer les yeux ; il choisit pour quelques secondes d’épouser la condition d’un aveugle et puis, il les ouvre à nouveau et redresse la tête. Talus, champs, routes, rivières, étangs, chemins, bosquets, ponts, pylônes, clochers. Un homme marche seul sur une route. Des enfants courent sur un chemin détrempé. Engins de toutes sortes, entrepôts et enseignes gigantesques, épaves, ruines, usines désaffectées. Lieux incompréhensibles et inconcevables.

    Chaque seconde qui passe pousse des kilomètres de voie ferrée loin derrière lui et devant elle : elle qui s’éloigne sans fin. Il a suffi de quelques minutes, et la voilà déjà hors d’atteinte ! Bientôt, elle sera inaccessible et puis, intouchable pour de longues semaines. Mais il n’est pas inquiet face à cette réalité inconséquente, à peine tangible car, il n’a pas quitté cette chambre d’hôtel qui les a vus, des cendres d’une existence à genoux, renaître à la vie et se reconstituer d’une seule pièce, entier et debout, d’un seul tenant univoque et tendu. Non ! Elle ne l’a pas raccompagné à la gare. Non ! Il n’a pas pris ce train qui… dans un peu moins d’une heure trente, le ramènera à la désolation.

    Anesthésié, comme groggy par ces quelques heures passées à ses côtés, il est encore dans son odeur, avec ses gestes, dans son humeur, avec son sourire. Ce n’est pas le temps qui s’est figé mais son écoulement qui lui tient tête et c’est à rebours, à contre courant de son propre cheminement que cet écoulement parcourt une réalité qui refuse en bloc de céder sa place à l’instant présent qui a pour réalité un train qu’aucun subterfuge n’arrêtera.


    Prostré d’hébétude, il semble indifférent. Pour l’heure, la conscience de cette nouvelle séparation sommeille encore en lui. Mais bientôt viendra l’interstice puis, l’entre-temps et enfin, la césure nette et tranchée comme un couperet qui tombe, un gouffre qui s’ouvre jusqu’au vertige et rien ne viendra compenser l’épuisement inévitable de cet influx magnétique et nerveux que chacune de leur rencontre lui apporte car, une fois l’illusion d’une séparation fictive évanouie que des semaines d’éloignement porteront jusqu’à une éternité, livré à lui-même et sans recours, il ne pourra rien substituer à cette énergie insufflée l’un à l’autre. Non, rien ! Sinon, vivre dans l’attente de son renouvellement, à la prochaine prise, à la prochaine remontée en surface, à l’air libre et suffoquant.

     

    Arras. Poste 4

    Personne n’est monté. Chance inespérée ! Le compartiment restera désert. Quelle aubaine ! Le pire lui a été épargné ! Confort parfait donc ! Pas de bavardage pour bavarder et ce faisant, ne pas et ne jamais avouer qu’on n’a plus rien à dire parce que… ça va bien comme ça et qu’on n’en peut plus de ne plus pouvoir quoi que ce soit pour soi-même et pour ses proches depuis que tout nous échappe et qu’on ne décide de rien ou bien, de si peu, dans les marges, par bribes, entre deux sauts de puces effectués à reculons. Alors, disons-le : le meilleur est derrière nous, mais loin, loin... et depuis longtemps déjà !

    Rien ne pourra le perturber ; pas même le sifflement aigu et continu - perceptible par intermittence quand on s’en donne la peine ou bien, quand notre ouïe reprend ses droits sur une perception dissipée - ni l’indéfinissable ronflement de la rame qui porte à une allure imperceptible sa puissance et sa force sur des rails au parallélisme d’une rectitude studieuse et irréprochable. A son insu, le train glisse vers sa destination, sans effort, imperturbable, sûr de sa puissance et de son infaillibilité. Le temps d’un voyage, on pourra donc mesurer tout ce qui sépare cette énergie cinétique de nos vies ! Oui ! Nos vies avec ses résolutions qui ne s’affirment pas mais balbutient de nouvelles raisons de ne pas trouver une voie, un aboutissement ferme et résolu. Et que dire de nos engagements !

    Incapable pour l’heure d’envisager une autre réalité pour lui-même, d’une hallucinante solennité, la lumière artificielle et le silence de son compartiment viennent confirmer son atmosphère insolite et renforcer l’état de grâce qu’il s’est accordé. Pas de nuisances sonores non plus ! De celles que nous sert sans répit, obstiné comme une tentative désespérée d’échapper à l’angoisse, un casque porté par ceux qui n’ont plus qu’un souci en tête : fuir la conscience qu’ils pourraient avoir de leur propre inutilité et leur entourage avec eux ; entourage bien en peine de leur proposer une raison d’être, claire et indubitable.

    Un train concurrent est venu frapper la vitre, mais sans effet durable. Un rêve dont on ne sort jamais pour en avoir aussitôt sollicité un autre, ce flottement dans lequel il se complait.

    Il a ouvert les yeux puis les a refermés. Dans son entêtement, il veut tout entendre, tout préserver et surtout et pour rien au monde, ne pas en sortir car, tout est là, intact ! Il ne manque rien. Les rires, les pleurs, les gémissements, les cris ! Son petit corps ferme, étroit, le sien grand et fort et puis, le leur, enchevêtré de frénésie, ses mots bien à elle, paroles chuchotés et bouleversantes comme une confession, les regards échangés quand ils restent immobiles, tournés l’un vers l’autre sans souffle mais encore avides. Décidément non, rien ne l’éloignera. Au comble du paradoxe, celui de son absence, c’est bien elle qui se tient à ses côtés, car, dans un souci d’apaisement, il l’a gardée avec lui et en lui, légère et incommensurable de par l’admiration et l’affection qu’il lui porte.


    Projets. Rêves insensés ! Espérances folles ! Quelle évolution possible pour eux deux ? Qu’est-ce qu’il est raisonnable d’espérer ? Sous quels délais ? Rupture ! Divorce ! Et si… ils parvenaient à s’extraire de leur union respective ! Et si, une fois libres, maîtres de leur destin, ils décidaient de tenter leur chance ensemble ?

    Et si… et si… et si… Seul au monde, on peut enfin et sans difficulté s’offrir une réalité sur mesure, un subterfuge dans lequel rien ni personne ne viendra vous rappeler à un ordre univoque et indépassable mais… pour combien de temps encore ? Combien de temps ? Le plus tard  possible ?

    Tenez ! L’issue approche et avec elle… une réponse brutale.

     

    Gare du Nord

    Rien ne va plus. Retour à la désespérance qui désespère de sa propre impuissance à pouvoir en réchapper. La réalité précaire qu’il a tentée durant toute la durée du voyage de préserver, est maintenant en morceaux. Il s’était égaré car, on n’échappe pas au monde.

    Agitations sans nombre, aussi inutiles qu’étrangères ; mille effervescences qui tapent du pied toute leur inconséquence ! Mais… comment penser dans tout ce vacarme ? Où trouver le courage et puis, un réconfort dans tous ces visages tantôt fugaces, tantôt pesants et lugubres comme des visions d’un autre monde, fantômes de l’au-delà ?

    A sa descente du train, un sentiment laid et sordide l’a saisi : sa faiblesse face à l’horreur de sa condition. Un cimetière aux tombes noires, une prison dont personne n’ira visiter les détenus, son impuissance.

    Comment rentrer alors ? Et puis, rentrer pour retrouver quoi ? Et chez qui ?


    La poitrine serrée, c’est bien l’enfer qui lui fait face maintenant et aucun démenti, aucune démonstration aussi savante soit-elle ne pourra remettre en cause cette certitude. Il ne lui reste plus qu’à en supporter le dégoût car toutes les énergies s’épuisent un jour, à bout d’arguments, d’objets et de raison d’être ce qu’elles ont été. Plus de perspectives alors ! Sinon l’éternel et tragique retour d’un quotidien dépouillé, affaissé au pied d’un mur contre lequel notre colonne vertébrale s’est brisée faute de n’avoir pas su le contourner à temps car, de toutes les saisons, c’est bien l’automne qui annonce le crépuscule de toutes les unions, l’une après l’autre. Elles n’existent déjà plus. Voyez comme on les piétine allégrement, sans sourciller. Jaunies et rances, elles n’intéressent déjà plus personne, toutes ces unions.

    Comment dans ces conditions s’exorciser d’une fatalité qui n’a de destin que le refus d’y voir un acquiescement tacite et pleutre ?

    De tout temps imperturbable, cette fatalité et sûre de son Grand Oeuvre : la sape d’une institution soutenable dans la résignation… seule !


    ___________________________

     

    Extrait du titre : " Cinq ans, cinq nuits"

    A propos de l'ouvrage... cliquez Cinq ans, cinq nuits

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  • Giacomo Casanova : premier travailleur sexuel de l'histoire de la prostitution masculine ?

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                 Giacomo Girolamo Casanova, né le 2 avril 1725 à Venise, décédé le 4 juin 1798, fut tour à tour violoniste, magicien, espion, charlatan, indic' de police, diplomate, bibliothécaire et écrivain.

    Infatigable, sillonnant le XVIIIe siècle au pas de course, présent dans toutes les cours d'Europe, de Venise à Paris, Madrid, Vienne, Londres... dans une quête incessante pour l'extase et le bonheur, anti-sadien par excellence - sensualité et volupté : il exécrait la contrainte et la violence -, mais aussi... escroc poursuivi par ses créanciers et autres huissiers, Casanova se retirera au château de Dux, en Bohême, une fois malade, la chandelle brûlée par les deux bouts - d'aucuns diront aujourd'hui : une fois établi le constat de sa perte de compétitivité sur le marché du sexe -, avant de devenir un écrivain de langue française.

     

    *** 

     

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            On a dit de Casanova qu'il était l'homme le plus libre du 18e siècle.

    L'était-il vraiment ?

    Sans fortune personnelle, privé de toit, faisant "maison-neuve" plus souvent qu'à son tour, contraint, fils d'une actrice qui l'abandonnera très tôt et d'un père décédé alors qu'il n'a que quelques années, éternel invité, toute sa vie durant Casanova vivra sous la dépendance matérielle d'autrui.

    Premier des libertins chez les libertins, dans ses écrits, il s'interroge : quel est l’homme auquel le besoin ne fasse faire des bassesses ?

    Mais alors... et si... ce forçat du corps qui n'avait pour seules richesses que sa libido, son intelligence, sa culture et son talent incomparable pour la conversation...  et qui n'était pas seulement été un brillant séducteur, compulsif de surcroît, par amour pour les femmes (ou par abandon de la première d'entre elles... sa mère)... et si Giacomo avait été aussi et surtout le premier courtisan-gigolo, le premier travailleur (esclave) sexuel et mondain de l'histoire de la prostitution masculine ?

               La question est donc posée ; n'en déplaise à Sollers (2) qui n'aime rien tant que se raconter des histoires et nous en raconter aussi par la même occasion ; un Sollers qui n'a voulu voir que lui-même en et dans Casanova, oubliant Giacomo, cet enfant très tôt livré à lui-même, un Giacomo d'une susceptibilité à fleur de peau, celle du roturier dépendant, et par voie de conséquence, terriblement vulnérable face à une élite sociale souvent cruelle et inconséquente... en stakhanoviste de la lutte contre la menace quotidienne de la pauvreté et plus tard, la tyrannie de la vieillesse.

                Alors... premier courtisan-gigolo, premier travailleur (esclave) sexuel et mondain de l'histoire de la prostitution masculine ce Giacomo Casanova ?

                 C'est pas impossible. C'est même probable.

     

     

     

    1- Photo 2 : Donald Sutherland en Casanova, poule de luxe-traversti, sous la direction sans doute du plus grand cinéaste de la seconde moitié du 20è siècle : Frederico Fellini.

    2 - Sollers ICI, toujours disposé à faire le beau et le malin... jusqu'à la bêtise de ceux qui s'évertuent à nier la dimension politique et sociale de toute existence humaine.

     

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  • Ivresse et vertige

     

                      L’infernale descente des souvenirs avec leurs multiples visites impromptues m’occupera toute la nuit. Anachroniques témoins d'un passé moribond, tous les fantômes frapperont à ma porte, mille épouvantails en cohorte maléfique, mille nostalgies, mille vestiges qui pressent le pas.

    Voyez ! Déjà ils m‘assaillent et m'entraînent. Un vrai déluge ! La mémoire de tous mes sens se met en branle. Des portes s'ouvrent, immenses sur une humanité encore adolescente qui attend sur le seuil de l’Age d’Or, quelque chose d’inédit.

    Des visages et des voix maintenant ; elles bourdonnent dans mes oreilles : bribes de conversations, musique, rires ; et derrière la tannerie, une odeur aigrelette de sueur et de cuir.

    Mais... comment les retenir tous ces visages, toutes ces voix et tous ces lieux ?

     

    ***

                  Ô temps bénis ! Je te vois. Je t’ai attendue dans l’allée et j’ai agité les bras. Les branches des peupliers se balancent et masquent le ciel au-dessus de nos têtes. J’ai quatorze ans. C’est le repos bien mérité auprès de ton corps chaud et vivant. Un repos sans langueur, étendus sur une herbe grasse et fraîchement coupée.

    Ô dormeurs épuisés, sans besoins, assouvis, sous le soleil après une course folle, immobiles !

    Futaies profondes et intimidantes mais... confort parfait. Tu ne peux plus m'échapper. Gradin en or. Vue irremplaçable et imprenable sur tes jambes. Élan insensé vers une découverte héroïque.

    Ô toi mon idole aux yeux noirs et à la mine fière, il faut que je te dise tout ! Noble danseuse qui tournoie sur la pointe des pieds, trépigne d’impatience, tourmentée, avide de confidences, il faut que je te parle !

    Tu me harcèles, tu te jettes à mon poitrail avant de t‘esclaffer :"Dis-moi ! Allez, dis-moi !"

    Secrets affolants et interdits. Des frissons enflent et grondent d‘impatience chargés de pulsions tenaces et emmêlées.

    Comment t’avouer toutes ces choses ? Atroces insomnies ! Comment te dire mes nuits sans sommeil, mes mains qui ne savent par où commencer, et ma bouche qui ne trouvera jamais le courage de réciter à haute voix toutes les prières muettes d'une violence digne de tous les chaos ?

    Comment te dire, toi, tes regards insensés, et ta robe de coton que tu fais tourner comme un manège ? Une torture, ta robe ! Une torture ton corps à bousculer, ton corps pour y plonger tout entier, ton corps qui fait trembler mon corps !

    Comment éteindre le feu allumé par ton sourire et tes yeux de charmeuse éhontée ?

    Être de toute beauté et de toute lumière, viens donc à mon secours ! Viens percer et fendre l’obscurité pour révéler mes sentiments écarlates et railler ma timidité !

    Ô ! Paradis violent et perdu, laisse-moi m’accrocher à ton corsage ! Laissez-moi éclater ta nudité que je couvrirai tout entière avec mon propre corps.

    Non ! Je ne choisirai pas entre toutes tes manœuvres et tous mes embarras !

    Ô mains d’or ! Bijoux éclatant sous un soleil de plomb, derrière les bosquets des jardinets et des parcs ! Ne la vois-tu pas cette menace qui approche avec ses mains homicides, fusil tendu et dressé ?!

    Dans l‘ignorance de notre jeune âge, il nous faut détaler au plus vite. Au sortir du virage, une fois hors de portée et hors d’haleine, voilà que tu ricanes, que tu te moques et que tu ris à pleins poumons ; et tout est remis à plus tard, à mille regrets d'ici, dans le souvenir d’une vie que l’on souhaitait multiple et essentielle.

     

    ***

     

                  Je baisse en rêve la lumière, je souffle les bougies et je me tourne : je te vois dans l’ombre ; je t'enlève maintenant, je te dérobe et je t'élève et te dresse comme on dresse un inventaire, des monuments de superstitions, des corps glorieux, la toute première fois et toutes les fois suivantes, plus merveilleuses encore.

    Ô jeunesse ! Terribles bravoures ! Je franchis la ligne de toutes les démarcations qui n’en peuvent plus d’attendre d’avoir l’âge de boire le calice pour irriguer, dans la démence de nos corps, nos veines battantes de mille et une promesses inconsidérées.

    Tout a commencé en hiver avec ses grives mouchetées et querelleuses, affamées tout comme nous, batailleuses et avides d’une nourriture qui réchauffe. L’hiver nous a isolés mais plus personne n’ira nous conter des histoires car nous sommes déterminés.

    Je monte les marches d‘un escalier qui mène à toutes les voluptés. Mon sang bouillonne déjà dans l’ombre de ta chambre avec sa porte ouverte à tous les transports de l’adolescence, volets tirés sur des matins flémards et des matinées grasses. Toutes les haches de toutes les guerres ont été enterrées et avec elles, l'odeur de cendres froides dans la cuisine et la salle à manger.

    Tout a commencé en hiver et tout finira sans doute et sans mal, et sans qu’on y soit pour quelque chose, en été, dans le souvenir des blés, des moissons, des caves et des greniers, et dans la débandade qui sonne le glas de tous les serments murmurés à la hâte dans l’ignorance et dans l’urgence d’une ultime tentative de sauvetage d‘un coin de paradis mais... mort... ce paradis... mort sans bruit, subrepticement, dans la trahison des promesses non tenues et folles d'exigences, aujourd’hui éventées dans l’abandon des années venues apporter la désolation, avant de rendre gorge et de jeter l‘éponge, défait et humilié.

     

    ***

     

                     Mille batailles rangées au fond d'une armoire. Mille voix reconstituées, mille énergies chorales ! Illuminations ! Voyez comme le ciel est clair, pâle mais clair comme une eau cristalline ! La neige fondue et gelée étincelle. Sous un vent cinglant comme une insulte, la neige foulée aux pieds est sale et molle. J'en ramasse une poignée avant de la pétrir en boule mais je reste sur une vigilante expectative car, au petit jour, je sais déjà que je me débattrai parmi les congères, dans le chaos des blocs de glace, dans les éclats et les rafales de givre, contre la glace trompeuse et fourbe de l’eau qui dort en dessous et qui ne demande qu’une chose : qu’on la réveille... cette eau, en tombant dans son piège glacé et maudit.

    Je tends mon visage au soleil. Un vol d’oiseaux plane et ondoie très haut au-dessus de la cime des arbres.  A travers l‘arc-en ciel, enrubannée de mille tissus phosphorescents,  une araignée ; dans un instant, elle descendra le sentier humide en courant, poursuivie par sa toile car, tôt ce matin, l‘ouverture de toutes les chasses a sonné.

    Jappements ! Des chiens accourent en meute.

    Nuage de buée. Sur mon passage, j’ai réveillé les ailes des mouettes et des goélands qui se sont envolés contrariés avant de se poser plus loin, sur une eau hors de portée. Le ciel et la mer réconciliés attirent des figures paresseuses et fantasques couvertes de varech en décomposition sous des coquillages précieux. Non loin de là, on tire des barques, à mes yeux géantes, sur des galets bruyants ; on les tire vers la mer à l’heure de la pêche.

    Demain dans les cafés du port, on parlera avec les mains et des histoires insensées nous seront contées jusqu’à plus soif et on rentrera à la maison titubants et fatigués de vivre.

    Je suis l’enfant abandonné sur une jetée livrée à une mer déchaînée. Une porte est fouettée par un vent cruel et froid, mais je trottine tant bien que mal le long des fenêtres, les jambes lourdes, essoufflé. Le vent de la marée me murmure mille injures avant de fuir dans un éclat de rire démoniaque sous les hurlements des chiens abandonnés à leur triste sort, sans abri pour se protéger de l‘écume d’une mer qui, avec un recul du diable, roule sur les pontons à une hauteur énorme et menace de m’emporter.

     

    ***

     

                   C’est maintenant le tour des rumeurs silencieuses des hameaux désertés. Villages abandonnés. Spéculateurs... crocs dehors ! Bientôt, tout... mais vraiment... tout ici sera à vendre pour peu qu‘on veuille l’acheter ce tout qui n‘en finit pas de mourir.

    Austérité des veuves de toutes les mers, plus tristes encore que le deuil qui les a revêtues. Veille incessante, dans l’horreur des horloges arrêtées et muettes au-dessus des tentures laminées, comme déchirées par un vent exterminateur.

    Une bâtisse branlante ;  des volets baillent et font le grand écart pour enjamber des fenêtres ; des maisons inhabitées cachent des drames sombres et cruels, et traînent leur ennui sur leurs façades et sous les ombrages d’un ciel couvert.

    Cheminées froides et immenses qu'une pluie arrose ; la suie vient se jeter dans l’âtre tout feu éteint.

    Une auberge, stores baissés, chaises empilées sur les tables, n‘ouvrira plus ses portes, ses salles, ses chambres, ses fenêtres aux voyageurs.

    Sur la place du village, j’ai huit ans. Je lève les yeux vers les girouettes et les coqs qui virevoltent et tournoient comme des toupies. Les clochers s'élèvent arrosés d’une pluie éclatante qui frappe les gros pavés usés et polis par tous les transports de l’activité humaine. Il est tard. Rustrerie paternelle ! Je tire la manche de son manteau humide et je laisse échapper impatient et fatigué : "Dis ! Il faut rentrer !"

    On bouscule l’homme que je ne suis pas encore et le petit homme que je n‘ai sans doute jamais cessé d‘être. Une lampe éclaire encore quelques visages défaits et fatigués de tout, d’un rien, du vent porteur de toutes les mauvaises odeurs de la marée basse, de la pluie, des vagues, des serpents de mer et des bateaux qui sombrent sans rémission...

      

    Pour prolonger : cliquez "Des apôtres, des anges et des démons"

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    Lien permanent Catégories : AA - Serge ULESKI, littérature et essais 0 commentaire
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