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Art et culture

  • Nietzsche et la mélancolie, par Philippe Cadiou : une psychanalyse de l'oeuvre et de son auteur ?

     

     

    "Un livre sur la question de la folie du philosophe Nietzsche [1] a fait une étude rigoureuse de la sémiologie clinique des symptômes de sa maladie. Il conclut que l’effondrement de 1889 – qui aboutit à la mort intellectuelle du philosophe – est l’aboutissement d’une psychose maniaco-dépressive qui remonte aux sources de l’adolescence et qui a accompagné toute sa vie l’œuvre et la pensée de Nietzsche. Jusqu’alors le diagnostic de syphilis cérébrale permettait de considérer que la « folie » n’avait jamais « contaminé » son œuvre jusqu’au fameux épisode de Turin où le philosophe se pend au cou d’un cheval battu et se retire définitivement dans le monde opaque du mutisme. Cette fois l’hypothèse de la Syphilis, est presque définitivement invalidée, sinon sérieusement ébranlée. L’auteur montre qu’elle ne saurait nous faire oublier de toute évidence les périodes d’alternance des phases maniaques et des phases dépressives qui ont rythmé de leur périodicité la vie et l’activité créatrice du penseur. Il faut à présent compter avec l’idée que Nietzsche a eu à faire face toute son existence au phénomène de sa propre psychose – une maladie bipolaire de l’humeur. Ce qui n’invalide pas le contenu de ses découvertes philosophiques mais nous rapproche plus que jamais de la sensibilité aiguë et énigmatique de son génie. Jusqu’à présent les biographies de Nietzsche étaient incapables de comprendre ses bizarreries. Elles les écartaient souvent au nom du sérieux de la pensée. La folie de Nietzsche reste toujours dans les cercles qui s’autorisent de son nom - un tabou. On y trouve toutes sortes de théories du « pathos sacré » qui entretiennent une mystique romantique du génie et dénigrent les avancées dans ce domaine [2].

    "L’effondrement dépressif de 1889 fait suite en réalité à une très longue histoire. Nietzsche a lui-même longuement étudié sa souffrance avec une lucidité très précise au cours de ce qu’il a appelé sa « longue maladie ». La vie de Nietzsche est un combat permanent contre la maladie mais aussi avec la maladie qui alternait à la fois « Humeur noire » et « agitation véhémente ». La maladie de Nietzsche, s’il faut lui donner un nom, s’apparente aux signes de la mélancolie. Elle est à la fois la source de la créativité de son œuvre et source de sa destruction.


    Les échecs professionnels, les hallucinations visuelles dont le philosophe était coutumier, les excitations maniaques (que Nietzsche appellera « dionysiaques ») qui provoquaient chez lui une fuite des idées et des phénomènes de dépersonnalisation en rendant incontrôlables les émotions, la rapidité et la violence des modifications de l’humeur, la vie errante du philosophe et sa solitude forcenée (qui est celle de son personnage central Zarathoustra), nous permettent de déceler chez ce sujet une forme de psychose. Il s’agirait d’une forme d’hypomanie relativement modérée qui laissera intacte la conscience du philosophe ainsi que son activité critique jusqu’à leur aggravation dans la détérioration de 1889. Priorité doit être donnée à la pensée de l’auteur sur sa vie. Deleuze affirme que la maladie n’a jamais été un thème d’inspiration chez Nietzsche. Cependant c’est à partir de sa position dans la maladie qu’il affronte toutes les grandes questions théoriques de son œuvre[3]. On peut donc montrer comment les concepts centraux de la philosophie nietzschéenne (la volonté de puissance et l’éternel retour par exemple) se construisent contre sa propre mélancolie, le nihilisme, mais sur le mode de la mélancolie. Si la maladie n’est pas source d’inspiration, elle est le noyau central autour duquel gravite l’intelligence de Nietzsche et les solutions que sa pensée élabore trouvent en elle ses racines. Notre hypothèse est la suivante : Nietzsche va construire Dionysos sur le mode d’une métaphore délirante comme substitution à la métaphore paternelle manquante. La structure bipolaire de l’humeur maniaco-dépressive va imprimer sa marque sur l’ensemble des créations du philosophe. L’inconscient va poser sa marque sur la logique des concepts et nous pouvons voir y apparaître en transparence la structure de la psychose."



    Sur le diagnostic de la Syphilis

    "Les symptômes de l’effondrement mental de Nietzsche coïncident mal avec le tableau clinique de la syphilis. La psychose maniaco-dépressive ne sera « inventée » qu’en 1899 par le psychiatre Kraepelin. Avant cette date il semble que l’on ait beaucoup fait appel au diagnostic de la syphilis pour penser la détérioration mentale. Le psychiatre Binswanger qui a examiné Nietzsche à Iéna en 1889 n’était lui-même pas sûr de son état. Lorsque, par exemple, survient le troisième stade de la syphilis, la paralysie générale devient très rapide. Pour Nietzsche cette paralysie n’a pas été très brutale puisque dans les premières années de son quasimutisme, le philosophe continue de jouer du piano, par exemple les sonates de Beethoven, avec une dextérité assez remarquable d’après les témoins. Un autre argument va à l’encontre de la thèse de la syphilis : Nietzsche affirme à Iéna qu’il a contracté deux fois le chancre syphilitique (alors qu’on ne peut le contracter qu’une seule fois)." Cet élément serait la preuve que Nietzsche n’était pas atteint de la syphilis pour Jacques Rogé.

    Le philosophe Alain de Bottom dans son ouvrage Les consolations de la philosophie reprend la célèbre théorie à son compte : « Il souffrait depuis sa jeunesse de toutes sortes de maux – migraines, indigestions, vomissements, vertiges, quasi-cécité, insomnie – dont certains devaient être les symptômes de la syphilis qu’il avait contractée certainement dans un bordel de Cologne en février 1865 (bien qu’il prétendit n’y avoir rien touché d’autre qu’un piano).[4]» De Bottom sous-estime de loin les difficultés de Nietzsche dans sa rencontre de la métaphore phallique. Paul Deussen[5], en effet, mentionne cet épisode en citant la version du philosophe lui-même : « Un jour, en février 1865, Nietzsche était allé seul à Cologne ; là, il s’était fait montrer par un domestique les curiosités de la ville, et à la fin il demanda à cet homme de le conduire dans un restaurant. Le serviteur l’amena dans une maison close. « Je me suis vu soudain, me raconta Nietzsche le lendemain, entouré d’une demi-douzaine d’apparitions en paillettes et gaze, qui me regardaient pleines d’attentes. Je restai là un moment muet. Puis j’allai instinctivement au piano comme vers le seul être doué d’une âme dans cette société, et je plaquai quelques accords. Ils secouèrent ma stupeur et je regagnai l’air libre. »

    Cet épisode est peut-être le fait d’une simple timidité sexuelle de Nietzsche mais il nous semble paradigmatique d’une impossibilité plus profonde liée au vide de la métaphore phallique. La musique joue ici le rôle de supplétif à la terreur engendrée par l’incapacité à répondre à la situation. Nous aurons à revenir sur la signification de la musique associée à l’image du père forclos et au côté dionysiaque de la jouissance extatique qu’elle engendre dans le corps du philosophe.

    Les bizarreries du philosophe

    Plus fondamentalement il semble important de reprendre à notre compte un certain nombre « d’excentricités » dans la vie du philosophe pour repérer la structure de la psychose si l’on veut avancer une hypothèse cohérente sur sa maladie.
    Les excentricités et les bouffonneries de Nietzsche sont très nombreuses. Elles sont connues de ses biographes et de ses amis. Ces bizarreries sont liées aux états hypomaniaques qui lui procuraient un ravissement extatique et qui l’ont mis sur la voie de ses plus belles créations poétiques : celles de Zarathoustra et de Dionysos. En voici par exemple quelques unes : En 1880, dans sa correspondance, le philosophe raconte qu’il est surpris dans la forêt par un promeneur qui le dévisage longuement. Nietzsche se rend compte alors qu’il avait sur son visage un rictus du bonheur qui l’accompagnait depuis longtemps dans sa promenade. Paul Lansky raconte qu’on pouvait observer Nietzsche en 1886 sur la Promenade des Anglais marcher d’un pas singulier qui avait l’allure d’une danse. Nietzsche bondissait, gambadait, il interrompait ses petits sauts en prenant des notes sur un carnet[6]. Le philosophe en sait quelque chose : « Je me livre à tant de stupides facéties envers moi-même, et j’ai tant d’idées dignes d’un pitre sans public qu’il m’arrive en pleine rue de ricaner comme un idiot pendant une demi-heure, je ne trouve pas d’autres mots… » Il revendique ses propres bizarreries comme une marque de supériorité de son génie. C'est courant à cette époque, en France, les génies de la littérature, les "poètes maudits" finissent ainsi, en marge de la société : Baudelaire se drogue au haschisch et contracte la syphilis, Verlaine se noie dans l'alcool, Gérard de Nerval finit, malade, par se pendre, Rimbaud va se perdre dans les colonies et meurt amputé de la jambe à 37 ans... Les périodes hypomaniaques sont fertiles en inspiration. Elles s’accompagnent d’une fuite des idées contrôlée. Durant ses « excentricités » Nietzsche est son propre observateur : il s’observe luimême en pleine exubérance créatrice laquelle se déroule dans une sorte de « rêverie parlée et minée ». Nietzsche affirme « avoir la tête pleine de poésie la plus effrénée qui soit jamais venue à l’esprit d’un poète. » Son rapport au langage se place alors sur le versant de l’automatisme. La manie contrôlée n’est-elle pas l’essence de l’inspiration ? Est-ce là le secret de Nietzsche qui lui permet de placer sa prose au-dessus de celle de Goethe ? Les phénomènes de fuite des idées étaient liés à des phénomènes d’hallucinations visuelles. En 1884 Nietzsche se plaint d’une hallucination qui l’assaillait sitôt qu’il fermait les yeux. Il voyait une profusion de fleurs fantastiques qui se nouaient et s’entrelaçaient en un perpétuel jaillissement. Plus célèbre peut-être est l’hallucination de Rapallo où Nietzsche au cours d’une promenade vers midi voit clairement Zarathoustra le dépasser et se poser devant lui. Rüdiger Safranski dans sa biographie mentionne cette hallucination du 31 décembre 1864 sans mettre le doigt dessus. Nietzsche est seul dans sa chambre d’étudiant à Bonn. Il s’assoupit dans une profonde rêverie après avoir joué le Requiem de Manfred de Schumann au Piano. En ouvrant distinctement les yeux : « Là sur le lit, il croit voir quelqu’un couché, gémissant doucement, râlant. Un  mourant ! il se sent entouré d’ombres. Elles chuchotent et murmurent quelque chose au mourant. Et là tout à coup, il le sait, c’est la vieille année qui meurt là. Quelques instants plus tard, le lit est vide.[7] »

    La solitude, la musique, le requiem, l’hallucination du père mort aussitôt non reconnu ne nous apparaissent pas comme des « détails biographiques » comme les autres. Il faut considérer la biographie comme un texte, signé du philosophe, non lu à défaut d’avoir été écrit de son existence mais prenant part à l’œuvre qui n’est jamais qu’un des textes possibles de « l’auteur ». L’auteur étant joué lui-même par le langage qui traverse son existence et dont il constate l’impossibilité d’en être le sujet imaginaire sinon le réceptacle. Nietzsche ne cessera de le théoriser, tant il était dépossédé de lui-même par des phases de dépersonnalisation. Les hallucinations et les phases extatiques entourent la création littéraire et constituent « le monde ambiant » du philosophe mais pas seulement. Ces phases alternent avec de très violentes tempêtes dépressives dans lesquelles la maladie cloue Nietzsche dans le fond d’un gouffre et constituent l’autre extrême des phases spectaculaires extatiques. Le philosophe ne peut plus écrire. Il se sent oppressé dans son corps, écrasé dans le fond de l’être par la douleur. L’alternance de ces phases avec leur incessant caprice et leur permanente dépossession de soi l’ont mis sur la voie de l’intuition de « l’éternel retour » et de « la volonté de puissance ».

    L’automne Merveilleux

    Nous pouvons repartir pour le lecteur de la crise de 1888 qui précède l’effondrement de Turin pour nous introduire dans le climat de la psychose du philosophe. Le 3 janvier 1889 à Turin Nietzsche éclata en sanglots sur la Piazza Carlo Alberto et se jeta au cou d’un cheval battu [8]. Une fois ramené à sa pension, il projeta d’abattre le Kaiser et de faire la guerre aux antisémites. Il était persuadé qu’il était Dionysos. Sa correspondance atteste qu’il signait ses dernières lettres Le Crucifié, Dieu, Le roi D’Italie, le Bouddha, Alexandre le Grand, Richard Wagner… Dans une lettre du 6 janvier 1889 Nietzsche écrit à son ami Jacob Burckhardt : « Finalement je préférais de beaucoup être professeur à Bâle qu’être Dieu ; mais je n’ai pas osé pousser si loin mon égoïsme personnel pour ne plus m’occuper de la création du monde. » Après avoir reçu cette lettre, Burckhardt, alerte un ami de Nietzsche et le prie de le prendre sous sa garde. Overbeck part aussitôt pour Turin et voici ce qu’il raconte : « J’aperçois Nietzsche au coin d’un canapé, accroupi et lisant. Le maître incomparable de la langue était hors d’état de rendre luimême les ravissements de son allégresse autrement que par des expressions les plus vulgaires ou par des danses et des bonds grotesques. »

    D’octobre à décembre 1888, Nietzsche était entré dans ce qu’il nomme lui-même « l’automne merveilleux ». Dans une lettre à son éditeur il vante son excellente santé physique. « Pas une seule mauvaise journée jusqu’à présent », cela signifie aucun état migraineux et dépressif, états qui le persécutent depuis l’adolescence. Nietzsche admire son portrait dans une glace : il paraît avoir 10 ans de moins. Il raconte cependant ce qu’il nomme : « la complète fascination sur les turinois » : « Quand j’entre dans un magasin, écrit-il à Peter Gast, tous les visages changent ; dans la rue les femmes me regardent ; ma vieille marchande des quatre saisons me réserve les grappes les plus mûres et a baissé ses prix pour moi ». « Je mange dans l’une des premières trattoria où l’on me donne les mets les plus choisis. » « Je jouis des services d’un excellent tailleur » « tout me devient facile, tout me réussit » « Personne ne m’a encore pris pour un Allemand ». Il ne s’agit pas simplement d’humour ou de bouffonnerie. Nietzsche est sous l’influence une phase hypomaniaque qui s’empare de lui sous la forme d’un délire continu : erreurs d’interprétation, hallucinations, climat d’euphorie et d’optimisme délirant. Pourtant ce climat est propice à la création littéraire. C’est dans cette période qu’il écrit l’un de ses livres les plus incroyables : Ecce Homo [10]. Ouvrage que l’on peut identifier d’une certaine façon au Horla de Maupassant où l’écrivain est à la fois sous l’influence et dans le témoignage de sa propre « folie ».

    Manie et mégalomanie

    Tantôt le délire envahit sa pensée sur le mode hypomaniaque, où le sujet conserve une activité critique très cohérente. Tantôt le délire devient véritablement maniaque avec disparition de la conscience critique, toute puissance des idées et extravagance. La limite entre les deux états est difficile dans cette période à discerner comme en témoignent les dernières lettres du Philosophe. La pensée reste cohérente avec la philosophie de Nietzsche. Simplement les thèmes principaux sont le délire mégalomane avec des idées de grandeurs et de surestimation de soi et des relations privilégiées du sujet avec Dieu et des personnages illustres de l’histoire (thèmes essentiellement maniaques). Nietzsche proclame qu’il est un destin historique. Le philosophe qui a entendu l’événement de la mort de Dieu, celui qui a dévoilé la venue d’un monde sans Dieu, celui-là même se prend pour Dieu dans une identification mégalomaniaque ultime. A cet instant il ne s’agit plus d’une simple élaboration littéraire. A ce titre le texte qu’il écrit dans Le Gai Savoir quelques années auparavant et qui se nomme L’insensé est un texte prophétique du destin de Nietzsche. La mort de Dieu est alors liée à l’apparition de la folie. Seul « l’insensé » saisit la mort de Dieu comme événement apparu dans le réel et encore ignoré de la compréhension générale, il proclame l’existence d’un crime en commun et doit payer de sa raison cette découverte. Les « outrances » de Nietzsche (« Pourquoi je suis si sage », « Pourquoi je suis si malin », « Pourquoi j’écris de si bons livres » « Pourquoi je suis un destin »[11]) ne sont pas simplement des provocations volontaires ou des tours de bouffonnerie. Nietzsche est mégalomane depuis très longtemps. Dès 1880 il s’estime au-dessus de Goethe, Schopenhauer, de Wagner. Dans Ecce Homo il se pose comme un grand maître de l’humanité, le premier esprit de tous les millénaires, sa « mission » est universelle et fera éclater l’humanité en deux : l’humanité avant lui et l’humanité après lui. Il brandit le spectre de la forclusion. Il ne s’agit plus vraiment d’humour. Il s’agit d’un symptôme caricatural mégalomaniaque de la psychose maniacodépressive qui coexiste avec des constructions philosophiques plus rationnelles. Cela donne parfois un discours mixte à la limite entre le délire paranoïaque et la pensée rationnelle dans une sorte de mélange des deux où le statut de maître du monde est parfaitement naturel. Le philosophe prend pour réelles les pensées nées de ses accès maniaques. Si la manie est une défense contre la mélancolie il faut comprendre « l’automne merveilleux » de Nietzsche comme un état de très profonde souffrance (où la douleur d’exister est en réalité à son
    comble) mais dans lequel le sujet parvient par une défense délirante à fuir sa propre détérioration dans le réel.

    Les thèmes de la psychose

    Durant la crise de janvier 1889, la révolte de Nietzsche explose à ciel ouvert. Les thèmes de cette insurrection sont très instructifs. Deux sujets au moins la dominent.

    1) La haine de l’Allemagne est l’un des thèmes qui prédominent la dernière période du philosophe. Il veut cesser de parler et d’écrire Allemand. Ce rejet a quelque chose de la forclusion. « De tout mon instinct j’ai déclaré la guerre à l’Allemagne » Il veut créer une ligue contre l’Allemagne, la rend responsable de « tous les crimes commis contre la culture depuis 4 siècles[12] ». Il veut faire fusiller le jeune Kaiser[13].

    2) La haine du christianisme : autre thème de la forclusion. Contre le crucifié, le pape, le christianisme. Dieu est aboli par Nietzsche et le philosophe est prêt à gouverner l’univers. Il jette le pape en Prison. Déclare qu’il est déshonorant et malpropre d’être chrétien. Voilà comment Nietzsche voit dans sa correspondance son dernier livre : « Ecce Homo est un attentat sans aucun ménagement contre le crucifié ; il finit dans un fracas de tonnerre et de fulmination contre tout ce qui est chrétien ou infecté de christianisme[14]. »

    Le philosophe se prend alors pour un fondateur de religion – acte sans précédent dans l’histoire de la pensée occidentale. De quel Dieu s’agit-il dès lors si ce n’est pas le Dieu chrétien ? Il s’agit de Dionysos. Nietzsche est alors le siège d’une double identification et il lutte pour la domination de l’une d’entre elle. D’un côté le Dieu chrétien qu’il nomme « le crucifié » auquel il fait jouer le rôle du persécuteur et de l’autre le dieu païen Dionysos, le dieu libérateur.

    « M’a-t-on compris ? - demande Nietzsche à la fin D’Ecce Homo – Dionysos face au Crucifié[15] »

    Cette identification bipolaire Dionysos/Crucifié est d’un côté une création philosophique radicalement originale dans l’histoire de la pensée (qui marque un retour au paganisme) de l’autre une élaboration paradigmatique de sa maladie. Le « Crucifié » représente le procès que Nietzsche intente à toute la tradition onto-théologique la philosophie. Cette identification renvoie d’autre part aux périodes de mélancolie dominées par le délire de culpabilité ; d’angoisse et d’indignité morale voire par les idées de suicide. Elle circonscrit la pulsion de mort. Ces périodes dépressives (dominées par le surmoi) sont des périodes de dégoût de la vie. Elles sont la proie d’une très violente hypocondrie (migraines, myopie et vomissements qui nécessitent plusieurs fois par mois l’alitement et l’abandon de toute activité). Par opposition Dionysos représente les phases maniaques (dominée par le ça) de la personnalité de Nietzsche, le renversement de la maladie par l’ivresse, le surmontement de la négativité, mais aussi la domination extatique, la violence d’une jouissance énigmatique diffuse dans corps, que lui procure l’excitation marquée par le sentiment de puissance retrouvée. Chacune de ces identifications marque l’un des pôles de la maladie de l’humeur. Ils constituent une dualité (celle du surmoi et du ça par exemple) au cœur même de la personnalité de Nietzsche dont ils sont indissociables. Toute la philosophie de Nietzsche est liée à la lutte des contraires dans une dimension héraclitéenne. C’est contre lui-même qu’il s’explique, contre sa propre dissociation, contre son penchant à la mélancolie dont il impute la cause au pathos du christianisme. Nietzsche transforme sa maladie en problème de civilisation dont la solution consiste alors à surmonter les valeurs du christianisme considérées comme décadentes en soi.

    Quelque chose de pourri au royaume de Dieu

    La mort de Dieu est donc le point de départ de la philosophie de Nietzsche. La question du deuil de Dieu est la question centrale de sa philosophie : penser une philosophie de l’après-Dieu qui surmonte deux mille ans d’histoire en Occident. Le projet d’une « transvaluation » ou d’une « inversion » de toutes les valeurs est alors le but de la philosophie. Ce que Nietzsche appelle « inversion des valeurs » est la trace du nihilisme contemporain. Il s’agit d’un projet d’un radicalisme jamais exercé que seul un « esprit libre » pouvait accomplir. Il ne s’agit pas simplement d’interroger et de réexaminer un certain nombre de croyances et de constructions de la pensée de la tradition chrétienne mais de renverser et détruire toutes les anciennes idoles (comme cela de la loi morale) devenues une simple fable. Il faut reconstruire ex-nihilo les nouvelles tables de la loi ainsi qu’une nouvelle humanité (l’humanité du surhomme). On n’est pas exactement dans une logique sceptique mais plutôt dans une logique affirmative. Il n’y a pas non plus de place pour une dialectique des éléments. On est dans une logique à deux valeurs. Le christianisme est l’essence de la décadence : il doit être détruit définitivement pour laisser place à Dionysos. Si Dieu est mort. Alors tout est faux. Il n’y a pas d’arrières mondes, ni de valeurs absolues idéales et éternelles qui puissent servir de refuge, de consolation, de justificatif. La figure de l’humanité chrétienne elle-même est morte parce qu’elle n’a plus de raison d’être. Toute la trajectoire de la pensée nietzschéenne sera donc de liquider le christianisme et de préparer le dépassement de la métaphysique. Or à mesure que la philosophie de Nietzsche va solder la mort de Dieu, il semble que le philosophe ne pourra pas empêcher son suicide. Tout se passe comme si Nietzsche s’attaquait à une identification dont le centre est en lui et il dont il n’arrive précisément pas à se dessaisir. Il est intéressant comme nous l’avons déjà fait remarquer de voir que l’homme qui proclame la mort de Dieu se prend lui-même pour Dieu au moment de son « débranchement »[16]. C’est ici que nous devons compléter notre hypothèse concernant la mélancolie de Nietzsche. Nous supposons que la mort de Dieu renvoie à un thème plus intime de la vie de Nietzsche : la perte de son propre père. Nietzsche perd son père, le pasteur de Röcken, à l’âge de 5 ans et ne réussira jamais à en faire le deuil. Le père mort est forclos. Le christianisme représente avant tout la filiation de Nietzsche et l’identification au père mort, identification mortifère contre laquelle il ne cesse d’essayer de se déprendre et qui finit par le rejoindre, montrant en quoi le délire de culpabilité, hors de tout langage, précipite le destin intellectuel de Nietzsche dans la démence.

    La domination du père mort

    Plusieurs indices nous montrent la domination du père mort dans les symptômes de la psychose du philosophe :

    1) Les symptômes de l’hypocondrie de Nietzsche : migraines et myopie sont des syndromes hérités du père. Karl Ludwig Nietzsche est mort d’une tumeur au cerveau. Cette affection se manifesta par de violents maux de tête, des vomissements, des troubles visuels et des manifestations aphasiques. Ces symptômes ressemblent à la maladie que Nietzsche traversera toute sa vie dans les phases dépressives. Qu’il s’agisse d’hérédité physiologique ou non, on ne peut évacuer l’idée d’une répétition de la mort du père au cœur même des troubles de la maladie du fils. Commémoration d’un réel, répétition, similarité de destin. L’ombre du père plane sur la santé permanente du philosophe. Le père comme « au-delà » menace le présent dont il ne fait plus qu’une ombre. Nous ne cesserons d’en retrouver la confirmation dans les moments cruciaux de la vie du philosophe.

    2) « L’échec professionnel » de la période de Bâle où Nietzsche fait le choix définitif de la philosophie est lié à la progression endogène de la pulsion de mort. Nietzsche va nous en fournir lui-même l’explication dans Ecce Homo dès les premières lignes de son livre à partir de cette phrase : « Je suis pour m’exprimer sous une forme énigmatique, déjà mort en tant que je suis mon propre père ; ce que je tiens de ma mère vit encore et vieillit en moi. » [17] Cette énigme tend à confirmer que Nietzsche se vivait déjà mort par identification au père. Quelques lignes plus bas nous le confirment : « Mon père est mort à l’âge de 36 ans (en français dans le texte). Il était délicat, bienveillant et morbide, tel un être qui n’est prédestiné qu’à passer – évoquant plutôt l’image d’un bienveillant souvenir de la vie que la vie ellemême. Son existence déclina au même âge que la mienne : à trentesix ans je parvins au point inférieur de ma vitalité. Je vivais encore mais sans être capable de voir à trois pas devant moi. A cette époque – c’était en 1879 – j’abandonnais mon poste de professeur à Bâle, je vécus comme une ombre…[18] »

    Le fait que le père de Nietzsche soit mort jeune a fait planer sur la vie de Nietzsche une menace constante[19]. L’imminence de la mort et la prédestination à une fin prématurée sont donc à l’origine du moment crucial du choix de son existence chez Nietzsche et c’est donc à la progression de la psychose que l’on doit cette réorientation. La nouvelle existence de Nietzsche, entièrement disponible à la création de son œuvre s’accompagne d’une errance européenne que le philosophe transforme en quête spirituelle. Dans cette errance le philosophe sort d’Allemagne et gagne progressivement la méditerranée et l’Italie (vers la Grèce, berceau de Dionysos ?).Cette errance est liée à la forclusion du nom du père, un exil du père en quelque sorte, autant sur le plan géographique que sur le plan intellectuel[20], à la recherche du dépassement de l’Allemagne et du christianisme – les signifiants
    attachés à la transmission familiale dont Nietzsche rêve la destruction et pas simplement le surmontement.

    3) La forclusion du nom du père produit dans Ecce Homo un délire de filiation : Nietzsche refuse le signifiant Allemand. Il s’invente une filiation polonaise[21]. Ce rejet de sa filiation, s’il a quelque de drôle dans sa littérature parce qu’il se donne des alibis philosophiques, est en même temps délirant. D’après une étude rigoureuse de sa généalogie effectuée par Charles Andler, la famille Nietzsche est entièrement allemande. Ces éléments nous mettent en présence d’une pensée de l’abjection du nom propre.

    4) Nous émettons l’hypothèse que la solitude de Nietzsche est liée à l’absence de l’opérateur phallique[22] et que la musique étayait chez lui le vide de la métaphore phallique. La musique nous mène directement sur la trace du père. Nietzsche place l’improvisation musicale au-dessus du plaisir sexuel. L’improvisation était aussi pour le père de Nietzsche ce qu’il prisait le plus. Il est à noter que Wagner (qui incarne incontestablement une figure du père) trouvait ridicules les improvisations du philosophe et que la seule tentative de publication d’une partition musicale se solde par un échec cuisant dans lequel l’éditeur trouve monstrueuse et entièrement discordante sa musique. Cette discordance échappait à Nietzsche qui se prenait pour un grand improvisateur. Ce « malentendu » nous semble intéressant parce qu’il dénote la discordance bien plus profonde de l’introjection de l’image du père qui nous mène sur la voix de la mégalomanie. Ce ratage central de l’introjection du père amène le sujet à une suite d’identifications mégalomaniaques destinées à combler le vide dépressif du moi et le vide de la métaphore paternelle.

    La volonté de puissance comme passage en force sur la psychose

    Le concept de volonté de puissance est pour nous le « cataplasme » que Nietzsche pose sur le vide de la forclusion et le moyen par lequel il essaie de dépasser l’anéantissement qui ne cesse jamais de le menacer. C’est le concept par lequel le philosophe trouve un moyen de passer en force sur sa propre « impuissance » dépressive. « Volonté de puissance » signifie pour Nietzsche : recherche désespérée de la domination de la mélancolie.


    La volonté de puissance est un « instinct » de domination de la vie, ce par quoi la vie est ce qui doit toujours se surmonter soi-même. Se surmonter soi-même signifie essentiellement « surmonter la tyrannie de la douleur » et dans la vie personnelle de Nietzsche il s’agit de surmonter la douleur morale des états dépressifs. L’existence est donc une longue chaîne de dépassements de soi-même. Le sentiment de « puissance » le penseur ne l’atteignait que dans les états hypomaniaques qui lui donnent une surabondance de force, une exubérance de vie débordant la pensée, un sentiment de toute puissance et d’excitation intellectuelle qui débouche sur une ivresse créatrice extrême : c’est là avons-nous vu le point de rendez-vous avec la manie. Cette volonté de puissance, ne nous y trompons pas, est dépersonnalisée et Nietzsche la décrit comme un essor de l’être indépendant de la conscience. Et pour cause, il subissait des cycles indépendants de sa volonté dans lesquels sa force vitale était inhibée par les entraves de la douleur des cycles de libération jubilatoire qui tout à coup le déchaînait de l’impuissance de la dépression et de l’hypocondrie. Il est à noter que dans la deuxième partie du Zarathoustra Nietzsche associe la volonté de puissance à l’image de la résurrection des tombeaux : « Oui, tu demeures pour moi la destructrice de tous les tombeaux : salut à toi ma volonté ! et ce n’est que là où il y a des tombeaux qu’il y a des résurrections ». Cette symbolique du tombeau marque une fois de plus l’entreprise de la volonté devant la question de la perte et du deuil, image récurrente.

    Le dualisme de la volonté de puissance et son échec dans le réel

    Ce concept aura donc la marque de la structure bipolaire de la maladie et de la forclusion. Il existe une volonté de puissance négative. La volonté réactive consiste à dénigrer la vie, la rabaisser, la refuser à travers l’illusion, faire privilégier la négation sur l’affirmation, la réaction sur l’action, la volonté de nier sur la volonté de créer. Sa meilleure image est celle du christianisme qui a besoin de l’illusion religieuse pour affronter la vie. On voit bien que ce que Nietzsche appelle le nihilisme touche l’essence de la dépréciation négative de la mélancolie. La croyance religieuse serait issue elle-même de l’occultation de la mélancolie dans la métaphysique. Nul doute alors que le christianisme est alors porté par le dégoût du monde. Il s’est détourné du réel pour pouvoir masquer son origine et construire l’illusion d’un réel meilleur mais nécessairement vide d’existence.

    Mais la volonté pour Nietzsche peut se renverser en volonté de puissance affirmative. Son intention est d’être créatrice, elle détruit les anciennes valeurs pour en établir de nouvelles. Elle consiste à créer, vouloir le réel tel qu’il est et non le réel fabriqué à partir de l’illusion religieuse. Sa meilleure image est celle de Dionysos. La vraie volonté de puissance est donc liée à la manie. Elle est avant tout cette force impersonnelle de la psychose qui traverse Nietzsche et qui décide des modifications substantielles dans l’humeur et dans le corps du penseur. Il faut noter que La Volonté de puissance [23] est le titre du plus grand ouvrage que Nietzsche envisage d’écrire à partir de 1886. Or l’envahissement progressif de la pulsion de mort et l’effondrement mental vont empêcher une construction synthétique de l’œuvre. Dans le réel cela signifie un échec du concept de la volonté de puissance et de son désir de transvaluation de la mélancolie. Le concept de volonté de puissance est d’emblée lié à une mésinterprétation de la question du désir, ce ratage en soi résume d’ores et déjà toute l’essence de sa psychose. Cette affirmation de la volonté de puissance est à mettre en rapport avec l'aggravation de la désolation dans la vie de Nietzsche. Dans les Dithyrambes de Dionysos, la dernière œuvre écrite, le philosophe affirme : « Le désert croît : malheur à celui qui protège les déserts ». Cette formule de 1888 est la trace d’une brûlure de plus en plus violente qui aspirait progressivement Nietzsche vers la régression. Ce cri poussé au cœur du désert n’empêche nullement son extension et dit la vérité de la volonté de puissance (le désert est l’ombre de la volonté) : elle ne peut rien contre la cassure extrême du vide de la forclusion hors duquel le sujet s’est lui-même rejeté. Le vide qu’éprouve Nietzsche n’est pas le vide dépressif lié à l’objet absent ou lié au manque dans l’autre. Le désert de Nietzsche est une béance réelle, un trou qui n’est pas transposable dans le langage ni modifiable par lui. Le philosophe espère par exemple à chaque ouvrage avoir livré une bataille spirituelle et gagné une victoire décisive sur sa maladie mais la désillusion est permanente. Le dépassement est impossible. Les périodes dépressives ne lâchent pas prise et deviennent de plus en plus oppressives dans le temps. En 1887, le philosophe compte sur la force de « dépersonnalisation » que lui procure sa maladie [24] pour avancer le plus loin possible dans sa propre « mission » c’est à dire sa propre destruction comme si le rêve du penseur était alors de s’annuler et de disparaître des noms du langage. On peut dire alors que sa mission s’accomplit en janvier 1889.

    Conclusion

    Cet appel à la volonté pour forcer la mélancolie, combler le vide de la forclusion, lié à la mésinterprétation de la question du désir, fait écho aux constructions des grandes idéologies totalitaires du vingtième siècle. La mort de Dieu [25], la régression au réel par la destruction de l’illusion de la loi, le forçage de la loi dans un par-delà le bien et le mal, la transvaluation des valeurs comme procès de la forclusion, la promotion de la volonté comme ivresse maniaco-dépressive et comme souci de construire un homme nouveau sur la destruction du « dernier homme »… ces thèmes croisent les grandes constructions de la pensée idéologique dans le vingtième siècle et ne sont pas non plus étrangers au rationalisme scientifique. Nous devons à Nietzsche, véritable oscillomètre sur le terrain de l’âme, de les avoir « expérimentés » à partir de la psychose et d’avoir pressenti leur déchaînement historique à venir." 

    Auteur du texte : Philippe Cadiou - son site autour de Nietzsche




    Notes :

    [1] Le Syndrome de Nietzsche, Jacques Rogé. Edition Odile Jacob (1999) C’est à ce livre que nous empruntons toute la première partie de nos recherches.

    [2] Par exemple, préfaçant les aphorismes des « Notes sur la maladie », Johan Gok considère que Nietzsche aurait lui-même simulé sa folie par lassitude. Cette hypothèse nous apparaît impossible. Mort parce que bête, Editions Parc, 1998.

    [3] « J’ai toujours écrit mes œuvres avec tout mon corps et ma vie. ».

    [4] Alain de Bottom, Les Consolations de la philosophie, Page 252, §21 Edition Mercure de France, 2001, pour la traduction française, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin.

    [5] Janz, Friedrich Nietzsche. Biographie, 1, p.136.

    [6] « On voit à la démarche de quelqu’un s’il a trouvé sa route, car l’homme qui approche du but ne marche pas, il danse. ».

    [7] Rüdiger Safransky, Nietzsche - Biographie d’une pensée, page 33, traduit de l’allemand par Nicole Casanova, Acte Sud 2000 pour la traduction française.

    [8] Cet épisode n’est cependant attesté par aucun témoignage à notre connaissance.

    [9] Friedrich Nietzsche, Dernières Lettres, lettre du 6 janvier 1889, éditions Rivage/ Petite bibliothèque traduit de l’allemand par Catherine Perret, P 150, Paris 1989.

    [10] Ecce Homo ; Comment on devient ce que l’on est (1888) écrit dans la foulée de L’Antéchrist, nous tenons cet ouvrage comme l’un des plus beaux témoignages de la tradition philosophique dans son ensemble.

    [11] Ce sont quelques unes des têtes de chapitre de Ecce Homo.

    [12] Lettre du 26 novembre 1888 à Georg Brandes, Dernières Lettres, page 97.

    [13] On voit bien que la récupération de Nietzsche par l’Allemagne conservatrice de l’entre-deux guerres est illusoire.

    [14] Lettre du 26 novembre 1888 à Georg Brandes.

    [15] Friedrich Nietzsche, Ecce Homo, Œuvres coll. BOUQUIN, t2, page 1198.

    [16] La psychose ordinaire -La convention d’Antibes, Le Paon, collection publiée par Jacques-Alain Miller. Agalma éditeur diffusion le seuil, 1999.

    [17] Ecce Homo, Pourquoi je suis si malin, Friedrich Nietzsche, coll. Bouquins, Robert Laffont, p 1117, Paris 1993, traduction Henri Albert.

    [18] Idem.

    [19] De ce fait, Nietzsche considère qu’il a toujours eu « un pied hors de la vie », et c’est un héritage de son père toujours décrit comme un être innocent (un ange !) et exceptionnel auquel il manquait « l’affirmation de la vie », c’est à dire encore Dionysos, la grande élaboration du philosophe.

    [20] « Ma pratique de l’Allemand est ce qui, à la fin, m’exile.» Dans le franchissement des frontières géographiques se joue aussi pour le philosophe le franchissement des frontières de la langue allemande vers la langue française.

    [21] Ecce Homo, Pourquoi je suis si sage, 3.

    [22] Nietzsche a désiré plusieurs fois le mariage mais de façon très formelle et conformiste. Il était capable de faire une demande en mariage quelques heures après une rencontre.

    [23] La volonté de puissance. Essai d’une inversion de toutes les valeurs.

    [24] Friedrich Nietzsche, Dernières Lettres, éditions Rivage, page 44.

    [25] « Déchirer Dieu dans l’homme » dit Nietzsche dans les Dithyrambes de Dionysos, le poème d’introduction.

     

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  • Crise de la transmission et deuil de l'oubli - 2

      

    Ce que vous n'avez pas connu ne peut en aucun cas vous manquer !

    En sommes-nous si sûrs aujourd'hui ?

     


             

                                       

    Plus qu'une oeuvre musicale : une cathédrale

     

     

             Maeterlinck, Debussy... ou quand l'opéra rencontre le meilleur de l'association "langue, musique et chant", une fois purgé (sevré ?) de Wagner (et de l'opéra italien), sous la direction d'un Debussy extasié.

     

     

                 Comme compositeur, théoricien, pédagogue, administrateur et chef d'orchestre, Pierre Boulez a écrit une des plus belles pages de la musique de la seconde moitié du XXè siècle... sinon la plus belle.

     

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                 J.S Bach, Claude Debussy, Pierre Boulez...

    Qui les protégera de l'oubli, de cette perte de mémoire, de cette amnésie savamment organisée et entretenue par des marchands de succédanés et une économie de l'ersatz qui a tout emporté sur son passage ?

    Au sujet de cet oubli, le véritable deuil, finalement, n’a pas pour objet la perte - à l'heure du numérique, plus rien ne se perd, et pour peu qu’il s’agisse d’une œuvre, celle-ci est indestructible : désormais, ce qui a été le sera à jamais !

    Non ! Aujourd'hui, le deuil a bien plutôt pour objet l’absence de transmission et l’ignorance certaine de ceux à qui aucune chance ne sera donnée de découvrir et de connaître tout ce dont il nous a été donné d'être les témoins...

    Car si Internet c'est toute la mémoire du monde, avec le concours de millions d'acteurs du web déterminés à transmettre le passé, même récent, encore faut-il soupçonner l'existence de tout ce qu'une génération a pu faire advenir intellectuellement et artistiquement.

     

                  Le deuil, c’est donc le deuil de la non-transmission avec lequel il nous faut vivre ; le deuil de notre incapacité à pouvoir transmettre et « raconter l’autre » qui n’est plus ; le raconter auprès d’un public absent, indisponible ; des millions d'êtres humains privés de leurs capacités à faire un pas en arrière car, aujourd’hui,  il n’est donné à personne de se retourner : "Pas le temps ! Et puis j'étais pas né !"

    Et ce deuil-là est sans recours ni consolation.

     

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  • Jean Vasca & Co: des mains tendues dans l'axe du soleil

     

     

                              

     Amis soyez toujours... 
                         

     

    Amis soyez toujours ces veilleuses qui tremblent
    Cette fièvre dans l'air comme une onde passant
    Laissez fumer longtemps la cendre des paroles
    Ne verrouillez jamais la vie à double tour

    Je suis là cœur battant dans certains soirs d'été
    A vous imaginer à vous réinventer

    Amis soyez toujours ces voix sur l'autre rive
    Qui prolongent dans moi la fête et la ferveur
    Des fois vous le savez il fait encore si froid
    Le voyage est si long jusqu'aux terres promises

    Je suis là cœur battant dans tous les trains de nuit
    Traversant comme vous tant de gares désertes

    Amis soyez toujours l'ombre d'un bateau ivre
    Ce vieux rêve têtu qui nous tenait debout
    Peut-être vivrons-nous des lambeaux d'avenir
    Et puis nous vieillirons comme le veut l'usage

    Je suis là cœur battant à tous les carrefours
    A vous tendre les mains dans l'axe du soleil

                                             Jean Vasca.

     

     

    ***

     

                   Henri Tachan, Colette Magny, François Béranger (pour les plus diffusés) et tant d'autres, Allain Leprest, Romain Didier - garde prétorienne et force d'appoint derrière un Ferré, un Jean Ferrat, un Claude Nougaro -, auteurs, compositeurs, sans oublier quelques interprètes (Mouloudji, Marc Oger...), jamais la production discographique ne s'est aussi bien portée  dans ces années-là, années 70, même si la diffusion pouvait quelquefois traîner un peu la patte !

    Il y avait alors, semble-t-il, une place et des moyens (orchestre, arrangement, direction artistique) pour tout le monde, même pour les plus engagés, les plus têtus, les plus exigeants... avant le resserrement, le rétrécissement et puis, l'étouffement et la rupture : la table rase des financiers et la fin de la transmission.

                Ce que vous n'avez pas connu ne peut en aucun cas vous manquer ? En sommes-nous si sûrs aujourd'hui ?

     

    Allain Leprest qu'on a pu rater de peu ; il est  décédé en 2011

     

     

                 40 ans plus tard, ceux qui sont encore là parmi nous, à nos côtés sans que nous soupçonnions leur présence au monde, et ceux qui se produisent sur scène, n'ont pas cédé ; ils n'ont ni renoncé ni baissé le niveau de leurs exigences :

     

                             

     Jacques Bertin

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    Pour prolonger, cliquez : Le rap au secours de la langue française

     

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  • Le chanteur Renaud soutien de Macron : un sevrage de trop pour le Johnny Hallyday de la chanson engagée ?

    Billet de Blog  publié en 2016

     

     

                  Renaud a 64 ans ; il n'avait pas sorti d'album depuis 2006. Une dépression profonde a eu raison du chanteur : "... dix ans de pochtronnerie et  d'errance où je n'ai cessé de boire..." précise-t-il dans une interview.

                  Qu'à cela ne tienne : Renaud nous est revenu. Avec 287.323 exemplaires écoulés en sept jours, son nouvel album aura battu en 2016 tous les records de ventes.

                                           ____________________

     

     

                                    Clip du titre : "Toujours debout"

                               Debout, les jambes arquées... on sera vraiment tentés de suggérer : "Apportez-lui une chaise ! Vite, avant qu'il ne s'écroule !"

     

    ***

     

     

                         Une écoute et un regard critique d'un fan de Renaud, le Patrick Bruel de la chanson engagée, à propos de son dernier album.

     

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                         Avril 2014 : le chanteur Renaud sifflé sur scène quand il annonce qu'il va voter pour Emmanuel Macron

     

    ***

     

                    Renaud sort donc de dix ans d'alcoolisme. Toujours anarchiste, dans une interview à l'Express datée du 30 mars 2016, et dans les textes des chansons de son dernier album, il dit s'être réveillé, a embrassé un flic... et contre La fille de Le Pen, au second tour de l'élection présidentielle, toujours très anarchiste sans doute, Renaud  confie qu'il votera sans hésitation pour Fillon (ou Juppé le cas échéant). Là, on redécouvre un Renaud gardien de notre belle et grande République. En effet, que deviendrait-elle sans lui ?

    Rien sur Charlie Hebdo auquel il a longtemps collaboré, rien sur la responsabilité de Philippe Val dans la mort des membres fondateurs octogénaires qui n'y étaient pour rien... même si Renaud prendra soin de conseiller aux Juifs français décédés lors de la prise d'otages du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes en Janvier 2015, d'aller reposer à Jérusalem (cherchez l'erreur !) ;  les Palestiniens ont du souci à se faire, car Renaud (un de plus !) semble les abandonner à l'arbitraire colonial israélien.

                    Pour le reste, à propos des textes de ses dernières chansons, force est de constater que le chanteur a toujours autant de mal avec la langue française, son vocabulaire en particulier... une langue donc, la sienne, décidément plus proche du niveau du brevet des collèges que de celle d'un Ferré ou d'un Nougaro, ses maîtres.

    Comme quoi...

     

                    Renaud est parti en tournée en octobre 2016 ; en revanche, Jean-Louis Murat qui a sorti, lui aussi, un nouvel album dans la même, en sera privé ; en effet "... les salles préfèrent programmer des gros cons comme Renaud ou Polnareff" lance-t-il dans Metro-news, à qui veut bien l'entendre.

    Et nous l'avons entendu.

     

    ***

     

                     Manifestement, le sevrage est mauvais conseiller ; sevrage qui semble être venu à bout de la raison anarchiste ou anarchisante d'un Renaud déjà pas mal en porte-à-faux avec ce qu'implique un tel engagement.

                     Et puis, Renaud, c'est vrai, on l'aimait bien quand il était bourré au pastis, silencieux et absent. Aussi, ne se trouve-t-il donc personne pour lui tendre un verre, un dernier pour la route ?

     

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    Un des textes les plus radicaux de Léo Ferré

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  • Quand Léo Ferré est sans égal ni rival...

         

                 Léo Ferré qui nous a quittés un 14 juillet. C'était en  1993.

                          (d'aucuns prétendent qu'il a tiré sa révérence juste avant la retransmission télévisée du traditionnel défilé militaire des Champs-Elysées).

    _______________

     

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                      Il n'écrivait et ne parlait qu'une seule langue, le Français... mais il parlait tous les langages et écrivait dans toutes les musiques ; il est à lui seul près d'un siècle et demi de poésie et de littérature.

    De Baudelaire à René Char en passant par Hugo, Bruant, Carco, Queneau, Léo Ferré a traversé toutes les Ecoles d'écriture - même automatique ; du langage insaisissable de la rue aux modes langagières éphémères, du Franglais à l'Argot, à la fois virtuose et vertigineux, surdoué, il pouvait dans un même texte, dans un même vers, dans une même phrase aux néologismes sans nombre,  les réconcilier tous.

                    Auteur, compositeur, orchestrateur et chef d'orchestre, artiste en cru, explosant toutes les formes musicales du genre, loin des esclaves de la rime et du quatrain, il était son meilleur interprète. Ironique, moqueur, cruel et tendre, toujours en colère, il aura été le premier slameur et sans doute aussi, le premier rappeur. 

    Des millions d'hommes et de femmes ont découvert nos poètes du 19e et 20e siècles ainsi que la musique symphonique au contact de son oeuvre, de Beethoven à Berlioz, du carton perforé de l'orgue de barbarie au piano à bretelles et au rock psychédélique du groupe ZOO.

                   Si chez Ferré on ne compte plus les chansons qui ont pour sujet La Femme et les femmes ("ces oiseaux du malheur"), on a évoqué un Ferré anti-féministe, voire misogyne … or, la misogynie de Ferré était celle de tous les hommes de sa génération face aux femmes cultivées et indépendantes d'esprit. Ces femmes, tous les hommes de la génération de Ferré les craignaient... (même Sartre avait du mal avec le féminisme d'une Simone de Beauvoir). Car, pour Ferré, il ne peut y avoir de Femme que celle qui accompagne l'homme, le soutien, le couve ; c'est la femme qui veut et fait des enfants et qui les élève ; et c'est aussi l'autre Femme, fatale de surcroît, pour laquelle on se damne après avoir vendu son âme sous la contrainte d'une nécessité qui nous échappe et qui nous condamne au malheur.

                    Quant à savoir si Ferré était un bourgeois comme semble l'indiquer sa belle-fille, Annie Butor, dans un ouvrage "Comment voulez-vous que j’oublie" paru chez Éditions Phébus), encore faut-il s'entendre sur le terme "bourgeois" : sûrement Ferré a-t-il accueilli le succès, l'argent et son confort de vie qu'il apporte avec soulagement après 20 ans de galère, 20 ans de vache enragée... 20 ans de "vie d'artiste"... mais on peut sincèrement douter qu’il ait pu être un bourgeois dans sa manière de concevoir l'organisation de la société : qui fait quoi, où, comment, à quel prix et sur le dos de qui.

     

                  Contemporain d’un siècle aux trois-quarts éventé, contradictoire et ambivalent, Léo Ferré a sans doute fait l’amère expérience d’une humanité qui, si elle méritait un meilleur sort, ne pouvait néanmoins s’empêcher de mendier sa dignité auprès de salauds qui se feraient un plaisir de la lui accorder mais à condition qu’elle se baisse plus bas encore, sur les genoux car, comme tous les grands misanthropes, Ferré avait un amour débordant de compassion pour les petites gens ; dans ses textes et ses chansons, il leur disait "tu" : "... pour l'enfant que tu portes au fond de l'autobus"(extrait du titre "Requiem").

    Et si la musique l’a saoulé de mots, les mots l’ont aussi saoulé de musique : en effet, personne mieux que Ferré n'a usé et abusé de tous ces mots, jusqu'à en inventer d'autres... tellement il pouvait les trouver très en deçà de ce qu'il attendait d'eux ; des mots d'une violence inouïe, parfois jusqu'à la terreur.

                Qu'il soit permis ici de prédire qu'après Léo Ferré... ce sera (mais... n'est-ce pas déjà le cas ?) la débâcle d'une langue qui s'est effondrée sous le poids d'une transmission en crise, à l'origine de laquelle on trouvera la recherche effrénée d'une rentabilité commerciale et d'une réussite à courte vue ; une réussite imbécile et sans profit pour notre humanité et son patrimoine.

     

     

    *** 

                 Léo Ferré aura été le seul poète, authentiquement poète, sans rival excepté chez les plus grands (Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire, Aragon, Césaire, Char), que la chanson, le music-hall, la scène et une production discographique d'une richesse sans égale, aient  jamais porté jusqu'à tous les sommets.

     

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    "La mémoire et la mer"

    Léo Ferré - Paroles et musique

     

     

    "Ces mains ruminantes qui meuglent
    Cette rumeur me suit longtemps
    Comme un mendiant sous l'anathème
    Aimé Césaire ?!

    "Dieux de granits, ayez pitié
    De leur vocation de parure
    Quand le couteau vient s'immiscer
    Dans leur castagnette figure"
    René Char ?!

    "Quand j'allais, géométrisant,
    Mon âme au creux de ta blessure
    Dans le désordre de ton cul
    Poissé dans des draps d'aube fine
    Je voyais un vitrail de plus,
    Et toi fille verte, mon spleen"
    Baudelaire ?!

    "Je me souviens des soirs là-bas
    Et des sprints gagnés sur l'écume
    Cette bave des chevaux ras
    Au raz des rocs qui se consument"
    Rimbaud ?!

     

    La marée, je l'ai dans le coeur
    Qui me remonte comme un signe
    Je meurs de ma petite sœur, de mon enfance et de mon cygne
    Un bateau, ça dépend comment
    On l'arrime au port de justesse
    Il pleure de mon firmament
    Des années lumières et j'en laisse
    Je suis le fantôme jersey
    Celui qui vient les soirs de frime
    Te lancer la brume en baiser
    Et te ramasser dans ses rimes
    Comme le trémail de juillet
    Où luisait le loup solitaire
    Celui que je voyais briller
    Aux doigts du sable de la terre.
     
    Rappelle-toi ce chien de mer
    Que nous libérions sur parole
    Et qui gueule dans le désert
    Des goémons de nécropole
    Je suis sûr que la vie est là
    Avec ses poumons de flanelle
    Quand il pleure de ces temps là
    Le froid tout gris qui nous appelle
    Je me souviens des soirs là-bas
    Et des sprints gagnés sur l'écume
    Cette bave des chevaux ras
    Au raz des rocs qui se consument
    O l'ange des plaisirs perdus
    O rumeurs d'une autre habitude
    Mes désirs dès lors ne sont plus
    Qu'un chagrin de ma solitude.
     
     

    Et le diable des soirs conquis
    Avec ses pâleurs de rescousse
    Et le squale des paradis
    Dans le milieu mouillé de mousse
    Reviens fille verte des fjords
    Reviens violon des violonades
    Dans le port fanfarent les cors
    Pour le retour des camarades 
    Ô parfum rare des salants
    Dans le poivre feu des gerçures
    Quand j'allais, géométrisant,
    Mon âme au creux de ta blessure
    Dans le désordre de ton cul
    Poissé dans des draps d'aube fine
    Je voyais un vitrail de plus,
    Et toi fille verte, mon spleen


    Les coquillages figurant
    Sous les sunlights cassés liquides
    Jouent de la castagnettes tant
    Qu'on dirait l'Espagne livide
    Dieux des granits, ayez pitié
    De leur vocation de parure
    Quand le couteau vient s'immiscer
    Dans leur castagnettes figure
    Et je voyais ce qu'on pressent
    Quand on pressent l'entrevoyure
    Entre les persiennes du sang
    Et que les globules figurent
    Une mathématique bleue,
    Sur cette mer jamais étale
    D'où me remonte peu à peu
    Cette mémoire des étoiles

    Cette rumeur qui vient de là
    Sous l'arc copain où je m'aveugle
    Ces mains qui me font du fla-fla
    Ces mains ruminantes qui meuglent
    Cette rumeur me suit longtemps
    Comme un mendiant sous l'anathème
    Comme l'ombre qui perd son temps
    À dessiner mon théorème
    Et sous mon maquillage roux
    S'en vient battre comme une porte
    Cette rumeur qui va debout
    Dans la rue, aux musiques mortes
    C'est fini, la mer, c'est fini
    Sur la plage, le sable bêle
    Comme des moutons d'infini...
    Quand la mer bergère m'appelle
     
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  • Le phénomène Dieudonné

     

              

    dieudonné,médias,politique,justice,actualité

                  Mille commentaires, mille chroniques assassines à propos de ce « phénomène » ; et parmi tout ce qui peut nous être donné à penser d'un Dieudonné dont il n'y aurait rien à sauver... on commencera par une tentative d'explication qui répond au nom de « populisme ».

    A la définition suivante « Le populisme désigne un type de discours et de courants politiques, prenant pour cible « les élites » et prônant le recours au « peuple » s’incarnant dans une figure charismatique »  on opposera celle-ci : « Le populisme, c'est  l’autre, toujours ! L'adversaire ! Celui par qui le scandale et le danger arrivent ! Sa dénonciation n'explique rien mais révèle tout : un parti pris… de classe le plus souvent dans le style "Si c'était différent, ce serait pire encore ! "... tendance « grands bourgeois lettrés ou non mais pétés de tunes et morts de trouille - classe politique, journalistes-chroniqueurs des médias dominants inclus -, à l’idée de devoir répondre à la question suivante : qu’avez-vous fait de notre souveraineté et de la liberté et de la justice pour tous ? »

    Ce qui recadre sensiblement le propos de ceux qui n’ont qu’un objectif : discréditer Dieudonné et son public : « Dieudonné est un populiste dangereux et son public des moutons égarés », ce qui pourrait, si l’on n’y prend pas garde,  justifier toutes les mesures répressives et liberticides à l’endroit du coupable d’un tel méfait.

    Et comme un fait exprès, ces mesures ont déjà été prises contre l’intéressé et par ricochet… contre son public privé de spectacle.

    Ce qui n’est pas sans rappeler ce qui suit : le fascisme langagier  - intimidation et dissuasion -, consiste à exposer un individu à un vocabulaire qui n'admet aucune ambivalence ni aucun "oui mais". Le fascisme langagier et sa dictature, c’est donc le choix d’un vocabulaire contre lequel personne n’osera énoncer de contradictions sans courir le risque d'un verdict-anathème qui équivaut à une mort sociale, médiatique et professionnelle.

    Aussi, tout individu qui refuse d'adhérer à l’univers conceptuel de ce vocabulaire et de le valider pour mieux l’intérioriser peut se voir qualifié ou bien plutôt disqualifié en tant que…

             Fasciste, raciste, antisémite, complotiste paranoïaque, nationaliste, populiste, homophobe, islamophobe, démagogue, anti-européen, anti-américain...

     

              Une dernière précision à propos de ce soi-disant penchant "populiste" chez Dieudonné : à notre connaissance, il est le seul humoriste qui, sur scène, peut se permettre de se faire "siffler" par son propre public.

     

    ***

     

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                 Toujours à propos du « phénomène Dieudonné » d’autres, plus téméraires mais guère courageux, évoquent « la crise », privilégiant, faute d’imagination, son aspect exclusivement social : chômage, précarité et pauvreté.

    Soit.

    Si on évoque « la crise », encore faut-il, là aussi, définir cette crise : qui (et quoi) est en crise et pourquoi ? Sans oublier cette autre question : qui sont les responsables ?

    Car si crise il y a, c’est bien d’une crise démocratique, une crise de la représentation dont il est question - et pas seulement au Sénat et à l’Assemblée, loin s’en faut ! Représentation dans le sens de : qui est autorisé à représenter qui, quoi, et comment ? Qui a la légitimité et l’autorité morale et intellectuelle pour le faire ? Et plus important encore : qui est autorisé à parler, de quoi, de qui, comment, à qui, avec qui et où ?

    Dans les médias dominants ou bien dans un cagibi et autre placard à balais (1)?

    Des médias qui ont tué les vertus de la délibération, cet idéal pacificateur, apaisant les tensions. La société, ce n'est pas que de l'économie et de la répartition de richesses. Loin s'en faut. Ce qui fait le lien, ce qui fait société relève aussi de notre capacité à tous de (se dire) dire et d'entendre (de s'entendre dire) la vérité ainsi que la désacralisation libertaire... de l'Etat, du pouvoir, des groupes de pression, des croyances...  ce qui implique aussi et surtout la dénonciation des mensonges et des manipulations : à ce sujet, le cas Dieudonné, la censure à son encontre, et les actions menées contre lui sont exemplaires : ils annoncent déjà un monde cadenassé pour le pire.

    Des médias aux ordres ont sciemment coupé les ponts, voilà trente ans déjà, avec des pans entiers de la population ; stratégie concomitante avec la désertion des urnes des classes populaires qu’une classe politique du renoncement et du laisser-faire a précipitées dans les abîmes d’une condition ouvrière en rupture de contrat social.

    Or, à ce sujet, il semble que la réponse suivante s’impose : on ne peut guère parler... pas plus que l’on ne peut guère décider de quoi que ce soit pour nous-mêmes qui n’ait pas été au préalable validé par ceux qui, autre coïncidence, prennent des décisions ou bien valident celles des autres, sans consulter les peuples, tout en sachant que dans le cas contraire, si d’aventure leur vote à tous ne leur convient pas... ils passent outre.

     

                 Ceux qui ont pu se réjouir de l’annulation d’un spectacle de Dieudonné à Nantes suite à l'arrêt d'un juge du Conseil d'Etat, juge et partie... Bernard Stirn (2), n'ont sans doute pas réalisé que cette attaque frontale contre la liberté d’expression n'était finalement qu’une attaque de plus contre tous ceux qui, bon an mal an, seraient susceptibles de remettre en cause un nouvel ordre qui plonge toutes les sociétés occidentales dans une remise en cause intraitable des protections, et autres acquis sociaux, et des chances de progrès pour le plus grand nombre.

    Concomitance historique troublante cette remise en cause, le verrouillage des médias et cette menace sur la liberté d’expression !

                 Que personne n'oublie que la liberté de parole d’un Dieudonné nous protège tous de la censure qui pourrait alors nous frapper dans notre dénonciation de ce nouvel ordre sans honneur ni justice.

     

    1 - Sur LCP, Rokhaya DIALLO a obtenu 26 minutes par mois pour nous parler des minorités visibles !
    La demande d’une juste répartition des commémorations et de la transmission de la mémoire, à propos de la colonisation et de tous ses crimes ainsi que de la traite négrière... est qualifiée de "concurrence victimaire" contre le génocide juif. Et aucun budget n'y est consacré : documentaires, fictions, livres, programmes radio et télé, colloques...

     

    2 - Arrêt rendu en 1H30 et qui remet en cause, une fois de plus, la loi sur la liberté de réunion et plus grave encore : menace "le droit à l'humour" avec la mention d'une "atteinte à la dignité humaine" qui ouvre en grand la porte à toutes les stratégies liberticides, et tout aussi préoccupant...  à des demandes d'interdiction qui émaneraient d'associations de défense de minorités ethniques, sociales et pourquoi... minorités physiques : les gros, les petits, les handicapés...

    En revanche, les Femen peuvent uriner dans les églises (on appelle ça du vandalisme) et Mahomet être outrageusement caricaturé...

    A ce propos, se reporter à l'article de Thierry Lévy, avocat, dans le Monde.fr

     

     

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             Passons au public de Dieudonné maintenant : on évoque une quête identitaire à son sujet.

    Soit.

    Encore faut-il prendre son courage à deux mains et dire les choses : dans les faits, il n’y a pas de crise d’identité mais un refus : celui de voir une identité qui est bien plus qu’une identité mais un véritable projet porté par nos élites au sortir de la seconde guerre mondiale regroupées autour du Conseil national de la Résistance… le refus donc de voir ce projet qui était destiné à rayonner bien au-delà de nos frontières, littéralement saboté par des hommes qui n’en ont aucune idée faute de pouvoir l’assumer car, là encore, leur carrière dépend de leurs seules capacités à passer outre.  

    Paradoxalement, ce sont les pays étrangers qui nous le rappellent à chaque fois que nous renonçons à notre indépendante en matière, par exemple, de politique étrangère. Certes, ce ne sont pas les Allemands, ni les Britanniques ni les Etats-Unis qui nous rafraichissent la mémoire ! mais… des dizaines de pays de par le monde… des pays dominés aux populations opprimées et qui ne reconnaissent plus cette France de Jeanne d’Arc, de Victor Hugo, de Jaurès, de Bernanos et de de Gaulle ; celle des Cathédrales et des Misérables - notre bible républicaine ; une France avec tout son passé, telle une force qui chemine sans entraves et sûre de sa destination, accompagnée de tous ceux qui devraient pouvoir trouver auprès d’elle une main et un bras fermes.

     

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             Crise d’identité, crise économique… crises , crises… en veux-tu en-voilà ! Quid du délitement ?

    Le mot est lâché.

    Mais quel délitement ? Qui en est responsable ? Et délitement de qui, de quoi ?

     

                 Certes, le délitement est là: à la fois dans l’ignorance et dans toutes les stratégies  de sabotage d’un héritage et d’une ambition ; sabotage au profit d’individus pour lesquels le monde n’est qu’un Hôtel… taudis pour les uns, Palace pour les autres, de Paris à New York, en passant par Tel Aviv, Casablanca et Hong- Kong.

    Car, dans les faits, si extrême droite il y a, elle est bien là cette extrême droite ! Dans une mondialisation qui n’a que l’alternative suivante à nous proposer : se soumettre ou bien périr !

    Aucune sphère ne sera épargnée : vie publique, vie privée, de l’entreprise à la chambre à coucher  - celle du couple comme celles des enfants -, de la cellule familiale au quartier, la ville, le canton, le département, la région...

    Finalement, rien n’est plus régressif que cette mondialisation-là ; régression archaïque caractéristique d’une Oligarchie pourrie, gâté, mentalement pré-pubère et onaniste dans la pratique qui s’en met ras la gueule depuis trente ans, et qui n’en a jamais assez ! Une mondialisation que l’on pourrait facilement se représenter, à peine caricaturale, dans la position du foetus, à sucer son pouce et le sang de ses victimes… tellement les pulsions qui la dominent sont primitives et de l’ordre des instincts pré-civilisationnelle : une mondialisation de Neandertal pour une psychologie non pas de comptoir mais de cavernes.  

    Et cette mondialisation-là relève sans aucun doute de l’étude psychanalytique.

     

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               Taquins, d’autres encore prétendent que Dieudonné et son public seraient porteurs de revendications qui ont du mal à être conceptualisées feignant d’ignorer sans doute que cette conceptualisation a déjà eu lieu, de l’instauration d’un Etat dit « de droit » de Montesquieu à la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : droits qui se voulaient inaliénables et qui, pourtant, n’ont pas cessé de faire l’objet d’attaques brutales depuis trente ans, véritable harcèlement, jour après jour, majorité après majorité, élection présidentielle après l’autre.

    Et c'est bien sûr, et c'est alors... qu'une fois les médias verrouillés, une fois acquis le soutien de la quasi-totalité de la classe politique, et le monde des affaires conforté… c’est alors qu’arrive le grand mensonge et chantage à l’anti-sémitisme contre la critique d’un univers unidimensionnel et liberticide d’une intolérance inouïe.

     

                 La critique d’une politique d’un Etat qui n’a plus rien à envier à l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid ? Antisémite. La critique des médias et de ceux qui y cumulent salaires et fonctions ? Antisémite. La critique d’un sionisme (judaïsme politique) corrupteur de nos élites au plus haut niveau de l’Etat ? Antisémite. La critique du bourrage de crâne avec le génocide juif ? Antisémite. La dénonciation de l’’instrumentalisation de ce génocide ? Antisémite. La demande d’une juste répartition des commémorations et de la transmission de la mémoire, à propos de tous les crimes coloniaux et de la traite négrière ? Antisémite. Une blague à propos d’un tueur toulousain ? Antisémite. La critique d’un CRIF entre les mains d’une extrême droite venue d’une région du monde qui ne trouve son salut que dans le meurtre, les assassinats, l’occupation et les bombes ? Antisémitisme. La critique de la banque ? Antisémite. La quenelle anti-système ? Antisémite. La lutte contre la mondialisation ? Antisémite. La remise en cause d’une Europe qui est une véritable guerre contre les salaires et les droits sociaux ? Antisémite. La remise en cause de la version officielle du 11 Septembre ? Antisémite et Négationniste. Jean-Marie Bigard, Mathieu Kassovitz, Besancenot, Taddéi, Edgar Morin, Raymond Barre, Michel Onfray, Mélenchon, Godard, Robert Ménard,  la sénatrice UDI Sylvie Goy-Chavent... tous antisémites !

     

    Mais alors… si tout est anti-sémitisme et négationnisme… c’est que tout est juif ?

    Oui ? Non ?

    Ou bien, alors… si tout est anti-sémitisme et négationnisme, c’est que plus rien ne l’est.

    Oui ? Non ?

    - …………………………….

    Allô ? Vous êtes là ?

     

                Il semblerait que le piège se soit refermé sur ses instigateurs car « la ruse la mieux ourdie peut nuire à son inventeur  et souvent la perfidie retourne sur son auteur »  - Jean de La Fontaine : la grenouille et le rat.

     

    ***

     

                Pour finir… ajoutons ceci : rien n’est plus politique que Dieudonné le métis qui porte en lui l’assurance du maître et la révolte de l’opprimé - un métissage qui est une force ! Dieudonné, son public, ses détracteurs et tout ce qu’un gouvernement est capable de mettre en oeuvre pour tenter de le faire taire ; à défaut, de le discréditer. Même le silence de ceux qui ne pipent mot, terrés et terrorisés, hurle politique, hurle à la politique.

    Pour sûr, tout est éminemment politique sur l’affaire, le phénomène Dieudonné. Et c’est là que toutes les forces coalisées se rejoignent et œuvrent et tirent dans le même sens, tous tenus d’obtempérer jusqu'au ridicule et la honte, l'épuisement pour d'autres : nous tromper en affirmant haut et fort que Dieudonné n’est pas politique mais antisémite, dans l’espoir de le disqualifier et que l’on se détourne de lui.

     

                 Alors oui ! Dieudonné est leur psyché à tous... tous détracteurs : cet ensemble de phénomènes psychiques qui constitue non pas leur individualité à tous indépendamment de tous les autres, mais bien plutôt tout ce à quoi ils sont soumis, tout ce à quoi il leur est demandé de souscrire. Aussi, chacune des paroles de notre humoriste, chacun de ses sketchs, chaque spectacle leur apporte non pas tant la contradiction qu'une honte ingérable ; d'où la gêne des uns, la colère des autres, et la haine pour les plus affectés d'entre eux par cette entreprise de désindividuation dans laquelle tous se sont laissé entraîner comme on vend son âme au diable, un diable au sourire angélique, car c'est là le prix à payer pour quiconque souhaite prospérer au mieux de ses intérêts - donneurs d'ordres, exécutants, supplétifs et larbins confondus... tous au service d'un impératif qui frôle à terme l'anéantissement psychique  -, au profit d'une solidarité ethnique, professionnelle ou de classe (c'est au choix ! et tous les choix sont possibles à la fois) aux intérêts bien compris et jalousement préservés.

    Poison qui condamne notre société à d'incessants conflits tantôt larvés, tantôt ouverts que cette démission de l'être... étant !

    Ressentiment et guerre d'usure, pourrissement et instrumentalisation politique... dans ces conditions, rien de surprenant que tous - classe politique, monde du spectacle et médias -, souhaitent se débarrasser de Dieudonné contre lequel une guerre sans pitié et dissymétrique est menée... (c'est à noter une fois encore... une guerre dissymétrique de plus après celle qui ont été, et sont menées, ailleurs dans le monde contre des pays tout juste capables de se défendre).

     

               Le rire reste un mode de résistance d’une efficacité redoutable contre notre impuissance face à la tyrannie. Avec l’humour, et le rire qui l’accompagne, on reprend la main et le pouvoir. Il arrive aussi que le rire rende justice à ceux qui en sont privés. Belle revanche des déshérités alors !

    Le public de Dieudonné, cette France Black-Blanc-Beur qui a trouvé refuge dans les salles de ses spectacles, cette France Black-Blanc-Beur dont personne n'accepte en l’état, cette France-là, Black-Blanc-Beur, n’a qu’un ennemi : le mépris, l’arrogance et la voracité d’un système pour lequel les êtres humains ne sont que des ventres à remplir ou bien, à affamer si ces ventres refusent de marché droit (des ventres ici, et des Peuples ailleurs aussi… c’est selon... leur niveau de soumission ou de résistance !), et du temps de cerveau disponible à distraire jusqu'à l'abrutissement et à manipuler jusqu’à renoncer à une quelconque résistance.

    En attendant, Dieudonné a certainement besoin de se protéger de quelques dirigeants d'associations communautaires et de leurs supplétifs qui depuis dix ans cherchent à abattre celui qu'il faut bien se résoudre à considérer comme notre plus talentueux humoriste satirique de langue française depuis Molière, fils de Voltaire, sans aucun doute le plus grand anti-tartuffe de la société du spectacle médiatique et politique. 

     

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                  Que l’on nous montre un honnête homme, un seul, ou qu’il se fasse connaître dans les meilleurs délais, qui ne soit ni un politique aux arrières pensées inavouables ni juge et partie, ni un pleutre, ni un imbécile ou bien une gourde, un honnête homme donc qui soit d’avis qu’il n’y a rien à sauver chez Dieudonné… car on l’attend encore !

                   Et c'est bien là que tout soutien à Dieudonné trouve son sens.

     

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    Pour prolonger, cliquez : Le phénomène Dieudonné

     

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  • Le Tour de France et son petit peuple

     

                    Exutoire sans foi ni loi, opium d'un public abstentionniste, mentalement désoeuvré, le plus souvent sans conscience politique et sociale, année après année, force est de constater qu'il n'y a plus rien à sauver dans le football - ni les joueurs, ni les supporters, ni l'arbitre - même pas le ballon ! et ce depuis des lustres d'autant plus que personne ne sort grandi d'un match de football, excepté le pire : racisme, insultes, beuverie, casse, triche et disgrâce...

                   Un seul antidote à cette calamité : le tour de France et son petit peuple enjoué, paisible et fraternel, toutes nationalités confondues.

     

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                  Ouvert à cent quatre-vingts pays répartis sur deux continents, avec en prime, un ou deux Australiens venus tenter leur chance...

    Né du sol, de la terre et de l’histoire d’un pays, la France... le Tour c’est une boucle, la Grande Boucle qui ne finit jamais là où elle a commencé : mer, montagne, plaine, vallées, cols, montées, descentes... des Pyrénéens aux Alpes, de Lille à Montpellier.

    En grappe indissociable, ou bien solitaire après une échappée, loin d’un peloton décidément trop attentiste, les petites jambes, comme ailleurs les petites mains, celles d'une ruche travailleuse aux couleurs des maillots des sponsors - et pas toujours pour un salaire en or -, veillent au grain, protègent et couvent leurs leaders pour lesquels tous pédalent. Et cinq heures de selle plus tard, les jambes aussi lourdes qu’une responsabilité quand elle est collective, le visage tuméfié, écarlate, c’est le témoignage d’un Tour de France véritable tour de force qui nous est rapporté là, dans des interviews données à bout de souffle, grimaces et douleurs, car le Tour n’épargne personne, même les plus talentueux.

     

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                 Entre deux crises et scandales autour du dopage, le Tour demeure infatigable ; depuis sa première épreuve en 1903, ce sont 2000 étapes et prologues qui ont été courus, 350 000 km, soit approximativement la distance terre-lune.

    Le Tour c’est aussi le carnaval avec sa Caravane aux milles gadgets et autres produits dérivés de sponsors qui n'oublient jamais le prix de l'investissement consenti ; une caravane privée de chameaux et de dromadaires avec pour seul désert le sable d’un bord de mer, le long d’un littoral hilare à cor et à cri, dans le bruit et la fureur de vivre le passage toujours trop court (et trop rapide en plaine) de 180 cyclistes casqués, 180 "forçats de la route" partis à l’assaut du granite, du marbre, du goudron, sous la pluie, le soleil, le vent.

    Une seconde d’inattention, une mauvaise trajectoire, et c’est la chute !

    Coppi, Bobet, Anquetil, Eddy Merckx, Poulidor, Indurain... pédalez, pédalez, il en restera toujours quelque chose !

    Trois semaines plus tard : les Champs Elysées et une légende.

     

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                 Parole donnée, contrat qu'il faudra respecter à la lettre pendant trois semaines pour quelques euros en fin de parcours pour le plus grand nombre, le Tour c'est aussi  un engagement qui ne souffrira aucune volte-face, aucun dédit : solidarité et esprit d'équipe devront tout emporter et tout remporter car le cyclisme est bien le sport le plus collectif parmi les sports individuels : seul, rien n'est possible.

                Bien que mondial, avec le Tour, le local reprend tous ses droits : du continent au village, du champion australien à l’enfant du pays, de la région, du département, du canton, de la ville d'un des coureurs que le Tour traversera au pas de charge et de course… mieux encore… une étape peut-être !

    Fabrique médiatique par excellence - 200 journalistes, hélicoptères, motos et caméras, retransmis dans plus de 180 pays (la communauté onusienne)…

    Le Tour de France c’est 100 millions d’Euros de chiffre d’affaires, une centaine de télévisions, quatre mille hommes et femmes travaillant d'arrache-pied pendant trois semaines. Commercial - mais pas plus que les autres épreuves sportives -, on oublie trop souvent que cette entreprise privée qu'est le Tour est sans doute la plus nationale qui soit. Troisième manifestation sportive la plus regardée au monde, c'est dans les années 60 que la Télévision viendra prêter main forte au Tour pour une mise en image de tout un territoire et de tout un public alors encore invisible : tables, chaises, tentes, camping-car, sous un parasol ou sous un parapluie, c’est tout un Peuple que la Télévision nous proposera comme spectacle ; celui d'un enthousiasme frénétique. 

                  Mythologie romantique, Albert Londres, Henri Decoin, Antoine Blondin et d'autres encore, célèbreront le lyrisme de cette frénésie.

    Paysages à vous couper le souffle, territoires oubliés, perdus puis retrouvés, de découverte en découverte, le Tour est sans aucun doute la meilleure des vitrines et la plus exhaustive brochure touristique jamais conçue ! Et si sept à quinze millions mobilisés autour de cet événement ne font pas une nation, pour un peu, on en viendrait presque à penser que c'est tout un Peuple qui s’est réuni là, toutes nationalités confondues, au bord des routes ou devant son écran de télévision ; tout un Peuple aux côtés d’un Tour de France réconciliateur et consolateur.


    Courir aux côtés des cyclistes, faire un bout de route avec eux, les encourager, hurler qu’ils ne doivent pas relâcher leur effort ; effort quasi sur-humain, le partager, le célébrer... témoigner, avoir été là, tout près, le jour de la victoire du grand champion... irremplaçables ils sont tous ! Car... qui peut nier le fait que sans eux, sans ce petit Peuple du Tour de France, le Tour ne serait plus vraiment Le Tour…

    Personne !

     

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                 Pacifique cet adulte qui court et hurle un « Allez ! Allez ! » altruiste et compassionnel aux côtés d’un cycliste qui rêve d’une victoire et sans doute aussi de repos ! Rien de surprenant à cela : a-t-on déjà vu des armées battre le fer, vaincre, envahir, occuper et dominer des populations entières à bicyclette ?

    Là où le football casse, insulte et agresse, le vélo - et sa plus grande fête et son plus grand hommage qu’est le Tour de France -, adoucit les mœurs et les tempéraments, et place un large sourire sur le visage d’un public qui nous réconcilie avec tous les publics et tous les enthousiasmes et tous les sports ; sourire et joie pour une célébration du courage, de l'effort et de l'intelligence tactique.

     

                Pour cette raison, aucune autre manifestation sportive de masse ne peut rivaliser avec le Tour de France.

     

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  • Simone Weil : pesanteur et grâce

     

    simone weil au panthéon emmanuel macron

     

     » Que savez-vous de votre douleur en moi ? »

    (Bartleby – Hermann Melville)

     

             Agrégée de philosophie en 1931 à l'âge de 22 ans, Simone Weil aura tout sacrifié (santé, confort matériel, palmes et carrière académiques) à la vérité de l'existence et à son destin auquel elle n'aura pas cherché à échapper, s'y livrant tout entière.

    Elève d’Alain, admiratrice de Platon, de conviction révolutionnaire, très vite elle milita dans les rangs de l’extrême gauche. Elle aura couru la révolution aussi longtemps que ses forces physiques le lui permettaient… en Espagne et en URSS. Anti-stalinienne, elle disait : « Il faut accueillir  toutes les opinions et les loger verticalement à des niveaux convenables. »

                 Cette petite femme décédée à l'âge de 34 ans de tuberculose, chétive, de santé précaire, aura partagé le sort des ouvriers agricoles et celui des ouvriers de l'industrie automobile, chez Renault, comme fraiseuse, car à ses yeux : « Contempler le social, constitue une purification aussi efficace que se retirer du monde ».

     

                 

     

                Rétablir l’équilibre en se portant du côté des opprimés, helléniste, elle ne faisait qu’une avec ses idées et ses expériences. Issue d'un milieu cultivé, elle haïssait l’argent ; elle y voyait le Mal absolu, corrupteur de toutes les cultures et de tous les Peuples. Elle condamnait une culture ignorante de l'univers et du sacré sources de toute morale universelle. Très tôt, elle a considéré le "déracinement" des Peuples comme une calamité, la plus grave maladie morale d’un siècle de l’argent et de la marchandise, car ce déracinement abolit les devoirs de l’homme envers l’homme, encourageant une liberté sans spiritualité, une liberté vide et abstraite.

               Agnostique, elle éprouvera ce qu’il est convenu d’appeler « la présence du Christ », à la fin des années 30. Les évangiles deviendront alors son livre de chevet. Profondeur rare d’une vie spirituelle intense, Pascal, Saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de Lisieux succéderont à Platon.

    En 1941, elle écrivait : « Dieu a créé un monde qui est, non le meilleur possible mais comporte tous les degrés de bien et de mal. Or, aujourd’hui, nous sommes au point où il est le plus mauvais possible ».

     

                    « … Lumière pour l’esprit et nourriture pour l’âme, l‘œuvre de Simone Weil n’a pas à être « actualisé » parce qu’elle émane de ce sommet de l’être qui surplombe tous les temps et tous les lieux (…) car la vraie lumière ne se décolore pas et les vraies sources n’ont jamais  besoin d’être rafraîchies. Et qui dit temporel dit aussi universel. Le fait que j’ai eu le privilège immérité de présenter au public le premier livre de Simone Weil m’a valu d’innombrables témoignages issus des quatre coins de l’univers. Et ce qui m’a le plus frappé dans ces témoignages, c’est qu’ils venaient des êtres les plus divers par leur origine, leur rang social, leur milieu culturel, etc… et que tous avaient été également marqués jusqu’au fond de l’âme par la lecture d’une œuvre où ils avaient trouvé la révélation d’une vérité intérieure attendue en vain jusque-là. Au crépuscule du siècle où l’accélération de l’histoire a fait surgir et s’écrouler tant d’idoles, ce livre apparaît de plus en plus comme un message d’éternité adressé à l’homme éternel, ce « néant capable de Dieu », esclave de la pesanteur et libéré par la grâce« . – Gustave Thibon – post-scriptum de 1990 à la préface de l’édition de février 1947.

     

                  Tuer le moi de l’intérieur, voilà la bataille à mener ! L’offrir en sacrifice en s’exposant nue et sans défense à toutes les vicissitudes de la vie. Théologie et métaphysique, la pesanteur c’est la loi de la création, la condition de l’homme et seule la grâce peut nous permettre de nous y soustraire car seule la grâce nous permet de nous « dé-créer » pour rejoindre Dieu : « Dire au Christ comme saint Pierre : Je te resterai fidèle, c’était déjà le trahir car c’était supposer en soi et non dans la grâce la source de la fidélité ».

    Privée d’armure, Simone Weil est l’anti-héroïne par excellence car le saint est nu, toujours ! Pour Simone Weil, le bien ne peut être qu’une nécessité intérieure : on ne peut pas faire autrement. A propos du Mal, Simone Weil écrira : "Si quelqu'un me fait du mal, il faut désirer que ce mal ne me dégrade pas par amour pour celui qui me l'inflige et ce, afin qu'il n'ait pas vraiment fait du mal"... seule condition qui permette le pardon tout en rendant à tout un chacun son humanité même si ses actes semblent l'en avoir exclu. Et à ce propos, rares sont ceux qui savent se montrer à la hauteur de leur martyre et de leur histoire même si quelques exceptions individuelles existent car, regroupées en communauté, les victimes ont tôt fait de rejoindre en acte leurs bourreaux selon le principe qui veut que nous ayons tous de bonnes raisons d'être ce que l'on est et de faire ce que l'on fait.

    La pire des atrocités devrait pousser la victime, dans un élan irrépressible, à la sainteté... quasiment. Certes ! Le calendrier n'y suffirait pas. Aussi, on pourra longtemps regretter que Simone Weil n’ait pas vu l’Europe libérée car nul doute, elle aurait su comme personne nous rappeler que les pires atrocités et injustices nous rapprochent du divin, de Dieu et de la grâce… et obligent ses victimes plus que les bourreaux à une exemplarité qui toucherait alors à la sainteté, elle qui l’a toujours frôlée de ses ailes d'ange turbulent.

     

                "L’extrême grandeur du Christianisme vient de ce qu’il ne cherche pas un remède surnaturel contre la souffrance mais un usage surnaturel de la souffrance" : souffrance expiatrice de celui qui veut le bien tout en ignorant le mal qui le lie contre une souffrance rédemptrice, celle de l’innocence... fascinée par l’absolue et l’éternel, son unique vœu était de ne plus faire écran entre Dieu et les hommes et de disparaître de son œuvre... une œuvre qui nous réconcilie avec le Christianisme, loin de ceux qui ne savent que nous en offrir une lecture et une interprétation unidimensionnelles.

               Qu’il soit ici permis de dire que le siècle qui est le nôtre sera non pas religieux mais... notre siècle sera celui de l’enracinement et de la spiritualité ou bien… il ne sera qu’un nouvel enfer sans purgatoire pour le plus grand nombre, et pas seulement pour les plus faibles d'entre nous.

     

     

                       

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  • Graffitis "anonymes" et non datés : Barlinek - Pologne

                     graffitis serge uleski barlinek pologne anonyme              

                         Oeuvre "anonyme" non datée, malheureusement éphémère car le site qui l'a vue naître  (une scierie désaffectée depuis une vingtaine d'année)  sera détruit très prochainement. 

                        Notez que "Kocham cie" signifie "Je t'aime" en polonais.

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                             Scierie désaffectée depuis une vingtaine d'année (c'est l'étage supérieur à la toiture détruite qui est représenté ici) ; bâtiment aujourd'hui livré à la forêt qui enserre le lac de Barlinek.

                             Cette friche sera détruite très prochainement. Une partie de ses murs (au RDC) abritent de très belles compositions de graffitis.

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                 Un miracle le fait qu'il ait pu être donné à un visiteur fortuit de "sauver" photographiquement ces oeuvres ?

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                  Qu'il me soit permis de me déclarer "légataire universel" de la représentation et de lla conservation photographique (juin 2019) de ces graffitis sortis à la fois de l'oubli et de la menace d'une disparition définitive. 

     

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  • Gilbert Bécaud : le bain de minuit

     

     


     

                   Où vont-ils tous quand ils nous quittent après nous avoir donné tout ce qu'ils ne pouvaient pas ne pas nous donner car pour eux, c'est de leur propre existence, de leur propre vie et survie, dont il était question et dont il a toujours été question ? Nous qui avons eu la folie ou bien la bêtise de penser  que nous pouvions faire sans eux...

                   Si nous ne savons pas et ne saurons sans doute jamais où ils sont allés, une chose est certaine : ils sont reviennent ; oui, ils nous reviennent tous ! Et c'est alors que l'on prend conscience de tout ce que l'on a bien failli oublier d'eux...

    Irréfutables ils sont quand ils s'avèrent rétrospectivement irremplaçables !

     

    Pour prolonger, cliquez : Crise de la transmission
                                                     

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