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AA - Serge ULESKI, littérature et essais

  • Fabrice Luchini : quand la Grenouille...


    ...s'étend et s'enfle.

     

    "Regardez bien, ma soeur :
    est-ce assez ? dites-moi : n'y suis-je point encore ?

    - Nenni.

     

    - M'y voici donc ?

     

    - Point du tout.

     

    - M'y voilà ?


    - Vous n'en approchez point."

     

    "La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf"
    Extrait - fable 3 du livre I des fables de Jean la Fontaine (1621-1695)

     

     

                              

                         Qui nous rendra le silence de la lecture ? Un silence si précieux, essentiel !

     

    ***

     

               Jamais les auteurs n'ont été aussi mal traités depuis ces cinquante dernières années par les metteurs en scène d'abord puis par les acteurs.

    Car enfin, qui peut bien penser que le texte de Barthes (Fragments d'un discours amoureux) ait besoin d'un tel traitement ?

     

    Mais alors, qui Luchini croit-t-il servir ?

    Ou bien plutôt : de qui se sert-il ?

    Et à quelle fin ?

     

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  • Tombes, concessions funéraires et sépultures


                                 

                                      (Illustration sonoreMaurice Ravel : "Rapsodie espagnole" (version pour piano 4 mains) I. Prelude)

     

                       Vraiment touchant cet Emile né en 1901 décédé en 1989 ( vidéo à 1:10), et son épouse, Marie-Thérèse, née en 1902, qui le suivra un an plus tard, tous deux encore et toujours unis dans la vie comme dans la mort !

    Faut-il s’en réjouir néanmoins ?

    Années 1900... génération de femmes dites « soumises et effacées... comme congédiées " ? Marie-Thérèse aurait-t-elle vécue dans l’ombre de son Emile ? Elle se serait alors, en toute logique, éteinte avec lui comme si, en partant, son Emile avait emporté une grande partie de son souffle de vie à elle ?

    Combien d'interrogations encore ! Nul doute : le tort d’une certaine modernité c’est bien d’avoir jeté le discrédit sur une telle union… d’en avoir fait le procès au nom de la lutte contre la servitude volontaire d’une condition féminine haïssable.

    Malheur à tous ceux qui n’ont jamais connu l’amour dans une union pérenne !

     

                                                                            ***

     

                  Passant devant toutes ces tombes, m'y attardant parfois - visages, noms et prénoms, dates de naissance - allée après allée, c’est alors que j’ai commencé à verser des larmes sur ceux que je n’avais pas encore perdus mais dont je me voyais déjà honorer et entretenir le souvenir, impuissant, penché sur leurs tombes, désarmé...

                  ... et puis finalement bien présomptueux car, rien n’indique que je ne les précéderai pas dans ce lieu, en effet.

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  • Jean de La Fontaine ou le clair-obscur de la raison politique et humaniste dans la fable

     

     

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    Le chat, la belette et le petit lapin*


    Jean de la Fontaine
    (-- Livre septième – Fable XV 
    "Le chat, la belette et le petit lapin" a pour source une fable de Pilpay - Brahmane hindou (3es. ?) « D’un chat et d’une perdrix » tirée du livre des Lumières (1).
     
     
    ***



    Du palais d'un jeune Lapin
    Dame Belette un beau matin
    S'empara ; c'est une rusée.
    Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
    Elle porta chez lui ses pénates un jour
    Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour,
    Parmi le thym et la rosée.


    Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
    Janot Lapin retourne aux souterrains séjours.
    La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
    O Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?
    Dit l'animal chassé du paternel logis :
    O là, Madame la Belette,
    Que l'on déloge sans trompette,
    Ou je vais avertir tous les rats du pays.


    La Dame au nez pointu répondit que la terre
    Etait au premier occupant.
    C'était un beau sujet de guerre
    Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.


    Et quand ce serait un Royaume
    Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
    En a pour toujours fait l'octroi
    A Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
    Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.


    Jean Lapin allégua la coutume et l'usage.
    Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis
    Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils,
    L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
    Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?
    - Or bien sans crier davantage,
    Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.
    C'était un chat vivant comme un dévot ermite,
    Un chat faisant la chattemite,
    Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
    Arbitre expert sur tous les cas.


    Jean Lapin pour juge l'agrée.
    Les voilà tous deux arrivés
    Devant sa majesté fourrée.
    Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,
    Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
    L'un et l'autre approcha ne craignant nulle chose.
    Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,
    Grippeminaud le bon apôtre
    Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
    Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.
    Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois
    Les petits souverains se rapportant aux Rois.

     

     

     * La Fontaine aurait-il été proudhonien avant l'heure :"La propriété, c'est le vol" ? Ou bien encore, La Fontaine aurait-il été un apologiste de la rapine, à la fois révolutionnaire et gangster pour finalement botter en touche : ni la rapine ni le droit qui aurait pour fondement l'usage et la coutume, loin de la justice, mais bien plutôt...  la soumission à l'arbitrage du plus fort ? Ou alors, la dénonciation de cet arbitrage et du risque encouru par tous ceux qui seraient tenter d'y recourir ?

     

    _____________________

     

     

                      " Loin de ces rapports de force très crus entre maître et esclave qui faisaient, selon la légende, de chaque intervention d'Esope, une stratégie d'esquive et de survie face à la violence du monde... d'un redoutable potentiel critique, si La Fontaine adopte au seuil du premier recueil de ses fables la posture humble de simple "traducteur" d'Esope, il ne manque pas, dans sa préface, de faire état des libertés qu'il s'est données vis à vis de ses modèles.

    Si l'on en croit toute une tradition critique, La Fontaine aurait donc réalisé ce petit miracle : en devenant en quelque manière "notre Homère", il aurait pour longtemps "reterritorialisé" le genre le plus nomade, exportable, atopique qui soit : la fable. Mais cet encrage profond dans une situation précise (la France du règne personnel de Louis XIV), n'est en rien un enfermement : ces fables (apologues), en s'enracinant plus fortement que leurs devanciers (1) dans un terreau socio-politique spécifique, n'en auront acquis que plus de "pouvoir" encore ultérieurement.

    Qui ne pourrait témoigner de l'aptitude sans précédent des Fables de La Fontaine à s'émanciper de leur contexte immédiat, à éclairer d'autres types d'actualité, à venir hanter d'autres états de l'imaginaire collectif et de la langue ?

    (...) C'est que la fable selon La Fontaine, cet objet ténu, d'apparence aussi humble que celle du roseau, a résisté là où bien des chênes d'allure plus impérieuse ont basculé dans le néant de l'oubli. Cette souplesse extrême, elle le doit d'abord, à sa puissance intégrative sans égale : du premier recueil (1668) au second (1678-79), on assiste à une prodigieuse extension du domaine de la fable et les commentateurs ont souvent comparé, à juste titre, l'apologue lafontainien à un "creuset" où tant de traditions viennent se mélanger, et où les éléments d'autres genres -épopée, poésie lyrique, tragédie, contes et nouvelles, comédie surtout... - se fondent en d'improbables métissages, sans que pour autant ces rencontres surprenantes de tonalités, de registres et de styles virent immanquablement au burlesque, école de liberté elle aussi présente dans les Fables, mais le plus souvent étrangère au "tempérament" recherché par La Fontaine.

    Par la grâce de cette souplesse savante et rusée, la fable pourra plier à tous les vents que feront souffler sur elle les vicissitudes de l'histoire. Or, cette souplesse ne tient pas seulement à cette aptitude exceptionnelle à parasiter les autres genres et à les faire communiquer par des voies imprévues, elle doit beaucoup également à la mise en échec de toute parole excessivement dogmatique. Dans le grand voyage des Fables, les dogmatismes locaux semblent systématiquement voués au ridicule et au malheur. Par ailleurs, une expérience de plus de trois siècles a amplement démontré que les interprétations univoques de telle ou telle fable n'ont pas résisté bien longtemps. C'est que, semblable en cela à l'essai montaignien, la fable ainsi conçue se prête mieux sans doute que tout autre genre, à une pensée de la situation, de l'occasion, de la contingence. Elle se dérobe à toute signification allégorique définitive et stricte ; et la recherche des influences et des sources qui l'irriguent, si elle peut fasciner en soulignant la virtuosité des transpositions, ne restreint généralement  en rien la gamme des interprétations possibles - bien au contraire."

                                                          Jean-Charles Darmon - 2002

     

     

     

    1 –  d'autres sources encore à propos de l'oeuvre de l'auteur : Esope, Phèdre, Epicure, Horace, Erasme…

     

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  • Antonin Artaud par Colette Magny : confessions

    .

    .                  Mort au monde... Antonin Artaud nous revient plus vivant que jamais avec ce texte lu par Colette Magny *

     

     

                  "... Je dis ce que j'ai vu et ce que je crois ; et qui dira que je n'ai pas vu ce que j'ai vu, je lui déchire maintenant la tête. Car je suis une irrémissible Brute, et il en sera ainsi jusqu'à ce que le Temps ne soit plus le Temps.

    Ni le Ciel ni l'Enfer, s'ils existent, ne peuvent rien contre cette brutalité qu'ils m'ont imposée, peut-être pour que je les serve… Qui sait ? En tout cas, pour m'en déchirer.

    Ce qui est, je le vois avec certitude. Ce qui n'est pas, je le ferai, si je le dois. Voilà longtemps que j'ai senti le Vide, mais que j'ai refusé de me jeter dans le Vide. J'ai été lâche comme tout ce que je vois. Quand j'ai cru que je refusais ce monde, je sais maintenant que je refusais le Vide. Car je sais que ce monde n'est pas et je sais comment il n'est pas. Ce dont j'ai souffert jusqu'ici, c'est d'avoir refusé le Vide. Le Vide qui était déjà en moi.

    Je sais qu'on a voulu m'éclairer par le Vide et que j'ai refusé de me laisser éclairer. Si l'on a fait de moi un bûcher, c'était pour me guérir d'être au monde. Et le monde m'a tout enlevé. J'ai lutté pour essayer d'exister, pour essayer de consentir aux formes (à toutes les formes) dont la délirante illusion d'être au monde a revêtu la réalité.

    Je ne veux plus être un Illusionné. Mort au monde ; à ce qui fait pour tous les autres le monde, tombé enfin, tombé, monté dans ce vide que je refusais, j'ai un corps qui subit le monde, et dégorge la réalité. J'ai assez de ce mouvement de lune qui me fait appeler ce que je refuse et refuser ce que j'ai appelé.

    Il faut finir. Il faut enfin trancher avec ce monde qu'un Être en moi, cet Être que je ne peux plus appeler, puisque s'il vient je tombe dans le Vide, cet Être a toujours refusé. C'est fait. Je suis vraiment tombé dans le Vide depuis que tout, - de ce qui fait ce monde, - vient d'achever de me désespérer. Car on ne sait que l'on n'est plus au monde que quand on voit qu'il vous a bien quitté.

    Morts, les autres ne sont pas séparés : ils tournent encore autour de leurs cadavres, et je sais comment les morts tournent autour de leurs cadavres depuis exactement trente-trois Siècles que mon Double n'a cessé de tourner.

    Or, n'étant plus je vois ce qui est. Je me suis vraiment identifié avec cet Être, cet Être qui a cessé d'exister. Et cet Être m'a tout révélé. Je le savais, mais je ne pouvais pas le dire, et si je peux commencer à le dire, c'est que j'ai quitté la réalité..."

      

           Une pensée pour tous ceux qui se savent séparés d'eux-mêmes dans leur relation avec le monde ; monde que l'on ne peut décidément pas refuser d'habiter, volontairement ou bien comme contraint par un envoûtement aujourd'hui encore mystérieux (et la schizophrénie est un tel envoûtement, une telle maladie)... qu'au prix d'un énorme préjudice à soi-même.

             A leur famille aussi.

     

     


    * Une Collette Magny qui a pu, à un moment de sa vie, se sentir, elle aussi, comme... séparée.

     

     

    Spleen - Charles Baudelaire (1821 - 1867)


                          A Pierre.

     

     

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  • On nous doit l'immortalité

     

    "Ne cherchez pas ! Ne cherchez plus ! Ils ont décidé pour vous ; décidé de votre espace le plus intime : votre espace intérieur. Et pour ne pas être en reste, ils se sont aussi occupés de votre environnement. En bousculant l'un, ils ont bouleversé l'autre. En ce qui vous concerne, c'est le divorce de la conscience. Le divorce entre ce qu'aurait dû être votre existence véritable et la connaissance que vous en avez aujourd'hui. Vous êtes ébranlé. Vous êtes sens dessus dessous : la stabilité n'est plus, l'évidence s'est retirée et l'unité avec elle, pour laisser la place à un questionnement sans fin sur hier, aujourd'hui et demain.


    - Laissez-moi ! Je suis fatigué.


    - Vous ne pouvez plus rien saisir. Vous ne pouvez plus déterminer la situation dans laquelle vous vous trouvez. Vous avez été happé dans le tourbillon irrésistible d'une organisation de l'existence qui vous a échappé. Dans cette organisation, l'action précède le savoir. Et maintenant que vous savez, eh bien, c'est trop tard. Mais vous avez servi et c'est là tout ce qui importe. Aujourd'hui, les réalités de cette organisation vous sont étrangères. Elles ne semblent plus vous concerner. N'ayez aucun regret : ces réalités ne vous ont jamais concerné en tant qu'individu. Quant aux situations qui y sont rattachées, c'est involontairement que vous les avez vécues et c'est inconsciemment que vous vous y êtes conformé et aujourd'hui, c'est sans vous que ce mécanisme poursuit son oeuvre. Vous n'avez eu conscience de rien. Aucune volonté de votre part dans cette adhésion. La clarté du savoir ne s'est pas offerte à votre entendement. Et même... si votre conscience a dû opérer sur elle-même et des années durant, des changements, aujourd'hui, force est de constater que vous êtes en panne et d'adaptation et d'imagination. D'où ce sentiment d'incompréhension qui vous écrase.

     

    - Je ne vous ai rien demandé. Je ne vous ai pas appelé.


    - Vous avez vécu indifférent, interchangeable et sans histoire. En vous, plus rien d'authentique ne subsiste. C'est le choc en retour. Vous n'appartenez plus à rien, à aucun peuple, à aucune époque et à vous-même, pas davantage. Vous n'êtes plus englobé. Vous êtes sans lieu et sans montre. Ni le temps ni l'espace ne vous sont d'un secours quelconque. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, pas moyen de mettre un visage et un nom sur un coupable puisque plus rien n'est identifiable. Pas de remède donc ! Vous n'êtes plus qu'un océan de symptômes. En deux mots, je dirais que vous êtes en train de faire l'expérience de votre propre néant.

    - Mais comment une telle chose est-elle possible ? Mille fois, j'y ai pensé mais à chaque fois, c'était comme si...


    - C'est dans l'ordre des choses : plus on y pense et moins on trouve un sens, une direction, un but, une raison d'y être et d'en être pour continuer d'en faire partie car, vous n'avez appartenu et vous n'appartenez plus à rien. Et plus vous y penserez et plus ces sentiments d'abandon et d'impuissance se feront plus pressants encore car la rationalité qui vous entoure n'a rien d'humaine. Elle ne sert pas un destin individuel, le vôtre ou bien, celui de votre voisin. Finalement, vous êtes un peu comme l'homme devant l'ordinateur et cet ordinateur ne soupçonne même pas votre existence en tant qu'être humain. De vous, il ne reçoit et ne perçoit que des pulsions électriques, des clics, des « Enter », des « Escape »... C’est tout.


    - Pourtant, j'ai eu une vie bien remplie.


    - Je n'en doute pas un seul instant. Mais vous n'aviez aucun devenir propre et aujourd'hui, vous n'avez plus de fonction. Vous êtes comme décomposé, démembré. En pièces détachées vous êtes ! Tout à fait désincarné maintenant. Car, ce qui fait sens, c'est la fonction que vous êtes censé remplir. Vous n'avez pas à faire sens en dehors de cette fonction. Pourquoi faire ? Pour ne rien remplir du tout, ni fonction ni les poches de qui que ce soit ? Inacceptable ! Pire encore : incohérent ! Incohérent et inutile et donc, à bannir au plus vite ! Les risques de contagion étant ce qu'ils sont, c’est à dire, haïssables, ça pourrait donner des idées aux autres. Vous comprenez ?


    - Je ne suis pas le seul dans ce cas !


    - La terre est accessible à tous. C'est vrai. Vous disposez d'une mobilité plus grande que jamais et pourtant, vous n'osez plus sortir de chez-vous parce que l'espace est entièrement occupé. Saturé, cet espace. Tout est à la fois unifié et désuni. Inadapté à votre temps, dans une constellation d'images invraisemblables et incohérentes, vous cherchez cette unité mais sa validité et sa pertinence vous échappent chaque jour, un peu plus. La désintégration vous menace. Comprenez bien une chose : vous êtes fini et le monde lui, est infini. Votre salut passait par la stabilité. On vous a servi le mouvement perpétuel. La réalité d'aujourd'hui est déjà dépassée par une autre réalité : celle de demain et... dès demain matin ! La rapidité de ce mouvement vous a fait perdre la tête. Etourdi, vous êtes ! Une vraie girouette ! Vous avez tourné sur le tour du potier jusqu'à vous détacher de votre axe vital, vous avez tournoyé un temps, comme ivre, et puis, une fois dans les décors, vous vous êtes rompu. Désaxé vous êtes ! Et la machinerie universelle ne prendra pas le temps de reconstituer pièce par pièce ce que vous n'auriez jamais dû cesser d'être quand on sait qu'il n'était pas question pour elle que vous le soyez.


    - Dernièrement, je pensais à des nouvelles conditions d'existence. Des nouvelles conditions qui me permettraient de me débarrasser de cette impuissance et de cette incompréhension qui me...


    - Impossible Monsieur ! Les conditions de cette organisation ont les propriétés du fer, du béton sans oublier tous les nouveaux matériaux qu'elle développe au jour le jour : les propriétés du béton sans le béton et les propriétés du fer sans le fer et bientôt, les propriétés de l’Homme sans l’homme. L'étape que vous franchissez aujourd'hui est aussi importante que le premier pas qui a mené l'homme sur la lune.


    - Et l'élément nouveau ? Oui ! L'élément nouveau ! Celui qui viendra tout remettre en cause.


    - A votre avis, de quoi parle-t-on depuis une heure ? Mais... de cet élément nouveau, précisément ! Quant à la remise en cause, je viens de vous l'expliquer : cette remise en cause a lieu tous les jours. D'ailleurs, nous ne vivons que de ça : de la remise en cause de tout contre tous et de ce qui est et de ce qui a été. Il n'y a qu'une manière d'être à la hauteur de cet élément nouveau qu'à défaut d'appeler de mes vœux, je nommerais Exigence Nouvelle : c'est de s'y soumettre et d'accepter de vivre sans réponse, sans but, loin de tous les miroirs pour ne pas crever la honte au ventre, révolté, misérable, atterré de non-sens et aveuglé par un constat d'échec total. Regardez autour de vous. Examinez votre chambre ; la chambre de ce mouroir qui a pour nom : maison d'accueil, de retraite et de fin de vie. En quoi ce lieu vous ressemble ? Ce lieu n'a de lieu que le travail de ceux qui l'administrent jusqu'à l'épuisement de leurs occupants. De votre passé et dans cette chambre, je vous défie d'y trouver un témoignage, une voix, un objet, un sourire et de cette fenêtre, une vue imprenable et familière ! Vous voyez ! La boucle est bouclée. De vous, de votre passé, de votre histoire, plus aucune trace physique, plus aucun témoignage.


    - Dans ces conditions, comment trouver la force de mourir ? Oui. Dites-moi : où trouver la force de mourir après une telle vie ?


    - Vous n'avez pas le choix.

    - Aujourd'hui, tout m'est étranger ! Etranger à tout ce que j'attendais, à tout ce qu'on était en droit d'espérer, nous tous. Oui ! Etrangères nos vies ! Etrangers nos rapports ; rapports faux, rapports contraints, rapports dictés par la peur, par toutes les peurs : la peur de l'humiliation, la peur de l'exclusion, la peur de l'échec. Ou bien alors, l'appât du gain pour une hypothétique place au soleil dans l‘espoir d‘y trouver un peu de sécurité, entre somnifères et anti-dépresseurs. Alors, comment accepter de mourir ?


    - Ne vous obstinez pas ! Cédez !


    - De nos forces, qu'en avons-nous fait ? Quel projet avons-nous servi ? Qu'avons-nous construit ? Comment et où trouver la moindre légitimité dans tout ce qu'on abandonne, dans tout ce qu'on laisse derrière nous ? Comment accepter de mourir face un tel bilan ?


    - On vous y aidera. N'ayez crainte.


    - Quand je pense à cette promesse...


    - Quelle promesse ?


    - Celle que notre organisation de l'existence portait en elle. Et cette promesse devait faire que tu aurais un sens, nous tous ouverts à l'infinité de tous les possibles. On pouvait tout accomplir. Et je n'ai même pas pu réaliser ou pu approcher cette promesse. Quant à la saisir... qui peut se vanter de l'avoir fait ?


    - Cédez ! Cédez ! Que diable ! Cédez ! Mais... quand allez-vous enfin céder ? Et puis, rompez ! Rompez cet entêtement ! Cédez et rompez !

    - Rien n’a été accompli. Tout reste à faire. Tout en sachant que ce qui sera fait sera défait avant même que nous ayons eu le temps d'en jouir, ou bien, de nous en approprier le sens et la valeur ; l'inestimable valeur.


    - Plaignez-vous ! Vous avez servi, c'est déjà pas si mal. Allez ! Cédez comme vous avez vécu.


    - Combien sommes-nous à pouvoir nous vanter d’avoir accompli quoi que ce soit pour nous-mêmes, pour les autres et pour ceux qui nous succèderont ? Qu'est-ce qui nous reste à célébrer ?


    - Cédez en cédant sans soupçonner que vous cédiez quand inconscient, vous vous êtes laissé conduire pas à pas, année après année, jusque dans cette chambre.


    - Derrière moi, je ne laisse aucun sourire radieux, aucun regard franc, un regard qui viendrait de loin, un regard profond, enraciné, un regard familier. Non ! Je ne laisse rien. Pas même un foyer dans lequel nos vies se seraient déployées, génération après génération, avec force, courage, respect, responsabilité. Regardez ! Je ne laisse aucune trace.


    - Ca tombe plutôt bien, voyez-vous ! car… aujourd'hui, chaque génération ne doit en aucun cas pouvoir trouver et suivre une trace : la trace d'une vie antérieure. La trace d'une vie avant la sienne... car, toute possibilité de retour sur une expérience qui aurait appartenu au passé doit être exclue. Vivre, c'est ne plus laisser de traces. Alors... ne vous obstinez pas !


    - Plus rien ne nous dépasse. La fin, nous sommes et les moyens. Rien d'autre.

    - Cédez !

    - Comment accepter de mourir après une telle révélation ? Comment mourir en paix avec soi-même et le monde ? Comment accepter de mourir après une telle déception, un tel accablement ?

    - Laissez-vous faire !

    - On nous doit l‘immortalité !

    - Comment ça ?

    - Jamais plus nous n'accepterons de mourir après un tel mensonge dans lequel nous nous sommes tous laissé conduire tel un troupeau de mouton bêlant. On nous doit l'immortalité, je vous dis !

    - Ne dites pas de bêtises, voulez-vous !

    - Nous exigeons l'immortalité ! Après un tel constat, on n'acceptera pas de céder notre place. On ne partira pas. On occupera les lieux ! Et faudra qu'on s'occupe de nous parce que... on s'accrochera jusqu'au bout. D'ailleurs, il n'y aura ni bout ni fin ! L'immortalité, je vous dis ! Sinon, ce sera la guerre ! Oui, la guerre ! Des massacres sans nombre par milliers, par millions ! Car, après un tel gâchis, jamais plus nous n’accepterons de mourir car nous n’accepterons jamais d’avoir vécu comme nous avons vécu."

     

    Copyright © Serge ULESKI

     

    Extrait du titre "Confessions d'un ventriloque" - ouvrage disponible ICI

     

    Pour prolonger : cliquez Serge ULESKI en littérature

     

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  • Penser l'humanité aujourd'hui avec le Transhumanisme

     

    Si le mal a une racine, c’est sûrement celle qui a été coupée.

     

    Jupiter voyant nos fautes, 
    Dit un jour du haut des airs : 
    « Remplissons de nouveaux hôtes 
    Les cantons de l’Univers 
    Habités par cette race 
    Qui m’importune et me lasse. 
    Va-t’en, Mercure, aux Enfers : 
    Amène-moi la furie 
    La plus cruelle des trois. 
    Race que j’ai trop chérie, 
    Tu périras cette fois. »

    Jean de la Fontaine ICI

     

     ***

     

    "Je suis anthropologue ! L'anthropologie, vous connaissez ?

    - Pas vraiment ! Enfin... vaguement.

    - C'est pas grave. Laissez-moi vous expliquer une ou deux choses, car il est important que vous compreniez tout de nous. Les psychiatres, les sociologues, tous ces représentants d'une science approximative et mollassonne, sans oublier les commentateurs, les politologues, les éditorialistes, les éducateurs et animateurs de quartiers - chefs de bandes inclus... tous ces gens-là ne progressent plus dans leurs analyses. Depuis des années, ils font du surplace. Ils bégayent. Ils tergiversent sans fin et sans but et sans résultats. Mais on va les mettre tous d‘accord car l'entrée dans le nouveau siècle se fait sous l'empire des sciences fondamentales : sciences pures et dures, biologie génétique et anthropologie au service des techno-sciences. Finies donc les sciences discursives, pareuses et lâches ! Fini l'amour de son prochain par amour pour soi ! Finie la charité ! Finie l'aumône ! Fini le soulagement de la souffrance pour atténuer le malaise de ceux que cette souffrance dérange ! Finie la culpabilité intermittente et éphémère parce que ... culpabilité d'humeur et non de conviction, des classes supérieurement émotives ! Finies les tentatives de médiations, d'explications et d'insertion et de réinsertion structurantes. A partir d'aujourd'hui, on ne cherche plus les arrangements à l'amiable. On n'explique plus, on n'insère plus ! On ordonne et on exige le silence ! Oui, Monsieur, on ordonne et... pour finir, on balaie devant notre porte toutes ces thérapies avortées. Notre science n'a plus besoin du retour au sein de notre normalité sociale et économique de ceux qui s'en sont écartés. Nous n'avons plus besoin de l'adhésion de ceux qui ne veulent ni comprendre ni adhérer. Vous ne voulez pas marcher droit ? Eh bien, rassurez-vous, plus personne ne vous demandera de marcher car, bientôt, vous ne marcherez plus. Aujourd'hui, nous avons élaboré une stratégie de substitution face à l'incurie de tous ces acteurs politiques et sociaux. Déboutés, ils sont ! Nous sommes sur le point de conclure et de transformer tous les essais. Nous sont maintenant capables d'apporter des solutions à tous les problèmes. Comprenez bien une chose : l'histoire de l'humanité est une bombe à retardement qui court à sa perte. Face à la déchéance de notre humanité, on peut rester les bras croisés mais... on peut aussi faire quelque chose, et vous savez quoi ?

    - Non. Dites un peu pour voir.

    - Supprimez l'être humain en tant que tel. Voilà ce qu'on doit faire.

    - Vous avez bu ?!

    - Vous dites ?

    - Vous êtes ivre !

    - Ivre ? Oui mais... d'une nouvelle ivresse : l'ivresse de ceux qui touchent au but. L'ivresse de celui qui est sur le point de franchir la ligne d'arrivée en tête, seul et sans conteste. Sachez qu'on ne guérit un malade mortellement atteint qu‘en le supprimant. Et supprimer l'être humain, c'est supprimer sa déchéance. Mais... vous devez vous dire :"Ils sont cinglés !" N'est-ce pas ?

    - Cinglés, je sais pas mais... ivres, certainement.

    - Vous ne comprenez pas ce qui nous motive. Notre savoir progresse plus vite que le développement intellectuel des êtres humains car nos sciences sont le fruit d'une conception exponentielle du développement de toutes les connaissances. D'où l'incompréhension de nos contemporains face au monde dans lequel ils vivent et dans lequel nous nous proposons, dès demain, de les faire vivre. Ca va beaucoup trop vite pour eux qui vont si lentement. Face à l'accélération des connaissances scientifiques, le fossé se creuse. Cette humanité-là, avec son égalitarisme infernal et têtu ne sera jamais à la hauteur de tous ces nouveaux enjeux. Elle ne sera jamais assez mûre et... elle ne le sera jamais assez tôt. D'ailleurs, vous-même, vous êtes, que vous le vouliez ou non, l'incarnation vivante de cette chute de niveau de compréhension et d'adaptation au nouvel état du monde. L'être humain n'a pas encore pris l'exacte mesure des conséquences des nouvelles technologies, alors, vous pensez bien : lui demander de comprendre l'ingénierie génétique et le concept de l'homme démonté, ré-assemblé et réinventé... parce que c'est bien de ça qu'il s'agit. Oui ! Monsieur ! L'homme réinventé du tout au tout !

    - C'est pas rien votre projet.

    - Aujourd'hui, nous avons la rage de conclure une fois pour toutes les fois où nous nous sommes arrêtés à mi-parcours pour regarder le train nous passer sous le nez à cause de types comme vous. Oui, c'est bien la rage de conclure, de tout conclure, qui nous anime et qui nous pousse en avant. Nous sommes au début d'une conclusion et d'une forclusion exemplaires : celles de l'homme concluant, définitif et forclos dans une finitude à sens unique et sans issue, comprenez : sans échappatoire ! Un vrai cul de sac, cette forclusion ! Enfin libre et responsable, l'homme n'aura plus qu'une seule origine : lui-même. Lui-même comme début et comme fin. Lui-même avec pour seul géniteur : la science. La seule origine de l'homme sera sa naissance, le jour de sa naissance et seule la science sera autorisée à se pencher sur son berceau. L'homme sera à lui tout seul... le père, le fils, la mère, l'oeuf, le coq, la poule et seule la science sera autorisée à pondre. Nous supprimons l'être humain pour mieux le libérer des malédictions de sa condition et des imperfections de sa nature car, c'est au delà de l'humain et de son histoire chaotique que nous irons chercher les outils nécessaires à la construction d'un monde enfin prévisible, un monde qui saura triompher de la nature humaine : nature égoïste, paresseuse, immature ; nature rebelle et réfractaire au changement et au sacrifice. Nous voulons un homme qui n'aura d'humain que le nom, un homme coulé dans un moule unique, indifférencié, un homme né sans cordon ombilical, un homme au-dessus de tout soupçon, sans mémoire, sans tradition et fatalement sans imagination, sans conscience et sans contradictions. Nos médias et tous les moyens modernes de diffusion et de communication y contribuent déjà, mais ce n'est pas suffisant. Après le décervelage et l'abrutissement, viendra la déshumanisation de cette espèce maudite. Finies les résistances des patients au processus thérapeutique ! Nous proposons aux gens de votre espèce, non pas de se soigner mais... nous leur proposons... sans vanité et jusqu'à l'ultime conséquence du don de soi ... de servir un projet inouï : servir et mourir ! Servir en mourant pour mieux servir les intérêts de la communauté scientifique. Cher Monsieur, nous travaillons au sens propre et au premier degré, sans gants, sans poésie et sans métaphore.

    - Vraiment ?

    - Nous allons enfin mettre la main basse sur tout ce qui touche de près ou de loin au vivant car quiconque contrôle le vivant, contrôle aussi et par voie de conséquence, la mort. Le processus de planification et d'instrumentation de l'être humain est en route et il cavale, il court... il court ce processus comme le furet quand il court... et rien ne pourra l'arrêter. Toutes les forces du progrès viendront modifier toutes les conceptions et ébranler toutes nos certitudes moralisantes. Et je défie de me prouver le contraire ? Trouvez-moi une voie et un domaine de recherche qui aient été entr'ouverts puis un jour, refermés, abandonnés à jamais ? Cherchez ! Vous n'en trouverez pas car personne ne fera le choix de l'ignorance. Personne ! Ils attendent de tout de nous et de cette nouvelle connaissance. Mais au réveil et devant le miroir de leur salle de bains, je peux vous dire qu'ils ne se reconnaîtront plus... parce qu'ils ne s'y... retrouveront plus... Sachez une chose Monsieur : la connaissance a deux têtes. Avec la roue, nous avons découvert la bicyclette et une nouvelle façon de torturer ; avec le fer, nous avons inventé le chaudron pour y faire cuire le Bœuf bourguignon mais aussi, l‘épée pour trancher les têtes. La radiographie nous a conduit tout droit à la bombe atomique. Eh bien, avec l'homme réinventé et recomposé, nous aurons aboli et la maladie et la mort, en échange de quoi, nous exercerons un contrôle absolu sur tous ces humains qui ne veulent plus mourir. Oui, il est là le prix à payer ! Nous contrôlerons et leur vie et leur mort ! Mais sachez une chose  : cette vie sans souffrance et sans la mort, cette vie-là devra se mériter. Les autres, ceux qui n'auront finalement rien mérité, les troubles fêtes, les aigris, les éternels insatisfaits, ceux-là nous apporteront la matière première dont nous aurons besoin ; matière génétique, bien évidemment ! Alors, ce sera... au pied, couché, pas bougé ! Sinon... à la trappe ! Et hop ! Direction... le labo !

    - Je vois.

    - Tous les crédits ont été votés. On est blindés. On est pleins aux as. Tous les feux sont au vert ! Alléluia !"

     

     

    Extrait du titre "Des apôtres, des anges et des démons" - Copyright Serge ULESKI

     

     

     

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  • Emma Bovary ou l’impossibilité du deuil de la transcendance

     

                  Dieu n’est pas simplement mort ; non, il s’est aussi retiré en nous laissant derrière lui l’ennui mortel, le spleen baudelairien. Arrivent alors la grande dépression et une exaltation qui ne charrie ni de déplace rien d’autre que du vent : on se croit arrivé alors que l’on n’est même pas encore parti ; on n’a pas bougé d’un pouce ; c’est l’illusion du mouvement, de l’action, un surplace vertigineux : on finit par trébucher avant de sombrer sans rémission.

                  Comment identifier en nous cet infini qui, chez certains êtres, hurle à la vie, à l’action et parfois même, à la mort ?

    La faculté de l’être humain de se croire autre qu’il n’est... est sans limite. Fiction, réalité… mais alors, qu’est-il raisonnable d’espérer pour soi et que peut-on attendre des autres ? Si c'est dans l’échec qu’on apprend, il n’est pas sûr du tout qu’Emma Bovary ait appris quoi que ce soit. A-t-elle seulement eu le temps ?

    Madame Bovary fut la première aux yeux du monde. Des millions d’autres -  par centaines - partageront le même sort : tête creuse, privée de concepts pour penser l'ennui, ce vide, ce manque indéfinissable, son malaise, sa maladie et son remède, Emma Bovary c'est aussi l’insaisissable désir de plénitude dans un monde de canailles : et jamais ce monde n’a été aussi actuel !

                Charles Baudelaire, misogyne et finalement conservateur, un Baudelaire libéral dans les mœurs (pour son bon plaisir en particulier avec les femmes des bordels de son siècle) mais traditionnel dans son attachement à un ordre social dans lequel d’aucuns sont nés pour commander, d’autres pour obéir, tout en haïssant la bourgeoisie issue de la Révolution française et de la révolution industrielle…

    Ce Baudelaire-là admirait Emma Bovary, âme ombragée mais impulsive, passionnée, déraisonnée ; il l’opposait aux femmes intellectuelles qu’il détestait. Il voyait en Emma l’animal : pas de cerveau mais des pulsions, de l’instinct propre aux femmes qui, soit dit en passant, se font souvent « balader » par les hommes et leur baratin ; à ce sujet, il est vraiment surprenant que Flaubert n’ait pas été accusé de misogynie. Sans doute est-ce parce qu’Emma est indéfendable ; comprenez : personne ne peut vouloir lui ressembler car un tel désir signifierait un aveu d’impuissance et de sottise. Personne n’aura ce courage donc.

    Mais alors, cette maladie de l’ennui qui s’étendra sur toute la société ne pouvait donc être incarnée que par une femme ? Un « Monsieur Bovary » est-il concevable et pas seulement littérairement ? L’homme au masculin, cet agité du bocal et de l’action qui a le sens des affaires, le goût des sciences et qui ne peut s’empêcher de nourrir l’histoire de l’Art, cet homme-là aurait-il pu sombrer dans une mélancolie aussi médiocre que trompeuse ?

     

                    Si Madame Bovary est un archétype, en revanche, Bartleby de Melville qui voit le jour trois ans avant Emma, est bien un personnage au sens le plus plein du terme : un individu unique doté d’une conscience hors du commun. Bartleby n’est pas simplement l’anti-Bovary - lucidité et intelligence -, il est la conscience qui manquait à Emma car Bartleby avait compris que tout ce qui nous serait proposé de vivre ainsi que les conditions à réunir pour le vivre, serait frappé d’immoralité telle une faillite sans précédent qui nous condamnerait à l’anéantissement : nous tous vivants mais morts.

    Car, Madame Bovary incarne très tôt toutes les « Bovary » à naître, à vivre et à mourir. En revanche Bartleby se compte sur les doigts d’une seule main. Sans doute n'y a-t-il qu’un Bartleby par génération. Et encore ! Rien n’est moins sûr.

    Bartleby est un personnage souverain, un génie de la conscience, qui plus est ; Emma est esclave ; dépourvue de talent, le génie du bovarysme est à chercher chez son créateur-auteur, Flaubert, qui n’était pas, contrairement à ce qu’il a pu affirmer, Emma Bovary, même s’il semble avoir couru de près, de très près, ce risque ; celui d’un bovarysme dévastateur ; y aurait-il succombé qu’il n’aurait jamais pu alors écrire ce roman-là et tous les autres.

    Si Bartleby est plus grand, bien plus grand que son auteur-créateur, Madame Bovary est très en dessous de Flaubert. Sans doute l'auteur a-t-il créé ce personnage comme pour conjurer le mauvais sort ; « Emma Bovary » tel un roman anti-dote du bovarisme, un peu comme un vaccin qui inocule le virus pour mieux le combattre ?

    Assurément.

     

                 Les grands malheurs, ceux qui s’étendent à toute la société, commencent toujours par les petits ; malheur unique car personnel, et pourtant déjà universel dans son caractère exemplaire. Il est vrai que l'ennui et le vide qui l'accompagne qui est aussi un produit du système social et politique, cet ennui-là frappe en priorité les êtres qui n’ont pas su se trouver à s’occuper ; il faut alors que l’Etat les divertisse : patriotisme, « Enrichissez-vous bonnes gens ! », la guerre, la haine, le bouc-émissaire, l’envie qu’il ne faut pas confondre avec le désir ; le désir c’est devenir qui on est ; la convoitise, c’est convoiter l’autre. Nuance importante.

    Bien avant les Rolling-Stones qui ont poussé le grand cri de l’insatisfaction sans toutefois nous l’expliquer, René Descartes, dans une de ses méditations, avait des choses profondes à dire à ce sujet.

    Insatisfaction permanente, mélancolie médiocre accoucheuses de rien - ce rien bien moins que rien aujourd’hui excepté pour des psys aux élans médiatico-mystico-pantoufle qui se font grassement rémunérer -, difficile d’être lucide quand on est incapable d’une telle exigence ; la tromperie du bovarysme touche autant soi que les autres car dans le « bovarysme » tout est erreur de discernement et de jugement. Emma l’apprendra à ses dépens.

     

                   

                                              Madame Bovary de Claude Chabrol - 1991 : l'agonie.

                      Agonie cruelle et interminable d'Emma Bovary : Prémonitoire, est-ce là tout notre siècle malade que vomit Emma ?

     

    ***

     

                      Il n’a pas de vie banale ni de destin obscur qui mériteraient que l’on se méprise avant de se méprendre ; il n’y a que la beauté d’une existence conforme à sa propre existence dans un environnement tout aussi en accord ; une existence vraie dans un environnement qui ne ment pas car la vérité, le vrai, c’est la définition même du beau : une belle existence est une existence vraie loin de toute considération quant à la réussite sociale et matérielle.

                     L’idéal amer a eu raison d’Emma qui a voulu vivre alors qu’elle aurait dû se contenter de rêver : la littérature - le roman en particulier - soutenue par un lectorat majoritairement féminin, c’est fait pour ça après tout ! Et pas seulement les romans de gare.


    Artistes peintres, auteurs, musiciens… pour ceux-là, c’est l’Oeuvre qui les sauve. Sans talent, sans don, Madame Bovary était donc condamnée très tôt. Artiste, elle aurait survécu à son malheur. Sans œuvre, elle se condamnait à une fin tragique, le suicide, pour ne pas avoir à affronter la honte d’un fourvoiement pathétique et ses conséquences : les assumer aurait été au-dessus de ses forces ; la honte d’une trahison imbécile aussi (avoir trompé son mari et son monde pour en arriver là !), trahison stérile, en pure perte, sans profit ; trahison idiote qui ne vous laisse rien, démunie ; la nature de cette trahison-là  y est pour beaucoup dans la décision d'Emma Bovary d'en finir avec sa vie, sa maigre vie. N’en doutons pas un seul instant : il y a des chutes peu glorieuses qui frôlent le pathétique ou bien pire encore : l’indifférence. Des chutes pour rien. Encore le rien ! On n’a alors qu’un souhait, qu’un désir, un seul impératif : s’effacer, disparaître et si possible dans une souffrance spectaculaire comme pour en mettre plein la vue une dernière fois à un entourage que l'on sait déjà perdu et bientôt hostile : un plus grand mal comme moindre mal, le sien propre avec l'espoir d'y faire naître un peu de mansuétude ?

    Après tout, on ne fait pas de procès à un mourant.

     

                      Jamais le réalisme en littérature aura autant servi la fiction d’une représentation de soi ; plus Emma s’égare, plus le monde réel s’impose à elle et au lecteur ainsi qu’à l’auteur. A quel moment nous est-il donné de plaindre Emma Bovary ? A quel moment décide-t-on de céder à la compassion, d’accepter de faire un bout de chemin avec elle dans sa déchéance ? Difficile d’identifier ce moment. Et puis, le lecteur se décidera-t-il à céder à cet élan compassionnel ? Emma Bovary manque décidément de qualités humaines. Et ça n'aide pas. L’auteur alors ? Rien ne l’indique. Flaubert clôt son roman, tire le rideau, boucle ses valises sans état d’âme même s'il n'épargne personne ; sur Emma Bovary et la société qui l'entoure, il nous propose le regard clinique de l’ethnologue doublé d’un sociologue. Il n'y aura personne à sauver même pas Charles Bovary, l'époux, le double d'Emma, son alter-égo dans la sottise. Et ça, c'est déjà un parti pris, voire... une déclaration de guerre au genre humain.

    Flaubert misogyne et misanthrope ? Il récidivera à deux reprises avec "Bouvard et Pécuchet" et "L'éducation sentimentale".

     

                    Mais au fait, qui sommes-nous ? Qui est Madame Bovary ?

                    Fatiguée, usée par une grande énergie illusionniste d’un matérialisme responsable d’un bon nombre de déséquilibres (psychologiques et autres), d'un "romantisme à la manque", Madame Bovary n’aura convaincu hélas personne. Dans cet ouvrage, le siècle de Flaubert ne saura pas y lire un avertissement ; le personnage était encore trop vert sans doute ; il manquait de maturité ; à moins que ce ne soit ses lecteurs.

     

     

    ***

     

    bovary.jpg

                     Cent cinquante ans ont passé.

                     Trop-plein, harcèlement consumériste, autoritarisme des modes, saturation, impasse écologique et ontologique, l’illusion lève le voile, le miroir cesse de mentir, la grande dépression touche à sa fin. Emma Bovary sort de son cauchemar ; elle a retrouvé les premiers étonnements de l’enfance : c’est la re-découverte des saisons qui se succèdent et c’est aussi la plénitude du fait d’être au monde, tout simplement ; c’est la belle simplicité du beau et du simple conformes à leur objet qui nous rappelle que la feuille n’est pas la branche ; la branche le tronc. La force n’est pas tout ; le frémissement du plus faible a autant d’importance que l’immobilité mastodonte du roc. Et puis, qu’on n'oublie pas que l’arbre ne pourrit pas toujours par ses racines.

                    Née en 1856, déjà à l'agonie dès les premiers jours de sa naissance, Emma Bovary qui, pour son malheur, ne connaissait pas les bienfaits de la contemplation heureuse car prudente, meurt épuisée après un siècle et demi de souffrances bien inutiles. C’était couru d’avance : s’ouvrir à l’infinité des possibles quand on peut tout juste mettre un pied devant l’autre… quelle idée folle !

    Malheur métaphysique d’une modernité qui ne s'est jamais démentie, il semblerait que ce malheur ait aujourd’hui atteint enfin son épuisement. Le mal est bel et bien identifié ; la guérison peut donc commencer. Et puis...

     

                      

     

                   Que celui ou celle qui n'y a jamais cru un jour, même une heure, lui jette la première pierre.

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  • Penser la dissidence aujourd'hui avec Don Quichotte et Sancho Panza

     

                      L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche ou L'Ingénieux Noble Don Quichotte de la Manche (titre original en espagnol El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha) est un roman écrit par Miguel de Cervantes et publié à Madrid en deux parties, en 1605 et 1615.

     

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               Don Quichotte et Sancho Panza... mais... qui est l’un, et où est l’autre ?

     

     

                     Certes, pour être brutal, le don Quichotte de Cervantès est bel et bien un mythomane paranoïaque, et son compagnon d'infortune, Sancho Panza, son          «médecin», sa tentative de cure ; Sancho est celui qui, compassionnel et patient, tentera, sans relâche, à chacune des hallucinations de son Maître, de le ramener à la raison : celle de la réalité de ce qui est, de ce qui existe contre tout ce qui n’est pas et qui n'est que le fruit d’un cerveau malade, celui de don Quichotte en l’occurrence.

                       Disons-le sans tarder : ce qui fait que ces deux figures de la littérature mondiale sont attachantes et parfois même émouvantes, c’est leur bonne foi totale, leur honnêteté à tous les deux. Ce qui fait que nous lecteurs, nous ne pouvons pas nous empêcher de les aimer c’est l’absence de vice et d’arrière-pensée chez ces deux personnages car aucun d’eux n’est manipulateur ou menteur ; aucun d’eux ne manipule l’autre ni ne lui ment : respect, commisération, efforts redoublés, l’un tentant de sauver l’autre… et l’autre d’instruire l’un sur un idéal existentiel : l’esprit de chevalerie.

    Mais alors…

    Dans cette perspective-là, - un don Quichotte paranoïaque et un Sancho Panza « médecin », et si les don Quichotte d’aujourd’hui, loin d’être attachants, ne faisaient plus sourire personne ? Car enfin, ne serions-nous pas tentés de les juger plutôt détestables tous ces négateurs d’une réalité délibérément travestie dans le but de servir non pas un esprit chevaleresque  - noblesse, courage et générosité -, mais une idéologie, une seule, celle de la domination : la protection des intérêts de la classe dominante, ou plus exactement l’hyper-classe, oligarchie mondiale aux intérêts mondiaux ?

    Car ne nous y trompons pas : nous ne sommes plus en présente d’un don Quichotte paranoïaque mais bien plutôt d’un don Quichotte machiavélique : un stratège politique hors pair.

    Aussi, il semblerait que seuls les Sancho Panza d’aujourd’hui soient encore dignes de considération. Certes, ils ne sont plus « médecins curateurs » mais activistes lanceurs d’alertes ; et s’ils ont perdu leur jovialité, leur truculence… c’est qu’aujourd’hui, les enjeux sont d’un tout autre ordre : il n’est plus question de ramener à la raison un Don Quichotte égaré et agité mais tendre et pacifique, fou à lier mais dont la folie n’est un danger pour personne excepté pour lui-même ; il s’agit bien plutôt de dénoncer et de tenter de contenir l’expansionnisme d’un Don Quichotte pour lequel le pouvoir c’est la domination et la fin…tous les moyens : manipulations , corruption, intimidations, assassinats, guerres ; un imprécateur de premier ordre.

                 Dans une autre perspective maintenant, la plus courante, même si erronée, à savoir… un don Quichotte homme des causes perdues qui se bat contre des moulins à vent alors que l’ennemi, le vrai, est ailleurs mais inaccessible - comme hors de portée -, un don Quichotte non paranoïaque donc... curieusement, il se pourrait bien que la réalité soit aujourd’hui incarnée par ce don Quichotte-là et la fiction, ou plus exactement dans le contexte qui est le nôtre, la falsification des faits aux fins de domination le soit par un Sancho Panza qui n’aurait alors qu’un souci : faire passer notre don Quichotte pour un mythomane paranoïaque aujourd’hui calomnié en tant que "complotiste" et décrié par toute une classe politico-économico-médiatique au service de la domination.

    Et la dissymétrie entre ces deux personnages est telle que le combat est loin d’être gagné. Toujours dans cette perspective d’un don Quichotte non paranoïaque, force est de constater que dans les faits, chaque jour est une défaite : don Quichotte homme des causes perdues s’effondra vaincu et mourra sans doute épuisé dans un combat pour la vérité d’une réalité de plus en plus évanescente… et Sancho Panza, l’homme de la mystification délibérée triomphera.

              En revanche, et pour revenir à Cervantès et à son don Quichotte négateur du réel, la situation s’est aujourd'hui inversée : dans le contexte d’une mondialisation liberticide, sans honneur et sans justice, c'est bel et bien le défenseur de la fausse-réalité, celle de la société du spectacle à une échelle maintenant mondiale, qui a triomphé : Don Quichotte donc, celui qui dit ce qui n’est pas ; et Sancho Panza, le soi-disant complotiste non pas négateur mais pourfendeur de cette fausse réalité, a sans doute déjà perdu même si en ces temps de confusion et de faux-semblants, les puissants avançant masqués, il se pourrait bien que tout le monde soit le don Quichotte de l’un et le Sancho Panza de l’autre car tout est fait pour entretenir une telle confusion qui ne sert qu’un seul intérêt…

    Devinez lequel !

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                   Billet de blog rédigé en réaction à la conférence de Michel Onfray : « Le principe de don Quichotte » en mai 2013 : ICI ; un Onfray qui, comme à l’accoutumée, évite soigneusement de prendre quelque risque que ce soit, jamais un mot plus haut que l'autre, dans une approche et analyse plutôt œcuméniques (tout le monde pouvant y trouver son compte : réconciliation et consensus), s'en prenant aux vieilles lunes du stalinisme... tout en se gardant bien de transposer cette fable de Cervantes dans un contexte pourtant bien plus brûlant : la falsification de la réalité, la distorsion des faits sans doute sans précédent dans l’histoire ( à savoir : qui fait quoi, à qui, où, comment, pourquoi et pour le compte de qui ?) par une coalition politico-énonomico-médiatique pour laquelle ce qui est ne doit pas être.

    Aussi, il semblerait bien que Michel Onfray ait lui aussi quelques problèmes avec la réalité liberticide d'une actualité de crises et de guerres aussi mensongères que dévastatrices.

    Il n'en reste pas moins qu'Onfray n’est définitivement ni un don Quichotte dans un cas ni un Sancho Panza dans un autre. Une seule réalité lui colle à la peau néanmoins : elle est commerciale et touche au marketing : une réalité qui consiste à devoir vendre des livres au plus grand nombre : pas de vague donc ! Pas de vague, pas de vague,  jamais ! Excepté dans le microcosme parisien (avec un ouvrage contre Freud et un autre contre Sartre)… microcosme dont tout le monde se fout… et dont la réprobation ne vous fera jamais perdre un seul lecteur.

     

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                  Images extraites de l'adaptation d'Orson Welles pour le cinéma du roman de Miguel de Cervantes( 1605). Réalisation commencée dans les années 50 et achevée dans les années 70. Ni les acteurs, ni Orson Welles ne verront le film monté. Saluons au passage Akim Tamiroff (Pancho... un fidèle... souffre douleur de Welles) et l'acteur Francesco Reiguera, et toute l'équipe de la post-production : montage image, son, musique et voix.

     

     

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  • Le sang des bêtes * : généalogie de l’ébranlement de notre sensibilité

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     Identités

     

             De l’avis de l’auteur Tristan Garcia, au fil des ans, et sur de nombreuses décennies, la séparation entre nous, humains, et eux, animaux,  nous est devenue douloureuse. Une brèche a entamé la ligne infranchissable de l’espèce ; cette brèche, c’est la reconnaissance de la souffrance chez des animaux décidément de moins en moins bêtes.

    Qu’est ce que nous supportons ? Qu’est-ce que nous ne supportons plus ? Et l’auteur de poser cette autre question : au moment où nous ne vivons plus ensemble, nous les humains, pourquoi ce lien, celui d’une nouvelle communauté morale qui nous relie aux autres animaux, s’impose-t-il ?

    Certes, la relation entre ce que nous pouvons supporter qu’il soit fait à un être humain et ce que nous pouvons supporter qu’il soit fait à un animal (l’auteur ne traite pas de la souffrance des végétaux sans doute au grand soulagement des végétalistes !) permet de comprendre les divers états de la sensibilité humaine ; or, nous supportons de plus en plus mal les expériences pratiquées sur des animaux in vivo ainsi que l’abattage industriel des bêtes destinées à notre alimentation, cet envers industriel de notre mode de vie pourtant tout aussi industrielle : il suffit de prendre un RER aux heures pleines pour s’en convaincre ; on se sent très vite volaille en général et poulet en particulier.

     

                Pensez donc ! Même les éleveurs ont du mal à tuer eux-mêmes leurs propres bêtes ; ils se résignent souvent à porter leurs animaux - même quand la loi ne les y oblige pas -, à un professionnel qui les abat loin de leur regard. Souvenons-nous de la crise de la vache folle et des témoignages de ces éleveurs en larmes ; témoignages d’une sincérité plus touchante encore que l’objet de leurs désarroi, désespoir et traumatisme, à savoir : l’abattage de leurs bêtes ; cheptels par milliers.

    Usage expérimental et usage alimentaire… (on n’a jamais autant sacrifié de hamsters, de souris, rats, et tué de poulets, porcs et boeufs), plus l’animal est devenu un matériau objectif pour le fonctionnement de la société humaine (alimentation et expérimentation) sur le mode d’une instrumentalisation comparable aux yeux des animalistes à l’exploitation du prolétariat et à tous les camps de la mort du 20è siècle, pour ne rien dire de la figure de l’animal violent, goinfre et lubrique… plus des efforts et des investissements aussi lourds que financiers ont été déployés pour nous imposer cette autre figure ; la figure de l’animal symbolique des contes destinés à l’éducation des enfants, et sa représentation : animal fidèle et jovial d'après Kipling du Teddy bear.

    Mais alors, qui sommes-nous à la fin ? Et puis qui sont-ils ?

     

                  Si les autruches sont des animaux sympathiques et dignes de considération, inutile de voiler la face de qui que ce soit, même avec son consentement ; l’auteur l’affirme : le nous a bel et bien évolué et tend  aujourd’hui à comprendre les animaux, tous les animaux, voire même… la biosphère (le nous écolo) ; et c’est bien d’une post-humanité qu’il est question.

    Pour l’animaliste, l’humain n’est humain que lorsqu’il excède son humanité et qu’il inclut dans le nous le monde animal, sur le modèle de la culture qui permet  de se dépasser soi-même (de sortir de sa nature, de son espèce en l’occurrence, d’aller voir ailleurs, de l’autre côté de la palissade). A partir de ce nouveau postulat, voit alors le jour, une nouvelle communauté de sensibilité avec tout ce qui souffre et que l’on a fait souffrir ; une communauté désireuse d’ouvrir la voie à une humanité moderne nonobstant tous les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre - il est vrai que ce ne sont pas les mêmes qui lâchent les bombes et qui ouvrent des refuges pour animaux, à moins que… une fois à la retraite, repos du guerrier oblige, et mauvaise conscience aidant tous ceux qui ont besoin d’être aidés, soldats et mercenaires ne se décident à faire amende honorable en ouvrant qui, un chenil, qui, un refuge -,

    Et peu importe que ce refus de la barrière des espèces (l’homme et l’animal… ça fait deux ; et plus même !) assimilé à du racisme (statut de l’animal au rang d’être inférieur) provoque l’incapacité à définir ce qu’est au juste un « animal » et ce qui le sépare de l’animal humain ! Seule la souffrance deviendra l’ultime critère de la morale jusqu’à la reconnaissance d’une communauté de souffrance de l’homme à l’animal. L’infranchissable est par ce biais franchi : animaux et êtres humains... même enfer, même paradis ! Et face à la souffrance animale, le droit pour y mettre un terme.

    Mais n'est-ce pas mettre la charrue avant les bœufs ? A peine avons-nous le temps de nous pencher sur la compréhension en nous  du caractère révoltant de l’injustice faite à l’espèce animale que... déjà, ce droit qui occupe toute la place vient ruiner la recherche de la connaissance de la personne humaine car... toute question de droit n’est-il pas un effet de la compréhension de ce que nous sommes ? 

    Vous voulez comprendre une nation - voire même une civilisation-, commencez donc sans tarder par étudier le droit qui la fonde !

     

    ***

     

              Dans cet ouvrage, l’auteur convoque en première de couverture ainsi que dans le texte, un dénommé Bentham et son « introduction aux principes de morale et de législation (1789) » ; plus particulièrement le chapitre consacré à l’illégitimité des cruautés imposées aux autres espèces animales par l’être humain. 

    Pourquoi ne pas cesser de limiter la sphère du droit aux humains seuls ? Pourquoi ne pas l'étendre à tout ce (ceux) qui souffre(nt), animaux et humains confondus ? Et Bentham de poursuivre : « Pourquoi devrait-on les abandonner à leur sort ? Après tout, un cheval ou un chien adulte n’est-il pas au-delà de toute comparaison un animal plus raisonnable, plus susceptible de relations sociales qu’un nourrisson d’un jour ou même d’un mois ? » Bentham fera sauter du même coup la catégorie aristotélicienne d’ « en-puissance » pour laquelle seul l’enfant est une personne humaine en puissance et pas le cheval ni le chien.

    Plus tard, ce sont les défenseurs de l’antispécisme (1) et des droits des animaux - auteurs de la pensée animaliste - Singer, Regan, Nussbaum et d'autres encore -, qui seront appelés à témoigner.

    Conscience accrue jusqu’au malaise... notre rapport pratique avec les animaux a conduit à la séparation radicale de leur mode de présence pour nous ; de l’animal il ne reste plus que les Animaux urbanisés (domestiques), animaux industrialisés (alimentations) et animaux scientificisés (expérimentation ou protection). L’humanité souffrirait donc conjointement et indissociablement de la souffrance animale et de sa culpabilité à son égard face aux contradictions de notre mode d’organisation de l’existence qui a séparé l’animal en différentes parts de vie. Culpabilité pouvant aller jusqu’à souhaiter chez certains groupes organisés,  la fin de la société et des êtres humains et de leur tyrannie sur l’animal comme condition de l’émancipation des autres animaux. Culpabilité que l’auteur n’hésite pas à lier à une crise d’identité : nous ne savons plus où arrêter notre humanité : notre nous ; et l'on s'empressera d'ajouter... un nous décidément bien incapable de protéger cette humanité, sinon a postériori, une fois le pire consommé, à la tribune des cours et des tribunaux internationaux des catastrophes humaines. D'où ce dévolu (d’impuissance) jeté sur nos amis les bêtes… chiens, chats, phoques, baleines, abeilles et ivoire d’éléphants sans distinction d’espèces dans un sur-investissement affectif et/ou procédurier compensatoire censé nous sauver d'un ébranlement dont l'homme du XXe siècle et sa mémoire n'en finissent pas d'accuser le choc en retour (déception, ressentiment, haine à l'encontre du genre humain, c'est selon) : le choc de la trahison d'une civilisation porteuse d'une promesse de progrès (et de protection) pour tous ; promesse infantilisante qui prépare mal au pire qui semble être, lui, toujours sûr sauf pour les survivants, on en conviendra (2).

     La douleur, mesure unique du rapport entre eux et nous ! La douleur, encore la douleur comme seul point de communion par empathie, par angoisse, par culpabilité ! A l’heure de toutes les modernités, même post-modernes,  il semble que seules la souffrance et les catastrophes (3) nous permettent de demeurer encore un peu… ensemble au sein d'un cercle maintenant élargi à l’animal à grand renfort d’associations, de groupements, de groupuscules de défense - parfois musclée - des droits des animaux.

      

    Projection

               Si pour le spéciste, l’animal est d’abord un concept, pour l’animaliste, l’animal est une figure vivante. Anthropomorphisme contre anthropocentrisme… animalistes contre spécistes, la figure de l’animal, ce que chacun d’entre nous projette sur cet animal,  animal miroir et reflet, comment nous nous le représentons, est à l’origine de tous les débats passionnés, houleux et parfois même haineux. 

    Figure de souffrance et de culpabilité, l’animal miroir de l’esclavage, du colonialisme, des holocaustes passés et à venir, de l’exploitation ouvrière, de la domination masculine, êtres humains animalisés, traités comme du bétail... l’animal devient alors une figure hyperbolique de tous les dominés de la terre. Un nouveau nous arrive au monde : «  Moi et tous les autres animaux – droits, justice, respect, inviolabilité. » 

    Et ce sera pain sec à l’eau pour tout le monde et pour la fin des temps car, jamais plus, l’animal ne sera un matériau objectif pour le fonctionnement de la société humaine : alimentation, expérimentation, sans oublier une domesticité de compagnie affectueuse.

    Non, rien de rien. ! Non, plus rien de rien.

     

    Compréhension

              Et votre humble serviteur de conclure, laissant là l'auteur Tristan Garcia poursuivre seul sa route manuscrite...

     

                    Rien n’est moins animal qu’un animal domestique car à notre contact il devient ce que nous attendons de lui ; malléable, il ne le devient pas simplement pour nous (compensation, transfert et fantasme) mais bien pour lui-même ; il le devient dans les faits jusqu’à nous singer et nous mimer (ce que Deleuze avait oublié de comprendre à propos des bêtes domestiques) ; et même si on nous conseillera la prudence (après tout on ne sait jamais si et quand la bête qui sommeille se réveillera) nul doute, cet animal flatte notre orgueil affectif et notre vanité caritative et autres couronnes de lauriers !

    Et c’est alors que cet animal devient Dieu, c’est à dire : tout l’amour dont nous ne sommes plus capables les uns envers les autres, entre êtres humains - recevoir, donner, partager -, et son maître avec nous (d’où le fameux « chien-chien à sa mémère » - sur-investissement affectif compensatoire par excellence) à une époque où l’on n’a jamais autant cherché à nous écraser sous le poids de milliers d’ouvrages traitant de morale et d’éthique, bibliothèque après bibliothèque, rayon après rayon, sermon après sermon, dans un univers culpabilisateur toujours en expansion (plus les crimes commis sont grands, nombreux et récurrents, plus l’éthique et la morale accourent).  

    Face au spectacle d‘un cheval maltraité par son cocher, même Nietzsche, homme de tous les refus (ne jamais oublier que dans Nietzsche, il y a surtout Niet !), succombera à cette autre sensibilité qu’il jugeait pourtant décadente – la sensiblerie -, et ce jusqu’à la folie (normal ! Nietzsche ne faisait rien à moitié) : c’est le point d’équilibre entre l’extension indéfinie de notre empathie et une certaine capacité limitée à souffrir de la souffrance de tout ce(ux) qui souffre(nt) qui atteint là son point de rupture ; la balance de nos émois penchant en faveur d’une empathie capable de tout et de son contraire jusqu’à la haine pour nos semblables qui ne nous ressemblent plus.

     

                A la vue de ce que nous laissons et trainons derrière nous, face à ce qui nous attend, et alors que l’homme n’a pas fini d’être un loup pour les agneaux que nous sommes tous avant de devenir à notre tour des fauves, l’animal lui, domestique ou non, n’a pas fini d’être un Dieu pour l’homme à la fois moderne et post-moderne, un homme défait, ébranlé au cœur dur mais à la tripe sensible (Bernanos).

     

     

     

    1 - Pour l’antispécisme (les hommes et les animaux ne font qu'un),  le spécisme est à l'espèce ce que le racisme et le sexisme sont respectivement à la race et au sexe (Eh oui ! Rien moins !).  

     

    2 - Analyse qui a échappé à notre auteur finalement pas très courageux ni téméraire ; et de ce qui suit, il semble être passé aussi à côté : au XXe siècle, on n'a jamais tué autant d’êtres humains, de poulets, de boeufs et autres volailles et bovins, tout en se préoccupant comme jamais auparavant de ces mêmes êtres humains et de ces volailles et bovins On n’a jamais connu  autant d’associations de défense des droits de l’homme et de l’animal. S'agit-il là encore d'un sur-investissement affectif et/ou procédurier compensatoire comme la prestation du même nom ?

    3 - Avec le nucléaire, la récompense sera courte et la peine... éternelle.Il n'y aura de véritable unité humaine que dans le malheur ; le nucléaire contribuera très certainement à cette unité. Aussi...irradiés de tous les pays, unissez-vous !

     

    Pour prolonger, cliquezLe mouvement Vegan

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     * Le sang des bêtes : documentaire de 1949 sur les abattoirs de la Porte de la Villette - de nombreux extraits aujourd'hui  à peine soutenables sont disponibles sur Youtube et ailleurs -, de George Franju, réalisateur  entre autres de « La tête contre les murs » - sans doute le premier film anti-psychiatrie de l’histoire du cinéma : en comparaison, « Vol au dessus d’un nid de coucou », c’est juste de la pellicule destinée aux Oscars !


    Photo : Francis Bacon - Bacon-with-meat-1960. John Deakin

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  • Penser la dissidence aujourd'hui avec Bartleby de Hermann Melville

     

            La nouvelle de Herman Melville (l’auteur de Moby Dick) parue en 1853, n’en a jamais fini avec la postérité semble-t-il : année après année, elle creuse son sillon. Chouchou des philosophes, de nombreux penseurs se sont emparés du personnage de Melville et de son « I would prefer not to » qui fera le tour du Monde.

     

    ______________

     

             Un petit rappel des faits avant d'aller plus loin : le narrateur est un homme de loi de Wall Street qui engage dans son étude un dénommé Bartleby pour un travail de « scribe » : il recopie des textes. Au fil du temps cet employé ne parlant à personne mais travailleur et consciencieux, refuse certains travaux que lui demande son patron ; il ne les refuse pas ouvertement, il dit simplement qu'il « préférerait ne pas » les faire. Peu à peu, Bartleby cesse de travailler, mais aussi de sortir de l'étude ; il y prendra ses repas et y dormira. Finalement congédié, il refusera de quitter les lieux forçant son employeur à déménager laissant au bailleur le soin de traiter le problème « Bartleby » : il sera emprisonné et se laissera mourir d’inanition.

     

    Après le décès de Bartleby « tombé, recroquevillé par terre, face immobile devant le mur de la prison », un petit  appendice nous apprend qu’il a longtemps travaillé à la poste au service des « Lettres au rebut » - service qui gère les courriers qui ne peuvent trouver leur destinataire. Le narrateur s'intéressera à cette information pour la raison suivante : “Imaginez un homme condamné par la nature et l’infortune à une blême désespérance ; peut-on concevoir besogne mieux faite pour l’accroître que celle de manier continuellement ces lettres au rebut et de les préparer pour les flammes ?”

     

    ***

     

    « Que savez-vous de votre douleur en moi ?»

     

               Si Bartleby n’est pas « L’écriture du désastre » (Blanchot), en revanche, Bartleby est bien l’histoire d’un gâchis humain, voire même... de son sacrifice. Alors que la littérature européenne du XIXè nous proposera des personnages juvéniles, fantasques, hédonistes, raisonneurs centrés sur eux-mêmes, mais finalement jouisseurs à la petite semaine, c’est bien une bombe à retardement que Melville a transmise à la postérité : celle d’un discrédit porté, un siècle avant son apogée, sur une révolution industrielle et un productivisme consumériste corrupteurs des âmes jusqu’à l’assèchement, sans oublier le saccage d’une nature bouc émissaire, et ce bien longtemps avant Hiroshima dont les applaudissements sous les hourra et autres cris de joie (parce que la bombe a bien rempli son office - exploser ! -, et la cible a été atteinte en son cœur – impact optimal)… résonnent encore dans les couloirs de toutes les chancelleries.

     

    Située au croisement conflictuel des lignes politiques et morales qui déchirent notre modernité post-moderne, Bartleby serait donc une Œuvre prophétique ?

    Premier personnage littéraire « résistant »  - nous sommes en 1850 -, avec la désobéissance de Bartleby dont la mesure est en lien direct avec ce à quoi elle s’oppose, Melville nous propose un personnage en suspens, figé et qui, manifestement, se trouve – et c’est peu de le dire -,  bien en peine de pouvoir célébrer quoi que ce soit ; un personnage dans l’incapacité de rendre le moindre hommage à cette société déjà marchande, industrielle et financière qui l’a vu naître manifestement et rétrospectivement à son corps défendant.

    Melville était-il donc lui aussi bien en peine de célébrer et de sauver quoi que ce soit de son époque ? Et aujourd'hui, plus d’un siècle et demi après, ne peut-on pas nous aussi nous poser la question : qu'est-ce qui nous reste à célébrer et à sauver ?

    La réponse ne tardera pas : sûrement pas la vie ! La fin, nous sommes ! La fin et les moyens... et rien d'autre. Plus rien devant nous, plus rien derrière. Plus rien ne nous précède. Plus rien ne nous dépasse ! Aussi, il ne nous reste plus qu'à nous consommer tous autant que nous sommes avant de nous entre -dévorer, jour après jour, anthropophages et cannibales. Et tout ça n’a plus aucune importance car quelque part au fond de nous-mêmes, nous savons tous que nous sommes tous... déjà morts. 

    Cette formule de Bartleby « I would prefer not to » serait donc la dernière parole d’un monde défunt, sa dernière volonté : ne plus rien vouloir ni défendre ni sauver ? Peut-on aller jusqu’à parler d’une formule d’extrême onction ?

    La parole Bartleby traduite en français par « je ne préférerais pas », ou « je préférerais ne pas » ou encore « j'aimerais mieux pas » (on remarquera l’usage du conditionnel) clôt tous les débats. Elle n’ouvre aucune porte, elle les ferme toutes, à la fois chez Bartleby et chez celui qui la reçoit en pleine face comme un défi, une insulte et une humiliation. Plus Bartleby en fait usage, plus insoutenable elle devient. Chaque occurrence de cette formule réduit au silence son interlocuteur, comme si elle le   vidait. Forcés au silence, de frustration en humiliation, seul l’usage de la violence à l’encontre de Bartleby délivrera et soulagera ses collègues de bureau, symboles d’une société répressive qui se sent menacée et attaquée par cette formule-refus pourtant explicitée sans haine, sans ironie ni provocation, d’une voix décidée mais douce et avec tous les égards dus à l’interlocuteur (d’où le conditionnel) ; une formule d’une radicalité d’une extrême politesse.

     

    ***

     

             Si l’on en croit la lecture d’un Deleuze pour lequel ce n’est pas Bartleby qui est malade mais la société, et au-delà, l’Occident, en conséquence, on comprend aisément que cet anti­-héros de la moitié du XIXe siècle soit aujourd’hui élevé au rang de super-héros des temps modernes, en objecteur de toutes les consciences qui ne préfère plus rien car il souhaite ne plus rien vouloir sinon se laisser mourir ; ultime conséquence de ce refus. Et Deleuze de conclure par un : « Bartleby, le nouveau Christ, notre frère à tous ! »

    Derrida voyait en Bartleby un sacrificateur… il se serait agi manifestement d’un sacrifice pour rien puisque… pensé en 1853, Bartleby, personnage et symbole tout à la fois, n’aura aucune main, aucun poids sur les événements du siècle à venir.

    Christ, sacrificateur, victime de la violence sociale… toutes ces lectures sont pourtant aux antipodes de ce que Melville nous donne à lire.

    Qu’à cela ne tienne… une fois livré aux lecteurs, le personnage échappe à son auteur, et l’interprétation d’un Deleuze prouve une fois encore qu’en littérature, le meilleur personnage qui soit est bien le lecteur car, c’est lui qui « fait » le livre. Il suffit de penser à tout ce que le lecteur-intellectuel-philosophe est capable d’investir dans sa lecture de la nouvelle de Melville.

     

    *** 

     

     

               Il semble donc que tous ont trouvé dans Bartleby  le contraire exact de ce que Melville nous donne à comprendre. Mais alors… et si le personnage de Bartleby nous renvoyait plus simplement à la schizophrénie ou aux psychotiques bien des années avant Eugen Bleuler qui fut à l'origine de ces diagnostics vers la fin du XIXe ? Chez Melville, la pétrification et l’anorexie de Bartleby ne sont pas des symboles mais des faits d’une objectivité quasi clinique. Melville mentionnera à propos de son personnage “un désordre inné et incurable”, un “mal excessif et organique”. 

    Melville souhaitait-il ôter à Bartleby, préventivement, toute dimension politique ou prophétique, toute métaphysique ? Son personnage l’aurait-t-il effrayé au point que Melville aurait alors cherché à s’en retirer sur la pointe des pieds comme pour mieux nous laisser un Bartleby simplement dérangé ? Bartleby ne serait donc qu'une mise en scène textuelle de la folie, la première depuis Sade ?

    Melville insiste : la folie de Bartleby n’est pas due qu’à la seule nature : « Imaginez un homme condamné par la nature et l’infortune à une blême désespérance ».

    Difficile d’oublier le fait que Bartleby est un contemporain de Baudelaire, et à partir de là, difficile de ne pas penser à son poème Spleen du recueil « Les fleurs du mal » daté de 1857 ; poème symptôme de la grande peste mélancolique qui en Europe fait déjà des ravages avec Baudelaire comme figure de proue : « Quand la terre est changée en un cachot humide/Où l'Espérance, comme une chauve-souris/S'en va battant les murs de son aile timide/Et se cognant la tête à des plafonds pourris...) ; on pensera aussi au tableau Le cri de Charles Munch ; et enfin, la dépression, mal du XXe siècle et très certainement des siècles suivants car nous sommes encore loin d'en avoir fini avec la déshérence et  la dépossession.

     

               Le patron de Bartleby demeure impuissant face son employé. Après s’être enfui (il fermera son étude et déménagera ses bureaux) il reviendra vers Bartleby submergé par une immense vague de pitié qui, plus tard, se changera en compassion - faiblesse de toutes les faiblesses -,  et plus tard encore, en commisération puis en naufrage fusionnel jusqu’à la communion (des saints ?).

    Dans l’esprit, difficile de nier que la nouvelle de Melville exalte entre autres vertus, la charité. Face à Bartleby, personnage comme « mort au monde » (Artaud), très vite le narrateur choisit l’anéantissement et ce nouveau commandement insufflé en lui par Bartleby : « Je ferai tout ce que vous voudrez ! » avant de confesser - Bartleby devenant alors le confesseur de son employeur -, du bout des lèvres : « Que savez-vous de votre douleur en moi ? » ; aveu d’une révélation chez le narrateur : la révélation de son propre néant.

     

                 Que le récit soit porteur d’une vérité humaine universelle, c’est certain. Métaphore poétique inédite, parabole, fable ou conte, c’est bien de la condition humaine qu’il est question : gâchis, catastrophe et sacrifice puis, une fois défait, un genou à terre, rédemption du narrateur dans l’abandon de sa volonté : le renoncement à sa propre vitalité, un quasi renoncement au monde au côté de Bartleby.

     

                A propos du personnage de Melville, on a parlé de solitude et d'incommunicabilité, d’échec de la communication entre un être et la société, de son incapacité à nouer un contact avec autrui, même futile. Comment Melville avait-il pu sentir bien avant tous les défroqués donneurs de sens et d’explications à la pelle du siècle à venir, jusqu’à nos rêves les plus intimes, de Freud aux divans des psys des télés et des radios, que sans une communication avec les autres, sans le récit de soi-même, c’est  l’effondrement ? Un Melville qui reconnaîtra en 1853 la nécessité humaine de cette communication pour conjurer le danger psychotique qui guette quiconque souhaite s’y soustraire.

    C’est l’enracinement qui permet le nomadisme : parce que l’on sait d’où l’on vient, nous sommes alors capables de nous en détacher ; dans le cas contraire, mettre la charrue avec les boeufs, c’est ouvrir la porte à tous les déséquilibres possibles jusqu’à l’anéantissement par la violence. Dans ces conditions, c’est le rapport essentiel entre le langage et le silence qui doit être inversé. Le langage est une libération, - pouvoir se raconter, communiquer -, et le silence une prison. C’est donc par la communication avec autrui, et non par le silence et l’abstention que la vie sociale, et la vie tout court, se dégèle et s’échauffe.

     

              L’amour de la vie ne devrait-il pas nous permettre de nous réconcilier avec ses inconséquences, ses imperfections, voire ses horreurs ? « I would prefer not to », cette formule en forme de procès fait au monde, n’est-elle pas une tentative de fuite hors de l’existence ? Une fascination nostalgique, un “sentiment océanique” porteur de l’idée d’un grand tout universel, ou plus modestement, une mare amniotique pour s'y baigner, embryon jamais venu au monde, fœtus du refus (océan/néant) qu’une mère aura retenu - elle n'a jamais accouché, elle l’a gardé pour elle seule et pour lui seul -, refusant de le jeter en pâture à l’horreur de notre monde dans toute son horreur... monde que l'on ne peut décidément pas refuser d'habiter, volontairement ou bien, comme contraint par un envoutement aujourd'hui encore mystérieux  qu'au prix d'un énorme préjudice à soi-même.

    Poussée jusqu’à son ultime conséquence, Bartleby en aura fait l’amère expérience ; une expérience amère et fatale.   

          

                                                                                       ***

      

                  Où sont aujourd’hui les Bartleby ? Tous ceux qui s'abstiennent comme d'autres se retiennent entre deux «  je préférerais plutôt pas » - véritable sésame de tous les objecteurs de conscience politique, morale et éthique, face à ceux qui toujours tranchent et se jettent à l'eau, et quand ils se noient, ce n'est jamais seuls ; ils prennent toujours soin d'emporter les autres avec eux...

    Il faut avoir lu la nouvelle de Melville et vu Bartleby tel que Maurice Ronet (1) l’a vécu, lui qui savait tout, et plus que quiconque, de la douleur des autres en lui parce qu’elle était aussi la sienne, pour réaliser à quel point ce refus du monde était bien plus grand que le personnage de Melville, bien plus grand que tout ; il y a avait dans son refus tous les refus passés et à venir, grands et petits, anonymes, ignorés de tous, renoncements qui sauvent et protègent... mais fallait-il pour autant porter ce renoncement jusqu’à l’ultime refus et souhaiter mettre un terme à l’aventure humaine ? 

    Certes ! On survit à tout, c’est vrai. Et c’est la raison pour laquelle tout peut arriver. Et c‘est aussi la raison qui fait que finalement... tout arrive. On décide de survivre à l’horreur et à la douleur. C’est notre capacité d’endurance qui rend possible toutes les horreurs. Notre obstination à vouloir vivre coûte que coûte, notre résistance font que l’horreur sera toujours sûre. Si seulement nous étions tous incapables de survivre à cette horreur ! Si seulement nous n'avions pas la folie de lui tenir tête, notre espèce, pour ne pas disparaître, ferait tout pour l’éviter, car la prochaine horreur signerait la fin de l'espèce humaine.

    Bartleby avait-il compris qu'aussi longtemps que nous survivrons à cette horreur, jamais nous n’y mettrons fin ? 

    Cachez toutes ces horreurs que je ne saurais voir ! Bartleby qui n’appartient plus à son créateur Melville depuis longtemps déjà, maintenant autonome, ce Bartleby-là a sans doute refusé d’être un tartuffe de l'horreur et de son indignation car, qu'on le veuille ou non, survivre à cette horreur, c’est accepter qu’elle nous frappe à nouveau, sans discernement comme un aveugle frappe le sol avec sa canne pour ne pas trébucher sur un obstacle ; obstacle qui lui serait fatal. Pour un peu, et à son sujet, on en viendrait à penser qu'il cherche à retrouver quelque chose qu'il aurait perdu car, quel boucan cette canne qui frappe le bitume ! Un vrai boucan d’enfer, cette canne qui cherche à retrouver quelque chose mais... devant elle ! Oui ! Devant elle ! Toujours ! Un quelque chose comme perdu... pour demain.

     

    ***

     

                   Eugène de Rastignac, Frédéric Moreau, Julien Sorel, Antoine Roquetin, aucun personnage de la littérature française n'est à la hauteur d'un Bartleby, notre contemporain avec près de 200 ans d'avance. On doit donc à la littérature de langue anglaise un personnage sculpté dans le marbre et taillé à la mesure de deux siècles déjà écoulés et de ceux qui sont encore à venir.

     

    ______________________________

     

     

     Bartleby réalisé en 1976 par Maurice Ronet, avec Maxence Mailfort (Bartleby), Michael Lonsdale ; film aujourd’hui oublié, salué en son temps et à sa sortie comme un chef d’œuvre. Un Maurice Ronet anti-Delon par excellence – culture, intelligence et sensibilité – que ce même Delon "tuera" à deux reprises dans les films suivants : Plein soleil et La piscine ; l’industrie du cinéma préférant la plastique d’un Alain Delon, une beauté opaque et aveugle, sans hauteur ni profondeur, sans perspective, une beauté cul-de-sac comme la bêtise qui n’ouvre aucune voie et ne fait résonner aucun appel, contre la beauté blessée d'un Maurice Ronet qui a tenu, souvenons-nous, le rôle d’Alain dans l’adaptation de Louis Malle "Le feu follet" de Pierre Drieu la Rochelle ;  un Alain pendant moderne de Bartleby ?

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