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benjamin constant

  • Cornélius Castoriadis et la démocratie athénienne : ombre et lumière

     

              Mauvaises interprétations, fausses représentations, projections trompeuses, Cornélius Castoriadis remet les pendules à l’heure à propos de la démocratie athénienne.

    Si cette démocratie ne peut pas être un modèle bien qu’elle demeure encore une source d’inspiration, Castoriadis nous rappelle que la Grèce, c’est le pays du meurtre, de l’inceste, du parricide et de l’infanticide au sein d'une culture dans laquelle OEdipe doit se crever les yeux pour voir la vérité car, pour les Grecs, et contrairement à ce qui nous est souvent donné à comprendre à leur sujet, l’ordre et la mesure ne sont pas des données initiales ; chez les Grecs, la démesure - l’hubris (ou hybris) -, menace tout un chacun.

    En effet, souvenez-vous : obsédées par le danger de cette menace, toutes les tragédies du théâtre athénien ne nous parleront-elles pas que de ça finalement : de l’excès et de l’aveuglement face à l’exigence de la retenue ; jusqu’où ne pas aller trop loin ?

    Sophocle, Euripide consacreront le meilleur de leur production théâtrale à ce fléau : l’hybris qui détruit celui s’y vautre ainsi que la cité tout entière.

    L’hybris restera donc la grande affaire des Athéniens nous dit Castoriadis.

     

     

     

     

     

              Démocratie directe contre pouvoir oligarchique ; tribunaux populaires et magistrats tirés au sort contre une délégation de pouvoir qui n’est qu’une aliénation et une trahison ; des experts-spécialistes élus sous condition de révocation immédiate contre une inamovibilité corruptrice et arrogante…

    Les Athéniens se tiendront éloignés du danger d'un régime dictatorial en se gardant bien d’établir ce qu’il est convenu d’appeler « un Etat », tout en privilégiant un système d’organisation politique qui les en protègera pendant plus de cinq siècles.

     

              Premier devoir : la critique de sa « tribu ». Aujourd’hui, on dira : balayer devant sa porte avant de s’occuper de celle des autres ; ou bien encore : avoir les fesses propres avant de donner des conseils d’hygiène à la terre entière.

    En Grèce, la politique répondra à deux questions : "Quelle est la bonne société ? Quelles institutions pour cette société ?"

    Ces questions trouveront des réponses auprès de citoyens libres, éduqués et instruits car, sous le régime politique grec, l’éducation était au centre de l’existence de chaque citoyen, dès sa naissance ; un citoyen appelé autant à gouverner qu’à être gouverné.

             Chez les Grecs, pas d’idée de représentation, pas de délégation de pouvoir donc, pas d’auto-expropriation du corps électoral contrairement à la démocratie représentative qui n’est jamais vraiment sortie de la monarchie absolue : un pouvoir politique centralisé ; et cela n’aura échappé à personne : sous un tel régime, la loi n’est pas celle de tout un chacun mais celle de l’Etat auquel tous doivent se soumettre.

    Alors que chez les Athéniens, le citoyen peut sans risquer de s’illusionner dire : « Les lois de la cité sont mes lois », chez les Modernes, en revanche, une distance est de mise car : « Les lois ne sont pas mes lois ; mais celles de l’Etat ». D’où un esprit civique à géométrie variable : jusqu’où chacun d’entre nous est-il disposé à défendre des lois qui ne sont pas les siennes ?

    D’autant plus que Benjamin Constant en 1820 définira l’homme moderne comme ceci : « Ce qui intéresse les modernes ce n’est pas de participer aux affaires publiques mais c’est la garantie par l’Etat de ses jouissances privées

    Oracle ce Benjamin Constant ! Ce qui le rapproche des Grecs.

     

                Castoriadis éclaire le fait qu’un système représentatif de délégation de pouvoir se caractérise par une longue période d’apathie politique du corps électoral qui se désintéresse très vite de "la chose publique" une fois qu’il s'est rendu dans les urnes puisque cet électorat demeurera, des années durant, dans l’impossibilité de peser sur les pratiques de ceux qui sont censés servir cette "chose publique" ; pour cette raison, une société dans l’impossibilité de trouver des canaux normaux pour dénoncer une gestion partisane et injuste du bien commun, c’est au paroxysme des crises et des révolutions que sa volonté trouve fatalement à se réaliser ; et seulement dans ce paroxysme.

    Dans le contexte d'une économie capitaliste, ce sont les guerres qui jouent ce rôle paroxystique à chaque fois que cette économie se sent menacée et contrainte.

     

                Avec Castoriadis, Sciences Po n’a qu’à bien se tenir et rabattre son caquet car il nous rappelle que la politique n’est pas une science ; la politique n’est qu’une affaire d’opinions… de classe de surcroît. Dans la politique il n’y a que de la doxa, même si, contrairement aux Grecs, les modernes ont été fortement encouragés à penser qu’il y a des êtres qui possèdent une science politique et une technicité dans la gestion des affaires de l’Etat qui excluent de fait le peuple ; et jamais autant qu’aujourd’hui depuis qu’une oligarchie mondiale a décrété que l’histoire politique de l’humanité est terminée.

               La fin de la politique ! Soit. Mais doit-on aussi envisager la fin de la philosophie ?

    Pour les Grecs, la fin de la philosophie aurait signifié la fin de la liberté car pour ces derniers, philosopher c’est être libre de penser et de s’interroger : « Qu’est-ce que je dois penser ? » ; « Que dois penser de mon savoir, de ma cité, de la justice ? »

    Qui aujourd’hui nous rappellera que les Grecs sont à l’origine de la liberté de penser et d’agir ? Castoriadis.

    Oui ! C’est bien aux Grecs et à leurs philosophes que l’on doit le concept de « liberté ». Notre dette est donc immense.

    Et puis… avec la liberté, c’est l’hybris qui pointe à nouveau le bout de son nez. Et là, la boucle est bouclée. Retour à la case départ : celle d'un système politique qui a tout prévu car les Grecs savaient que l’homme n'a de pire ennemi que lui-même et que, par conséquent, le danger ne vient pas du dehors mais du dedans. Toujours !

    Après tout, n'est-on pas le plus souvent trahis par les siens, ceux auprès desquels nous avions placé notre confiance ?

    N’empêche ! On notera au passage que les Grecs n'ont jamais eu besoin de tables de la Loi, ni d'un Dieu unique et vengeur même si d’aucuns osent encore penser,  à tort ou à raison, que le Christianisme est né de la cuisse non pas de Jupiter (ou Zeus bien plutôt !) mais de Platon.

     

    ***

     

                  S’il est temps de conclure, Cornélius Castoriadis dans cette entretien avec Chris Marker, nous propose une voie, un chemin, une piste, une sortie qui est aussi une entrée :

    Face à la faillite du parti unique ainsi que du système représentatif entre les mains d’une oligarchie de plus en plus liberticide… système qui ne recueille plus qu’un assentiment et un intérêt minoritaires aujourd’hui, profitant de toutes les expériences passées, des Grecs, de la monarchie, du parti unique au système représentatif, Cornélius Castoriadis ouvre le chantier suivant : il est grand temps d'opter pour une orientation de la vie publique tournée vers des organes collectifs d’auto-gouvernement tout en plaçant au centre de nos préoccupations une éducation des citoyens qui les rendra capables de participer aux affaires communes.

    C'était en 1989. Vingt cinq ans plus tard, jamais nous n'avons été aussi éloignés d'un tel chantier face à un mondialisme triomphant qui n'est qu'une guerre contre la liberté et la justice des conditions de vie et d'existence.

                   Alors, devra-t-on patienter jusqu'au prochain soulèvement ou bien la prochaine guerre...  puisque nos sociétés, comme nous l'a fait remarquer Castoriadis, ne se sauvent elles-mêmes que dans le paroxysme des crises d'un système représentatif sourd comme un pot ? 

     

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    Pour prolonger, cliquez : Cornélius Castoriadis : quelle démocratie ?

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