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bernard buffet

  • Raoul Vaneigem : Art et "Instinct de mort"

     

     

     

                     « L’art, c’est-à-dire le pouls de la culture et de la société, révèle en premier l’état de décomposition des valeurs »

     

              "Les grandes religions avaient su transformer la misérable vie terrestre en une voluptueuse attente ; la vallée de larmes débouchait sur la vie éternelle en Dieu. L’art, selon sa conception bourgeoise, assume mieux que Dieu le privilège de conférer la gloire éternelle. A l’art-dans-la-vie-et-en-Dieu des régimes unitaires (la statuaire égyptienne, l’art nègre…) succède un art complémentaire de la vie, un art qui supplée à l’absence de Dieu. Les bâtisseurs de cathédrale se souciaient aussi peu que Sade de passer à la postérité. Ils assuraient leur salut en Dieu comme Sade en lui-même, non leur conservation dans les musées de l’histoire. Ils travaillaient  pour un état suprême de l’être, non pour une durée d’années et de siècles admiratifs.

    L’expression « faire œuvre d’art » est elle-même ambivalente. Elle comprend l’expérience vécue de l’artiste et l’abandon de cette expérience vécue pour une abstraction de la substance créatrice : la forme esthétique. Ainsi, l’artiste sacrifie l’intensité vécue, le moment de la création, la durée de ce qu’il crée, au souvenir impérissable de son nom, à son entrée dans la gloire funèbre des musées. N’est-ce pas pourtant la volonté de faire œuvre durable qui l’empêche de créer ou de saisir le moment impérissable de la vie ?

    En vérité, sauf dans l’académisme, l’artiste ne succombe pas intégralement à la récupération esthétique. Sacrifiant son vécu immédiat pour la belle apparence, l’artiste, et quiconque essaie de vivre est artiste, obéit aussi au désir d’accroître sa part de rêves dans le monde objectif des autres hommes. En ce sens, il assigne à la chose créée la mission d’achever sa propre réalisation individuelle dans la collectivité. La créativité est par essence révolutionnaire.

    La fonction du spectacle idéologique, artistique, culturel, consiste à changer les loups de la spontanéité en bergers du savoir et de la beauté. Les anthologies sont pavées de textes d’agitation, les musées d’appels insurrectionnels ; l’histoire les conserve si bien dans le jus de leur durée qu’on en oublie de les voir ou de les entendre. Et c’est ici que la société de consommation agit soudain comme un dissolvant salutaire. L’art n’érige plus aujourd’hui que des cathédrales en plastique. Il n’y a plus d’esthétique qui, sous la dictature du consommable, ne disparaisse avant d’avoir connu ses œuvres maîtresses. L’immaturité est la loi du consommable. La seule condition d’un soudain éclat esthétique tient à la surenchère momentanée qu’une œuvre introduit dans le spectacle de la décomposition artistique. Bernard Buffet, Georges Mathieu, Alain Robbe-Grillet, Pop Art et Yé-Yé s’achètent les yeux fermés aux grands magasins du Printemps. Il serait aussi impensable de miser sur la pérennité d’une œuvre que sur les valeurs éternelles de la Standard Oil.

    Quand les sociologues les plus évolués ont fini par comprendre comment l’objet d’art devenait une valeur marchande, par quel biais la fameuse créativité de l’artiste se pliait à des normes de rentabilité, il leur est apparu qu’il fallait en revenir à la source de l’art, à la vie quotidienne, non pour la changer, car telle n’est pas leur attribution, mais pour en faire la matière même d’une esthétique nouvelle qui, réfractaire à l’empaquetage, échapperait donc au mécanisme de l’achat et de la vente. Comme s’il n’existait pas une façon de consommer sur place ! On connaît le résultat : socio-drames et happenings, en prétendant organiser une participation immédiate des spectateurs, ne participent en fait que de l’esthétique du néant. Sur le mode du spectacle, seul le vide de la vie quotidienne est exprimable. En fait de consommable, qu’y-a-t-il de mieux que l’esthétique du vide ? A mesure qu’elle s’accélère, la décomposition des valeurs ne devient-elle pas la seule forme de distraction possible ? Le gag consiste à transformer les spectateurs du vide culturel et idéologique en ses organisateurs ; à remplir l’inanité du spectacle par la participation obligatoire du spectateur, de l’agent passif par excellence. Le happening et ses dérivés ont quelque chance de fournir à la société d’esclaves sans maîtres, que les cybernéticiens nous préparent, le spectacle sans spectateur qu’elle requiert. Pour les artistes, au sens strict du terme, la voie de la récupération absolue est toute tracée. Ils entreront avec les Lapassade et consorts dans la grande corporation des spécialistes. Le pouvoir saura les récompenser d’ainsi déployer leur talent pour habiller de couleurs neuves et séduisantes le vieux conditionnement à la passivité.

    Vue dans la perspective du pouvoir, la vie quotidienne n’est qu’un tissu de renoncements et de médiocrité. Elle est vraiment le vide. Une esthétique de la vie quotidienne ferait de chacun les artistes organisateurs de ce vide. Le dernier sursaut de l’art officiel va s’efforcer de modeler sous une forme thérapeutique ce que Freud avait appelé par une simplification suspecte « l’instinct de mort », c’est-à-dire la soumission joyeuse au pouvoir. Partout où la volonté de vivre n’émane pas spontanément de la poésie individuelle, s’étend l’ombre du crapaud crucifié de Nazareth. Sauver l’artiste qui vit en chaque être humain ne se fera pas en régressant vers des formes esthétiques dominées par l’esprit de sacrifice. Tout est à reprendre à la base.

     

     

               Extrait de « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations »

              De nationalité belge, Raoul Vaneigem… sera à la tête du mouvement situationniste des années 60 avec Guy Debord.

     

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    Pour prolonger, cliquez : Michel Giroud, Joseph Beuys

     

    Lien permanent Catégories : Littérature et essais ad hominem 0 commentaire
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