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  • Elie Faure à propos de l'Art japonais

     

               Dans ce monde de brutes et de salauds, faisons un peu de place à la Culture, à l'Art et à l'écriture

     

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               L'Art japonais a surpris le vaste monde en ses inquiétudes les plus humbles.

     

    Tout bouge, autour des Japonais, les floraisons des jardins qu’ils cultivent  avec une passion inquiète, les nuances du sol, les brouillards qui modifient à tout instant le profil des montagnes, se traînent par lambeaux pour laisser apparaître ou dissimuler tour à tour les toits d’une ville fantôme, un lac, une sombre étendue tachée de voiles blanches, un cône  éclatant qui s’élance dans la lumière, les forêts de pins noirs, les forêts rouges des automnes.

    Il vit sur une terre qui ne cesse pas de trembler, et les crépuscules changent suivant le feu des volcans. L’art japonais ira saisir, dans le changement universel, les caractères de l’objet, mais de l’objet en mouvement, qui vit, et qui se déplace et qui donne, malgré sa forme à peu près constante, la sensation de l’instabilité. Il est aussi loin de la mobilité du récent impressionnisme occidental qui a fixé avec tant de vivacité les variations de la lumière, que de l’immobilité des Chinois.

    Le Français qui travaillait sur la nature finissait par perdre de vue, à force de fidélité à la sensation directe, les caractères de l’objet. Le Japonais, qui compose de souvenir, ne voit plus qu’eux. L’analyse, là, va jusqu’à la dissociation, et la synthèse, ici, jusqu’au schéma.

    L’art des Japonais tient à tel point à caractériser les choses que nos yeux d’Occidentaux ne savent pas toujours différencier chez eux une œuvre de caractère d’un schéma caricatural. La caricature apparaît au moment où l’élément descriptif tend à absorber l’ensemble au lieu de lui rester subordonné. Mais où saisir ce moment-là ? Le caractère et la caricature oscillent autour d’un point purement idéal que tous les yeux ne placent pas au même endroit. Pour un œil japonais, sans doute, le caractère continue, alors que la caricature a déjà commencé pour nous.

    Ce qui entraîne peut-être au delà du but l’artiste du Japon, c’est à la fois la tournure ironique de son esprit et sa miraculeuse adresse, dont il ne se défie pas assez. Quand il saisit dans un éclair la forme en mouvement, – la forme des petits animaux surtout, car Sôsen à part, le peintre sauvage et pur qui vivait dans les bois comme une bête pour surprendre les grappes de singes blottis sur les maîtresses branches et grelottant dans la neige ou le froid de l’aube, le Japonais n’a peut-être pas aussi bien compris les grands mammifères dont son œil un peu myope ne sait pas embrasser la masse, – il donne une impression d’infaillibilité. Il a scruté les microcosmes d’un si patient et sagace regard, que c’est au travers d’eux qu’il a refait le monde, comme le reconstruit un savant dans le champ de l’objectif. Le soleil lui est apparu derrière des toiles d’araignées.

    Près de lui, l’Occident semble avoir négligé, pour ramener tout à l’homme et au milieu général de son action, ce qui est à ras du sol, près de notre œil, à la portée de notre main, ce qui ne se voit qu’en inclinant la tête, en fixant longuement le même point, en ne levant le front que pour reposer ses regards d’avoir trop longtemps regardé. Il a bien vu des formes, et des lignes, et des couleurs, et leurs larges combinaisons, jamais il n’a vu une fleur, ni une plante, il n’a jamais étudié le friselis léger d’une eau, ni le tremblement d’une feuille. Comme il s’enfermait pendant la rafale, il n’a pas vu comment la pluie griffe l’espace ou rebondit dans les flaques du sol, et comme il sortait dès qu’il faisait soleil, il n’a pas étudié la poussière qui danse dans les rayons. Le Japonais, lui, a classifié comme une science les révélations les plus secrètes de sa curiosité ardente.

    Il a l’œil un peu myope, il est fort méticuleux, il s’accroupit pour surveiller ses légumes, soigner ses fleurs, greffer ses arbustes et faire la chasse aux insectes ennemis. La vie de son jardin devient le motif principal de sa méditation qui chemine ironique à travers de minuscules anecdotes et de petits concerts bruissants.

    Mori_Sosen_BaikaEnkou-zu.jpgIl a surpris le vaste monde en ses inquiétudes les plus humbles. Il a visité les fleurs aquatiques avec la brusque libellule, rôdé avec l’abeille de la ruche aux fleurs de glycine, piqué le fruit sucré avec la guêpe, noté la flexion du brin d’herbe sous le poids du papillon. Il a entendu sous les élytres soulevés, se déplisser les ailes transparentes, il a observé avec une sympathie passionnée la tragédie qui se joue entre la mouche et le crapaud, et c’est en regardant les muscles circulaires rouler au flanc des couleuvres qu’il a compris le drame silencieux de l’universelle faim. Il a longuement surveillé les stations mélancoliques sur une haute patte grêle et les immobilités ivres dans la fraîcheur des soleils matinaux. Il a vu, dans les vols rigides, s’allonger les cous, et les yeux ronds clignoter au ras des têtes plates et les becs spatules ou pointus repasser les plumes vernies. Il a décrit les cercles concentriques que font les araignées d’eau sur les mares, il a découvert l’attente des roseaux quand le vent va se lever, l’agitation que l’action des rosées et le voisinage des sources donnent aux graminées et aux fougères. Et comme il avait vécu toutes ces menues aventures, il n’a eu qu’à lever les yeux vers la ligne de l’horizon pour être pénétré au premier choc par la sérénité des montagnes dans la lumière de l’aurore, pour sentir son cœur s’apaiser avec la venue de la nuit, pour laisser alors errer son rêve sur l’immobilité lointaine ou le bercement des mers.

     

     

              Elie Faure - Histoire de l'Art - L'Art médiéval - Le Japon - L'impressionnisme schématique

     

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     * Oeuvre de Mori Sôsen - 18è.

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  • Islam : la conquête... vue par Elie Faure

     

     

               "Quand leur confrontation dramatique s’ouvrit, l’Islam, on doit le dire, apportait aux civilisations occidentales des réalisations autrement vivantes que celles offertes jusqu’alors par le christianisme aux civilisations d’Orient. L’Islam qui s’était lancé, dans un élan sauvage de foi désintéressée, à la conquête de la terre, pauvre et libre, ayant pour patrie ses tentes et l’infini d’un rêve qu’il poursuivait au galop des chevaux, dans le vent des burnous et la poussière soulevée, l’Islam, au cours du Moyen Âge, fut le véritable champion de l’idée jamais atteinte dont la recherche nous enfonce toujours plus loin dans l’avenir.

    Quand Justinien avait fermé les écoles d’Athènes et chassé de l’Empire les artistes et les savants, – vers l’époque où Grégoire le Grand brûlait la bibliothèque palatine, – c’est auprès du roi sassanide Chosroès qu’ils s’étaient presque tous réfugiés. L’histoire a de magnifiques hasards. Les Arabes, maîtres de l’Iran, y trouvaient les trésors arrachés au naufrage qui permirent à leurs savants d’initier l’Europe nouvelle à la pensée antique.

    Alors que l’ombre s’épaississait en Occident, les Khalifes ouvraient des universités, creusaient des canaux, traçaient des jardins, reconstituaient la géométrie, la géographie, la médecine, créaient l’algèbre, couvraient les terres conquises de caravansérails, de mosquées, de palais. Ce fut, sur le fond noir de l’histoire de ces temps-là, une féerie éblouissante, un grand conte héroïque des mille et une nuits.

    Le miracle de l’esprit arabe, c’est qu’il fut lui partout et partout domina sans rien créer par lui-même. Anarchique et un, nomade, sans plus de frontières morales que de frontières matérielles, il put, par cela même, à la fois s’adapter au génie des peuples vaincus et persuader aux peuples vaincus de s’absorber dans l’unité de son génie. Copte en Égypte, Berbère au Maghreb (1), en Espagne, Persan en Perse, Indien aux Indes, il laisse en Égypte, au Maghreb, en Espagne, en Perse, aux Indes, la race convertie à l’Islam exprimer au gré de sa nature l’enthousiasme nouveau qu’il a su lui communiquer. Partout où il s’est arrêté, il est resté maître des coeurs.

    Quand Abou-Bekr eut proclamé la guerre sainte après la mort de Mahomet, les premiers conquérants de la Syrie et de l’Égypte installèrent leur rêve immobile dans les églises byzantines ou coptes qu’ils rencontraient sur leur chemin. La consécration primitive de l’édifice ne leur importait pas beaucoup. Ils étaient partout chez eux. Ils recouvraient les mosaïques et les fresques d’une couche de peinture, creusaient un mihrab dans le mur qui regardait la Mecque, et s’abîmaient dans l’extase les yeux fixés de son côté. Quand ils trouvaient dans les ruines égyptiennes, ou grecques, ou romaines, des colonnes antiques, ils les assemblaient au hasard, le chapiteau à terre souvent, toutes confondues comme des arbres dans la même unité vivante. Sur trois côtés de la grande cour intérieure, où la fontaine à ablutions amenait au sol desséché l’éternelle fraîcheur de la terre, leurs rangées parallèles soutenaient, sur les arcades ogivales, les toits plats des pays brûlants. Les murs extérieurs restaient nus comme des remparts. L’Égypte reconnaissait son rêve en celui des conquérants.

    Mais l’enthousiasme crée l’action et suscite la découverte. Trois siècles ont passé, l’ère des conquêtes est close. L’Islam, par l’Afrique du Nord, va de la rampe iranienne aux Pyrénées. Le nomade jouit des domaines conquis, y réveille les énergies lasses, consent à animer de son esprit le génie plastique des vaincus fanatisés. Toutes les oasis qui sèment les déserts d’Afrique et d’Espagne se transforment en villes blanches, s’entourent de murs crénelés, voient surgir des palais pleins d’ombre où les Émirs viennent chercher la fraîcheur après la traversée des sables.

    Quand la horde ou la caravane a marché de longs jours dans le cercle fauve et mouvant dont on n’atteint pas les bords, au lieu du bouquet de palmes que l’air brûlant qui vibre et monte suspendait parfois au bord du ciel, elle aperçoit maintenant une buée rose ou bleuâtre où des terrasses, des aiguilles rondes, des coupoles tremblent derrière un voile impondérable.

     

     

                L’âme des musulmans, même à l’heure où elle croyait se saisir, n’a jamais atteint qu’un mirage, une ombre froide étendue pour une heure entre les deux nappes de flamme où les conquérants passaient.

    La grande chevauchée finie, le rêve qui allait devant lui comme une vague, rencontrant maintenant partout la mer ou des barrières de montagne ou les murs de Byzance ou les escadrons francs, il faut qu’il trouve une autre issue, et, l’horizon fermé, qu’il monte. Il étouffe maintenant sous la coupole byzantine, il s’étale et s’étend sous le plafond des Égyptiens.

    Le plein cintre trapu des basiliques est devenu déjà l’arc brisé qui s’élance. La coupole sphérique montera comme lui. Elle retrouvera les vieilles formes assyriennes que la Perse sassanide a prolongées jusqu’au seuil de l’Islam. Ovoïde, élancée, donnant au regard perdu l’illusion que le rêve glisse avec elle et suit sa courbe fuyante pour s’échapper à son sommet, elle s’étrangle à la base pour masquer son point d’appui et réaliser le mystère de l’infini suspendu. À partir du XIVe siècle, les colonnes disparaîtront, la nudité des grandes nefs évoquera le désert avec l’horizon circulaire et la voûte du ciel pour seul repos aux yeux levés.

    Dehors, au-dessus des murs verticaux aussi dépouillés que le sol, on la voit monter, toute pure, accompagnée du vol des minarets d’où, par la voix des muezzins, tombent les paroles d’en haut à l’heure de la prière.

    Le mysticisme des nomades avait trouvé son abri. Le Turc seul, qui reflétait son âme épaisse aux tons ternis des faïences persanes, gardait la courbe byzantine avec la coupole écrasée qui restait invisible sous les bouquets de cyprès noirs d’où s’élancent les toits pointus des minarets cylindriques. Il héritait sans le savoir de la gloire de Byzance, il ne voyait pas le torrent des pierres blanches, bleues et roses ruisselant jusqu’à la mer, s’allumer avec le matin et s’éteindre avec le soir les dômes d’or qui retenaient jusqu’au bord de la nuit la flamme des crépuscules. Mais, hors de lui, de l’Égypte à l’Espagne, les architectes musulmans, s’ils changeaient au gré de leur génie la distribution des dômes, le type des minarets tour à tour ronds, carrés, octogonaux, lisses ou damasquinés, et la disposition des nefs, s’attachaient d’instinct aux formes élancées des fenêtres et des coupoles où l’aspiration mystique ne se limitait pas. Les mosquées égyptiennes restaient aussi nues que l’esprit du désert, les mosquées du Maghreb, de l’Espagne entrecroisaient leurs arcades à voussoirs blancs et noirs et surélevaient les rangées de leurs colonnes cylindriques pareilles à des taillis de palmiers à longues palmes retombantes.

    La grande mosquée de Cordoue, des temps de foi intransigeante, est une forêt presque obscure. On y sent la présence, dans l’ombre qu’épaissit la fuite des fûts silencieux, d’un infini terrible impossible à saisir."

     

     

    Elie Faure - Histoire de l’Art 1909 -1920 – L’Islam – La conquête

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     1 - Moghred dans le texte.

     

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  • Elie Faure... après Hippolyte Taine


    Pour une meilleure compréhension de fins et de la place de l'Art


    Faure_Elie.jpg

    "... On dit que l'artiste se suffit à lui-même. Ce n'est pas vrai. L'artiste qui le dit est atteint d'un orgueil mauvais. L'artiste qui le croit n'est pas un artiste. S'il n'avait pas eu besoin du plus universel de nos langages, l'artiste ne l'aurait pas créé. Dans une île déserte, il bêcherait la terre pour faire pousser son pain. Nul n'a plus besoin que lui de la présence et de l'approbation des hommes. Il parle parce qu'il les sent autour de lui, et dans l'espoir souvent déçu et jamais découragé qu'ils finiront par l'entendre. C'est sa fonction de répandre son être, de donner le plus possible de sa vie à toutes les vies, de demander à toutes les vies de lui donner le plus possible d'elles, de réaliser avec elles, dans une collaboration obscure et magnifique, une harmonie d'autant plus émouvante qu'un plus grand nombre d'autres vies viennent y participer. L'artiste, à qui les hommes livrent tout, leur rend tout ce qu'il leur a pris..."

     

    Elie Faure - Histoire de l'art.jpg
     
    "... L'art qui exprime la vie, est mystérieux comme elle. Il échappe comme elle, à toute formule. Mais le besoin de le définir nous poursuit, parce qu'il se mêle à toutes les heures de notre existence habituelle pour en magnifier les aspects par ses formes les plus élevées ou les déshonorer par ses formes les plus déchues. Quelle que soit notre répugnance à faire l'effort d'écouter et de regarder, il nous est impossible de ne pas entendre et de ne pas voir, il nous est impossible de renoncer tout à fait à nous faire une opinion quelconque sur le monde des apparences dont l'art a précisément la mission de nous révéler le sens. Les historiens, les moralistes, les biologistes, les métaphysiciens, tous ceux qui demandent à la vie le secret de ses origines et de ses fins sont conduits tôt ou tard à rechercher pourquoi nous nous retrouvons dans les oeuvres qui la manifestent ; l'Art reste solidaire de toutes ces disciplines à la fois, et sans doute aussi, il les domine et les entraîne vers l'unité possible et désirée de toute notre action humaine, qu'il est seul à réaliser..."

     

    Elie Faure : historien de l'art et essayiste français (1873-1937)

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  • L'art Renaissant - Elie Faure

     

     

                Ce passage plus ou moins graduel ou plus ou moins brutal de l’expression collective à l’expression individuelle n’était pas nouveau. L’histoire est comme un coeur qui bat, comme un poing qui s’ouvre et se ferme. À certaines heures, l’énergie populaire parvenue à son sommet exige, pour se donner toute la liberté d’agir, la concentration momentanée dans un vaste ensemble symphonique de toutes les idées morales, religieuses, sociales jusque-là dispersées en quelques esprits d’avant- garde. C’est l’instant prodigieux où la certitude de vivre l’absolu et de l’arrêter dans nos âmes l’espace d’un éclair entre deux sombres étendues soulève un peuple entier, sans qu’il s’en rende compte, jusqu’au Dieu confus qui l’habite. C’est l’instant prodigieux où l’individu s’efface, où tous les êtres d’une foule réagissent en même temps vis-à-vis des forces extérieures, où de grands édifices sortent tout à coup de terre, voulus de tous, bâtis par tous et subordonnant à leur fonction sociale toutes les expressions isolées par qui les hommes cherchaient encore la veille à se définir séparément.

    La Renaissance doit son nom à ce qu’elle exprima une heure de notre histoire analogue à celle dont Euripide et Praxitèle vécurent les premiers et les plus décisifs instants. Seulement, nous pouvons en mieux saisir les manifestations plastiques. Il nous reste d’elle autre chose que la pensée dissolvante et sacrée des philosophes qui l’affirmèrent, Rabelais, Montaigne, Érasme en qui Socrate et ses disciples ne se fussent pas reconnus, mais qui jouaient en sens inverse vis-à-vis du monde médiéval le rôle qu’avaient joué Socrate et ses disciples vis-à-vis du monde ancien. Il nous reste d’elle autre chose que l’architecture anarchique qu’elle fit éclore en Italie. Il nous reste d’elle la peinture, oeuvre individuelle il est vrai, mais tout de même objective et qui ne peut durer qu’à la condition d’exprimer un continu vivant dans le cerveau de l’artiste et non plus, comme les arts qui la précèdent, dans l’instinct anonyme d’une collectivité.

    C’est par elle surtout que nous savons pourquoi la Renaissance nous fut nécessaire et pourquoi nous l’aimons. Nous savons pourquoi nous ne cesserons pas d’être reconnaissants aux grands individus qui recueillirent dans leur âme l’âme des foules disparues pour en transmettre l’espoir aux foules à venir. Car ce sont eux qui passent le flambeau. Ils sont le trait d’union entre les besoins généraux que les hommes ne sentent plus et les besoins généraux qu’ils ressentiront un jour, entre l’organisme d’hier et l’organisme de demain. Ils sont une foule à eux seuls et la continuité de sentiment qui liait les hommes aux hommes s’est réfugiée dans leur coeur. Le Michel-Ange de la Sixtine, Rubens, Rembrandt, Velazquez sont, plus lisiblement que les littérateurs, les savants ou les philosophes, les symphonies individuelles qui recueillent, au cours des temps critiques, la symphonie populaire dispersée momentanément à tous les vents de la sensation et de l’esprit. On peut les aimer d’un amour égal à celui qu’on porte au temple abandonné. Il y a, entre un vitrail de cathédrale et un tableau de Titien, la distance qui sépare une admirable voix dans le plus beau choeur populaire d’une symphonie de Beethoven.

    C’est ce qui donne à ceux qui se lèvent çà et là pour étayer les colonnes du temple d’un titanique effort, l’apparence de se trouver en opposition radicale avec leur milieu social. Ils y semblent inadaptés, parce qu’ils portent en eux le rythme grandiose, mais invisible pour les multitudes aveugles, des adaptations à venir. Ils ont brisé des rythmes morts pour créer des rythmes nouveaux. Ils sont d’autant plus solitaires qu’ils s’élèvent plus haut et que les symphonies qu’ils entendent dans le silence de leur coeur mettent en action des éléments de vie plus complexes, plus universels, plus permanents et plus profonds.

    Mais puisqu’une synthèse sociale est le but secret de leur effort, puisque les hommes sont joyeux quand elle se réalise, puisque le pessimisme ne se formule que dans les hauts esprits qui souffrent d’être seuls et que l’optimisme est le fruit de la communion entre les hommes, comment se fait-il que les hommes, quand ils ont réalisé cette communion divine, comment se fait-il que les hommes ne puissent la sauvegarder ? C’est qu’aucune société ne résiste à la stagnation générale qu’entraînerait son maintien. C’est que la vie, c’est l’effort même. C’est que l’équilibre des éléments qui la composent n’est jamais une réalisation statique mais toujours une tendance, ou du moins qu’il ne s’effectue qu’un instant trop imperceptible pour que nous puissions l’arrêter autrement que dans les oeuvres qui jaillissent à cet instant de notre coeur.

    Cet équilibre dynamique toujours rompu, toujours devenant, qu’il est impossible de maintenir mais dont il est impossible aussi d’étouffer en nous l’espérance, ce repos que nous poursuivons avec le désir de l’atteindre et le pressentiment de le perdre aussitôt, ne pourrait se prolonger qu’à la condition que tous les organes sociaux s’adaptent d’une manière spontanée, étroite et mobile à la fois, au milieu économique et moral qui évolue sans arrêt. Mais très vite un moment arrive où l’apparition de nouveaux peuples et de méthodes nouvelles, de découvertes imprévues, de courants d’idées extérieures font pencher la balance, où l’un des organes tend à croître aux dépens d’un autre, où l’égoïsme étroit d’une classe, d’une caste, d’un groupe quelconque d’individus accapare à son profit l’action des autres et suscite parmi eux l’apparition de forces isolées qui germeront peu à peu en des intelligences faites pour rechercher la loi d’un équilibre nouveau. La fortune inégalement répartie, les besoins qu’elle développe, les groupements d’intérêts qu’elle crée fatalement, a sans doute été jusqu’à présent le facteur le plus visiblement actif des dissociations sociales que nous observons dans l’histoire, en même temps qu’elle préparait le terrain, par les aristocraties de culture qu’elle contribue à former, aux futures associations des éléments qu’elle sépara les uns des autres. On a toujours cru que le luxe exerçait une action favorable sur le développement de l’art.

    En réalité, les rapports certains qui les unissent ont fait bénéficier la richesse d’un rôle qu’elle n’eut jamais. Les forces intellectuelles d’un peuple naissent de l’effort même d’où jaillissent avec elles la richesse des individus, la puissance de rayonnement et d’expansion de la collectivité. À l’heure où ces forces prennent conscience d’elles-mêmes l’architecture est morte et la sculpture se meurt. Si les aristocraties de fortune recueillent la floraison de la littérature et surtout de la peinture, ce sont elles aussi qui les flétrissent, comme la richesse acquise détruit la puissance d’un peuple en élevant autour de lui des organes d’isolement et de défense qui finissent par l’écraser. Les hommes n’ont qu’une richesse, l’action.

    Le caractère universel et la volonté de discipline intérieure du christianisme primitif imposa aux barbares du Nord et de l’Ouest de l’Europe un cadre nécessaire à l’endiguement et à l’utilisation de leurs énergies inemployées. La Réforme, à son tour, ou du moins le mouvement qui aboutit à la Réforme, leur permit de retrouver leur personnalité compromise à la longue par l’envahissement progressif de l’idéalisme latin, et de dégager leur action économique de la domination romaine. Si la forme extérieure que donnèrent à l’agitation réformatrice les pouvoirs religieux et politiques de l’Allemagne étouffa les puissances spirituelles délivrées par la Renaissance, elle devait ressusciter avec la grande musique dans le génie du Nord désormais libre et maître de verser sa formidable vie dans l’âme des hommes futurs.

    Quels qu’aient été les attentats du catholicisme et des confessions protestantes contre l’innocence de l’homme, il faut les accepter comme des sécrétions sociales nécessaires où l’homme du Midi et l’homme du Nord ont puisé pendant des siècles ce qui leur manquait pour établir leur équilibre avec le milieu naturel et moral où s’écoulait leur vie. L’individualisme passionnel des peuples méridionaux leur imposait le besoin d’une armature sociale puissamment hiérarchisée où toutes les inquiétudes, tous les conflits intérieurs pussent trouver une solution précise et réclamer à la rigueur l’appui d’une force extérieure immuable.

    Ici des artistes d’autant plus puissamment individualisés qu’autour d’eux-mêmes la multitude est anarchique et passionnée, réunissent l’esprit épars en dressant une image idéale, généralisatrice et hiérarchique de la nature. Là des artistes à peine dégagés de l’instinct collectif du moyen âge, divisent l’esprit commun en particularisant tous les aspects d’une nature confuse et détaillée et qu’ils voient sur le même plan. Rubens, homme du Nord et catholique, accordera une minute l’âme de Michel-Ange et l’âme de Dürer.

    Mais il faudra l’attendre un siècle. Jusqu’à lui et malgré les emprunts incessants que les peuples du Nord faisaient à l’Italie, tandis que l’Italie demandait aux coloristes de Flandre des conseils dont il est moins facile de découvrir la trace, il y eut entre l’esprit du Nord et l’esprit du Midi une sorte d’antagonisme nécessaire à l’effort du monde et qui sans doute ne disparaîtra que le jour où, l’unité de l’Europe effectuée, des groupements plus nombreux et plus éloignés les uns des autres confronteront leurs désirs. Les paysages maigres du Midi, leur transparence, les lignes sobres et précises qui les arrêtent dans l’intelligence et font naître en nous des idées claires et des rapports essentiels permirent aux grands Italiens de donner de la nature une interprétation intellectuelle qui, des sculpteurs d’Égypte à Michel-Ange et de Phidias à Titien, n’a changé que d’apparences, et tend à résumer la vie universelle dans la forme humaine aussi purifiée que l’esprit des accidents qui les entravent et des imperfections qui les entourent. La confusion noyée de brume et submergée de feuilles des paysages du Nord, qui fait entrer dans notre émoi de vagues sensations où s’enchevêtrent des images impuissantes à s’organiser en idées, ouvrit aux artistes des pays septentrionaux les portes d’un mystère où les formes flottent et se cherchent, interdisant au sentiment d’éliminer et de choisir. Les uns, en réduisant la nature à une harmonie volontaire, élevaient l’homme jusqu’au Dieu, les autres mêlaient l’homme à la vie générale en considérant la nature comme une symphonie aveugle où la conscience sombre dans le vertige des sons, des formes et des couleurs.

    De là l’exaltation spirituelle de ceux qui, pour mieux saisir la destinée supérieure de l’homme, oubliaient sa misère et leur propre souffrance et le voyaient montant toujours, de là l’humanité de ceux qui, chaque fois qu’ils se penchaient sur l’homme, l’apercevaient roulé dans le flot fraternel de la matière, des idées et des mouvements.

    L’anthropomorphisme des uns, le panthéisme des autres ont donné à notre esprit les deux pôles de sa puissance, entre lesquels il est peut-être condamné à marcher éternellement, mais où il puise, en même temps que le désir et le doute, la volonté de l’action.

     

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    Elie Faure dans "Histoire de l'Art"   - 1914 - Ed. Bartillat

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