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emma bovary

  • Emma Bovary ou l’impossibilité du deuil de la transcendance

     

                  Dieu n’est pas simplement mort ; non, il s’est aussi retiré en nous laissant derrière lui l’ennui mortel, le spleen baudelairien. Arrive alors la grande dépression et une exaltation qui ne charrie ni de déplace rien d’autre que du vent : on se croit arrivé alors que l’on n’est même pas encore parti ; on n’a pas bougé d’un pouce ; c’est l’illusion du mouvement, de l’action, un surplace vertigineux : on finit par trébucher avant de sombrer sans rémission.

                  Comment identifier en nous cet infini qui, chez certains êtres, hurle à la vie, à l’action et parfois même à la mort ?

    La faculté de l’être humain de se croire autre qu’il n’est est sans limite. Fiction, réalité… mais alors, qu’est-il raisonnable d’espérer pour soi et d’attendre des autres ? Si c'est dans l’échec qu’on apprend, il n’est pas sûr du tout qu’Emma Bovary ait appris quoi que ce soit. A-t-elle seulement eu le temps ?

    Madame Bovary fut la première aux yeux du monde. Des millions d’autres -  par centaines - partageront le même sort. Tête creuse, privée de concepts pour penser cet ennui, ce vide, ce manque, son malaise, sa maladie et son remède, Emma Bovary c'est aussi l’insaisissable désir de plénitude dans un monde de canailles : et jamais ce monde n’a été aussi actuel !

     

                Charles Baudelaire misogyne et finalement conservateur, un Baudelaire libéral dans les mœurs (pour son bon plaisir en particulier avec les femmes des bordels de son siècle) mais traditionnel dans son attachement à un ordre social dans lequel d’aucuns sont nés pour commander, d’autres pour obéir, tout en haïssant la bourgeoisie issue de la Révolution française et de la révolution industrielle…

    Ce Baudelaire-là admirait Emma Bovary âme ombragée mais impulsive, passionnée, déraisonnée ; il l’opposait aux femmes intellectuelles qu’il détestait. Il voyait en Emma l’animal : pas de cerveau mais des pulsions, de l’instinct propre aux femmes qui, soit dit en passant, se font souvent « balader » par les hommes et leur baratin ; à ce sujet, la mauvaise foi aidant, il est vraiment surprenant que Flaubert n’ait pas été accusé de misogynie. Sans doute est-ce parce qu’Emma est indéfendable ; comprenez : personne ne peut vouloir lui ressembler car un tel désir signifierait un aveu d’impuissance et de sottise. Personne n’aura ce courage.

    Mais alors, cette maladie de l’ennui qui s’étendra sur toute la société ne pouvait donc être incarnée que par une femme ? Un « Monsieur Bovary » est-il concevable et pas seulement littérairement ? L’homme au masculin, cet agité du bocal et de l’action qui a le sens des affaires, le goût des sciences et qui ne peut s’empêcher de nourrir l’histoire de l’Art, cet homme-là aurait-il pu sombrer dans une mélancolie aussi médiocre que trompeuse ?

     

                    Si Madame Bovary est un archétype, en revanche, Bartleby de Melville qui voit le jour trois ans avant Emma, est bien un personnage au sens le plus plein du terme : un individu unique doté d’une conscience hors du commun. Bartleby n’est pas simplement l’anti-Bovary - lucidité et intelligence -, il est la conscience qui manquait à Emma car Bartleby avait compris que tout ce qui nous serait proposé de vivre ainsi que les conditions à réunir pour le vivre, serait frappé d’immoralité telle une faillite sans précédent qui nous condamnerait à l’anéantissement : nous tous vivants mais morts.

    Car, Madame Bovary incarne très tôt toutes les « Bovary » à naître, à vivre et à mourir. En revanche Bartleby se compte sur les doigts d’une seule main. Sans doute n'y a-t-il qu’un Bartleby par génération. Et encore ! Rien n’est moins sûr.

    Bartleby est un personnage souverain, un génie qui plus est ; Emma est esclave ; dépourvue de talent, le génie du bovarysme est à chercher chez son créateur-auteur, Flaubert, qui n’était pas, contrairement à ce qu’il a pu affirmer, Emma Bovary, même s’il semble avoir couru de près, de très près, ce risque ; celui d’un bovarysme dévastateur ; y aurait-il succombé qu’il n’aurait jamais pu alors écrire ce roman-là et tous les autres.

    Si Bartleby est plus grand, bien plus grand que son auteur-créateur, Madame Bovary est très en dessous de Flaubert. Sans doute l'auteur a-t-il créé ce personnage comme pour conjurer le mauvais sort ; « Emma Bovary » tel un roman anti-dote du bovarisme, un peu comme un vaccin qui inocule le virus pour mieux le combattre ?

    Assurément.

     

                 Les grands malheurs, ceux qui s’étendent à toute la société, commencent toujours par les petits, uniques car personnels et pourtant déjà universels dans leur caractère exemplaire. Il est vrai que cet ennui qui est aussi sans aucun doute un produit du système social et politique, cet ennui-là frappe en priorité les êtres qui n’ont pas su se trouver à s’occuper ; il faut alors que l’Etat les divertisse : patriotisme, « Enrichissez-vous bonnes gens ! », la guerre, la haine et le bouc-émissaire, l’envie qu’il ne faut pas confondre avec le désir ; le désir c’est devenir qui on est ; la convoitise, c’est convoiter l’autre. Nuance importante.

    Bien avant les Rolling-Stones qui ont poussé le grand cri de l’insatisfaction sans toutefois nous l’expliquer, René Descartes, dans une de ses méditations, avait des choses profondes à dire à ce sujet.

    Insatisfaction permanente, mélancolie médiocre accoucheuses de rien - ce rien bien moins que rien aujourd’hui excepté pour des psys aux élans médiatico-mystico-pantoufle qui se font grassement rémunérer -, difficile d’être lucide quand on est incapable d’une telle exigence envers soi ; la tromperie du bovarysme touche autant soi que les autres car dans le « bovarysme » tout est erreur de jugement ainsi qu’erreur de discernement. Emma l’apprendra à ses dépens.

     

                   

                                              Madame Bovary de Claude Chabrol - 1991 : l'agonie.

                      Agonie cruelle et interminable d'Emma Bovary : Prémonitoire, est-ce là tout notre siècle malade que vomit Emma ?

     

    ***

     

                      Il n’a pas de vie banale ni de destin obscur qui méritent que l’on se méprise avant de se méprendre. Il n’y a que la beauté d’une existence conforme à sa propre existence dans un environnement tout aussi en accord. Une existence vraie dans un environnement qui ne ment pas car la vérité, le vrai c’est la définition même du beau : une belle existence est une existence vraie loin de toute considération quant à la réussite matérielle.

                     L’idéal amer a eu raison d’Emma qui a voulu vivre alors qu’elle aurait dû se contenter de rêver : la littérature - le roman en particulier - soutenue par un lectorat majoritairement féminin, c’est fait pour ça après tout ! Et pas seulement les romans de gare.


    Artistes peintres, auteurs, musiciens… pour ceux-là, c’est l’Oeuvre qui les sauve. Sans talent, sans don, Madame Bovary était donc condamnée très tôt. Artiste, elle aurait survécu à son malheur. Sans œuvre, elle se condamnait à une fin tragique, le suicide, pour ne pas avoir à affronter la honte d’un fourvoiement pathétique et ses conséquences : les assumer aurait été au-dessus de ses forces ; la honte d’une trahison imbécile aussi (avoir trompé son mari et son monde pour en arriver là !), trahison stérile, en pure perte, sans profit ; trahison idiote qui ne vous laisse rien, démunie ; la nature de cette trahison-là  y est pour beaucoup dans cette décision d'en finir avec sa vie, sa maigre vie. N’en doutons pas un seul instant : il y a des chutes peu glorieuses qui frôlent le pathétique ou bien pire encore : l’indifférence. Des chutes pour rien. Encore le rien ! On n’a alors qu’un souhait, qu’un désir, un seul impératif absolu : s’effacer, disparaître et si possible dans une souffrance spectaculaire comme pour en mettre plein la vue une dernière fois à un entourage que l'on sait déjà perdu et bientôt hostile : un plus grand mal comme moindre mal , le sien propre avec l'espoir d'y faire naître un peu de mansuétude ?

    Après tout, on ne fait pas de procès à un mourant.

     

                      Jamais le réalisme en littérature aura autant servi la fiction d’une représentation de soi ; plus Emma s’égare, plus le monde réel s’impose à elle et au lecteur ainsi qu’à l’auteur. A quel moment nous est-il donné de plaindre Emma Bovary ? A quel moment décide-t-on de céder à la compassion, d’accepter de faire un bout de chemin avec elle dans sa déchéance ? Difficile d’identifier ce moment. Et puis, le lecteur se décidera-t-il à céder à cet élan compassionnel ? Emma Bovary manque décidément de qualités humaines. Et ça n'aide pas. L’auteur alors ? Rien ne l’indique. Flaubert clôt son roman, tire le rideau, boucle ses valises sans état d’âme même s'il n'épargne personne ; sur Emma Bovary et la société qui l'entoure, il nous propose le regard clinique de l’ethnologue doublé d’un sociologue. Il n'y aura personne à sauver même pas Charles Bovary, l'époux, le double d'Emma, son alter-égo dans la sottise. Et ça, c'est déjà un parti pris, voire... une déclaration de guerre au genre humain.

    Flaubert misogyne et misanthrope ? Il récidivera à deux reprises avec "Bouvard et Pécuchet" et "L'éducation sentimentale".

     

                    Mais au fait, qui sommes-nous ? Qui est Madame Bovary ?

                    Fatiguée, usée par une grande énergie illusionniste d’un matérialisme responsable d’un bon nombre de déséquilibres (psychologiques et autres), d'un "romantisme à la manque" Madame Bovary n’aura convaincu hélas personne. Dans cet ouvrage, l’Europe ne saura pas y lire un avertissement au siècle à venir ; le personnage était encore trop vert sans doute ; il manquait de maturité ; à moins que ce ne soit ses lecteurs.

     

    ***

     

    bovary.jpg

                     Cent cinquante ans ont passé.

                     Trop-plein, harcèlement consumériste, autoritarisme des modes, saturation, impasse écologique et ontologique, l’illusion lève le voile. Le miroir cesse de mentir. La grande dépression touche à sa fin. Emma Bovary sort de son cauchemar ; elle a retrouvé les premiers étonnements de l’enfance : c’est la re-découverte des saisons qui se succèdent et c’est aussi la plénitude du fait d’être au monde, tout simplement ; c’est la belle simplicité du beau et du simple conformes à leur objet qui nous rappelle que la feuille n’est pas la branche ; la branche le tronc. La force n’est pas tout ; le frémissement du plus faible a autant d’importance que l’immobilité mastodonte du roc. Et puis, qu’on n'oublie pas que l’arbre ne pourrit pas toujours par ses racines.

                    Née en 1856, déjà à l'agonie dès les premiers jours de sa naissance, Emma Bovary qui, pour son malheur, ne connaissait pas les bienfaits de la contemplation heureuse car prudente, meurt épuisée après un siècle et demi de souffrances bien inutiles. C’était couru d’avance : s’ouvrir à l’infinité des possibles quand on peut tout juste mettre un pied devant l’autre… quelle idée folle !

    Malheur métaphysique d’une modernité jamais démentie, il semblerait que ce malheur ait aujourd’hui atteint enfin son épuisement. Le mal est bel et bien identifié ; la guérison peut donc commencer. Et puis...

     

                      

     

                  "Romantisme à la manque" disions-nous à propos d'Emma Bovary ?

                   Que celui ou celle qui n'y a jamais cru un jour, même une heure, lui jette la première pierre.

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    Pour prolonger, cliquezPenser le 21e siècle avec Emma Bovary

     

     

     

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