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  • "Les nuits de Paris" de Nicolas Edme Rétif de la Bretonne

     

     

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    « Les Nuits de Paris » : une œuvre de plus de 3000 pages rédigées entre 1786 et 1788 par un auteur-journaliste ("publiciste" on disait au 18è siècle) témoin d’une France urbaine et nocturne à l’aube de la chute de la monarchie ; notes dont les historiens feront des choux gras un siècle et demi plus tard. 

    Contemporain de Sade et Laclos, Nicolas Edme Rétif de la Bretonne est resté méconnu deux siècles durant. Si Sébastien Mercier auteur d’un "Tableau de Paris" de plusieurs milliers de page a devancé Rétif de la Bretonne de quelques années en tant que premier auteur d’un récit urbain à la fois mythologique et pittoresque, Rétif y ajoutera une dimension picaresque et plus important encore : un auteur-conteur, acteur, témoin, spectateur... noctambule de surcroît.

    Trait essentiel de l’originalité de ces « Nuits de Paris »  est le regard que Rétif porte sur ses contemporains. Sade le disait « écrivain poissard » … car il peignait souvent un tableau misérabiliste.

    Conteur-né, ses nuits parisiennes parfois émouvantes collent au vivant et à l’événement…à l’aise dans le quotidien et sa fiction ; et si la nuit renforce l’acuité du regard et le silence l’ouïe, notre hibou-spectateur du ruisseau – tel on le nommait -, se régale, et ses lecteurs aussi.

    Des centaines de récits courts, incisifs, d’une diversité peu commune :  tous les sujets sont traités, tous les métiers, tous les lieux publics et privés, toutes les classes des « filles du commun » aux domestiques à l’artisan, de la noblesse à la bourgeoisie, filles publics (prostituées) voleurs, escrocs, bandits, oisifs, mendiants, débrouillards,  et une Marquise , vraie ou fausse,  réelle ou fictive, (c’est la Schéhérazade des contes des mille et une nuits) ; elle sera sa première auditrice ; Rétif lui contera ses anecdotes nocturnes, fruits de ses promenades, avant de rentrer à l’aube dans son logis de la rue de la Bûcherie. Une Marquise bienfaitrice dont il sollicitera la charité et le salut pour ceux et celles qu’il prendra sous son aile au cours de  ses pérégrinations nocturnes, tel un pasteur…  ouailles  en perdition ou en grand danger de l’être, car, à ses yeux, l’action individuelle étant garante de la bonne conscience.

     

                Alors que la noblesse de province faisait monter leurs filles encore adolescentes à la cour de Versailles pour les marier (les vendre ?) aux plus offrants des vieillards moribonds, la petite bourgeoisie du coeur de Paris courait la nuit, à la lueur des bougies de leurs domestiques, à la recherche de leur fille cadette qu’un séducteur bavard et cynique déflorait à grand renfort de beaux discours et de promesses qui n'engageaient le plus souvent que celles qui les recevaient, sous les portes cochères…

    Rocambole un demi siècle avant son auteur, tantôt à l’affût, tantôt en mouvement mais sans précipitation, excepté lorsqu’il lui faut échapper à des poursuivants aussi malfamés que mal intentionnés, appelant à la garde quand les risques sont trop grands, Rétif nous rapportera un fait peu connu de cette époque : les viols collectifs en public, de jour comme de nuit, par des bandes savamment organisées lors des fêtes de rue  et des feux d’artifice qui mobilisent des foules entières ; toutes les classes s’y retrouvent : on choisit soigneusement une victime, une jeune fille de préférence mais pas toujours, on l’entoure, on l’encercle, on l’isole de ses parents ou de ceux qui l’accompagnent pour lui faire subir dans le tumulte, le bruit et la fureur des festivités de rue – cris, fusées et pétards -, tous les outrages avant de s’éclipser  sans être inquiétés.

    Précisons ici que toute l’œuvre de Rétif ne vit que par les femmes et pour les femmes, tout comme son auteur ; femmes de tous les âges et de toutes les conditions, faibles et crédules ou parfois dans la nécessité d’exercer des activités que la morale réprouve mais auxquelles la société tout entière a recours sans sourciller. Il sera souvent question de jeunes filles, abusées, meurtries ou dont la vertu en danger semble galvaniser chez Rétif un courage physique aussi rare que précieux car dans ce Paris de la fin du XVIIIe siècle, jamais les femmes du peuple et de la petite bourgeoisie auront été autant en danger ; chair à plaisir convoitée par tous les hommes  de tous les âges et là encore, de toutes les conditions : les petits Sade sont légion à cette époque ; le marquis a fait d’innombrables émules qui ne leur demanderont pas leur avis.


                 En rupture avec la tradition romanesque d’un Antoine Prévost,  ces « Nuits de Paris » n’ont pas d’histoire suivie car la diversité des récits y contribue guère ; de plus, les personnages que l’on rencontre  et côtoie avec l’auteur ont pour seule réalité, une réalité collective, quasi sociologique : toute une époque donc !


    Rétif annonce Balzac mais sans le Père Goriot ou Flaubert mais sans Madame Bovary. Pas de figures archétypales sinon des conditions de vie, des comportements et des manières d’être au monde emblématiques d’un ordre social qui appartient à la fois au passé et à l’avenir ; un avenir révolutionnaire : la noblesse déclinera avant de sombrer au profit d’une bourgeoisie qui aura pour unique exigence : que les affaires tournent ! Petites et grandes ; honorables ou affligeantes… pour les siècles des siècles... 

     

                 La rue est le domaine de la marginalité, et la nuit, celui du malheur qui accable des êtres déjà bien fragilisés ; c’est le Paris du peuple dans son entier à une époque où toutes les classes sociales cohabitent encore : la ségrégation est seulement verticale ; elle dépend de l’étage. Un Paris « occupé » par une main d’œuvre chassée des provinces par la disette ; c'est le Paris des cabarets et des coupe-gorge ; cours, jardins, escaliers étroits, Rétif ira jusqu’à pénétrer l’intimité des logements parfois à l’insu des occupants pour écouter, entendre, observer, comprendre ou bien secourir…

    Ce sera quelques dizaines d’années plus tard, le Paris de Balzac, d’Eugène Sue et d’Hugo.

    Et c’est aussi le Paris du piéton et le Paris pré-révolutionnaire même si dans ses récits, aucune révolution semble pointer le bout de son nez - il faudra se reporter à cette autre œuvre nocturne de Rétif qui porte le nom de « Nuits révolutionnaires » ; car si la nuit, tous les chats sont gris, les révolutionnaires eux cuvent leurs idées comme d’autres leur vin, et face au sommeil nous sommes tous égaux.

    C’est le Paris de l’île de la Cité, de l’hôtel Dieu, le cœur de la Capitale qui comportait alors que six arrondissements… place Maubert, rue de la Bûcherie, le Paris des imprimeurs et des libraires (Rétif était lui-même imprimeur), l’Ecole de médecine et des hurlements de femmes en couches. C’est le Marais… la rue Saintonge… les Halles, sans oublier les faubourgs : Saint-Germain et Saint-Marcel.

     

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    Les ancêtres huguenots de Rétif, sa formation janséniste à Auxerre puis à Bicêtre feront de lui l’ennemi de l’oisiveté : « la religion veut que l’on s’occupe utilement pour soi-même et pour les autres » ; volontiers sermonneur de haut de sa chaire de moraliste réaliste, rigoriste et parfois, franchement austère, sa vie privée n'aura pas été pour autant un modèle de vertu : en effet, on lui connaît une relation incestueuse avec sa fille ainée.

    Sans doute s’agit-il là encore d’une histoire de paille et de poutre et d’un « Faites ce que je dis mais pas ce que je fais ! »… pour ne rien dire d’un « Pour vous la vertu, pour moi la licence ! »

    C’est Molière qui n’a de cesse d’avoir raison.

     

                Confiant dans la science, disciple de Buffon et proche de Rousseau, les "Nuits de Paris" sont souvent éclairées des idées philosophiques et politiques de l'auteur ; chaque récit peut avoir alors pour conclusion nombre de propositions destinées à mettre fin à une carence, à une insuffisance ou à un excès dommageable pour le bien commun car, comme pour tous les honnêtes gens, l’intérêt général était  son souci premier.

    Avec Rousseau, Rétif réaffirme que le peuple est la seule réalité politique. Le Souverain n’est que le « réunisseur du Pouvoir », et le peuple la nation.

    Il craignait néanmoins les fermentations populaires : « Comme mon bras doit toujours obéir à ma tête, toute résistance des membres affaiblit  un corps.» Ni révolutionnaire ni utopiste même s’il imagina pour ses lecteurs "l’An 1888", prudent, il pensait « que l’on ne doit attaquer les préjugés du peuple qu’avec ménagement et lorsqu’ils sont réellement nuisibles ».


    Ennemi du luxe, du superflu, toujours sans le sou et endetté - les visites les plus fréquentes à son domicile étaient celles des hommes de loi, huissiers de préférence -, il pensait que le « riche » est utile aussi longtemps qu’il œuvre en faveur du développement.

    Se rangeant du côté des stoïciens - lucidité et réalisme - contre les Epicuriens – à chaque jour suffit sa peine -, une série de livres sur ce qu’il appelait «  la réformation » verra le jour aux côtés d’autres ouvrages (une quarantaine de titres) rédigés dans le souci d’une recherche d’un mode de gouvernement qui placera le bien public au centre de son action. Il était contre la propriété du sol. Il se méfiait des physiocrates et des économistes (nos libéraux d'aujourd'hui en matière économique) ; il les considérait comme des « systématiques dangereux » ; des idéologues dogmatiques.

    Il nous quittera en 1806 après avoir lancé à la cantonade : « Quand le supplice est trop grand pour le crime (et a fortiori pour un délit), on n’effraie pas (on ne dissuade pas) : on indigne. »

    Et c'est déjà la voix d'un Emile Zola.

     

    ***

     

               Entre rêve et réalité, les Nuits parisiennes de Rétif de la Bretonne - nuits en noir et blanc -, et son clair-obscur, inspireront Baudelaire, Nerval, les grands romans populaires du XIXe siècle, puis Apollinaire, Soupault, Breton, Aragon et Carco : Paris la nuit, encore et toujours…

     

               Car... « Le spectateur nocturne est aussi acteur par l’écriture, il projette son ombre sur la scène, un personnage tout nouveau : il fait alors éclater Paris dans la littérature » - Jean Varbot.

     

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  • Penser le 21e siècle aujourd'hui avec Emma Bovary

     

                  

                     Nul doute, le XXe siècle aura été le siècle de Madame Bovary, roman paru en 1857 ! Siècle de toutes les ambitions démesurées que ce XXe siècle !

    Siècle du bovarisme par excellence donc, siècle de la fuite en avant vers toutes les utopies, et par voie de conséquence, siècle de toutes les insatisfactions, de toutes les frustrations, trahisons, névroses et dépressions sans nombre - dépressions à la fois économique et mentale, autre maladie de ce siècle.

    Siècle des désillusions jusqu'à la déchéance, la banqueroute financière et la faillite de toutes les idéologies, des plus liberticides et criminelles aux plus libérales... libérales et scélérates.

    Siècle à peine remis de 1789 et qui se paie le luxe d'une autre révolution : 1917 !Siècle surréaliste comme un fait exprès ! Siècle romanesque qui signera pourtant la mort du roman...

    Siècle miroir de tout un chacun, d'une consommation effrénée jusqu'à la consommation de soi ! Siècle de fin de siècle pour une fin de l'Histoire et de toutes les histoires, même les plus saugrenues, et le début d'une autre... celle du mensonge de sa propre fin...


                     Et dans l'agonie cruelle et interminable d'Emma Bovary, agonie prémonitoire, n'est-ce pas là tout notre siècle malade que vomit Emma ?

     

              Le bovarisme "en ces temps compliqués qui sont les nôtres, où les violences symboliques et les mensonges sociaux ont atteint de tels degrés de ruses que même les plus malins s’y laissent prendre, en ces temps paradoxaux où les utopies sont moribondes mais où les illusions sont reines, prendre un peu de temps pour relire tout ce que Georges Palante et Jules de Gaultier ont à nous dire sur le principe du bovarysme ne peut que nous être profitable."   (Stéphane Beau)

     

     

               Madame Bovary de Claude Chabrol - 1991Que celle ou  celui qui n'a jamais cru que c'était arrivé, lui jette la première pierre !

     

    ***

     

    "... le Bovarysme a le vent en poupe. Cette résurrection est d’autant plus appréciable qu’elle génère du même coup un regain d’intérêt pour deux auteurs : Jules de Gaultier et Georges Palante.

     

    Pour Jules de Gaultier, le problème majeur qui se pose à l’homme, c’est l’incapacité foncière qui est la sienne d’avoir une connaissance effective de la réalité. Selon lui, tout se joue au moment précis où le moi se tourne vers la réalité extérieure et entreprend de la caractériser : « L’acte premier par lequel l’esprit distingue le moi du monde extérieur est l’acte créateur essentiel. C’est lui qui, tirant de l’unité, du continu, de l’informe, de l’insaisissable cette dualité du monde et du moi, fait surgir le phénomène et s’avère l’auteur de toute diversité ».

    Le problème, c’est que la réalité phénoménale ainsi générée n’est pas figée, donnée, invariable, mais perpétuellement réévaluée et reconstruite et toujours décalée par rapport à la volonté de connaître qui l’a instituée. C’est la raison pour laquelle « elle se dérobe aux mesures rigides qui la veulent fixer. Elle se meut, elle devient, cela signifie qu’elle est à tout moment autre qu’elle n’était, que c’est sa loi en quelque sorte, de se mentir éternellement à elle-même ».

    Posant comme postulat que notre perception de la réalité repose nécessairement sur une illusion, Jules de Gaultier entreprend, tout au long de sa vie, de répondre à la question suivante : comment accéder au plus près de la vérité quand on sait que la logique même du fonctionnement de la conscience humaine participe à nous en écarter. Puisque le rationalisme n’est jamais rien d’autre qu’une illusion qui s’ignore.

    Même s’il n’est pas à proprement parler l’inventeur du terme « bovarysme », Gaultier est celui qui lui a donné ses lettres de noblesse, et qui l’a défini comme suit : « faculté départie à l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est ». Jules de Gaultier, insiste plutôt sur le caractère « pathologique » du bovarysme, et sur le fait que le destin tragique d’Emma Bovary s’explique essentiellement par le décalage trop important que la jeune femme a créé entre la réalité idéale qu’elle s’est inventée et sa réalité propre. Mais cette explication contient déjà, en soi, les germes de l’évolution du sens qu’il donnera par la suite au bovarysme. En effet, c’est l’excès d’illusion qui semble avoir été préjudiciable à Emma Bovary. Et cet excès ne doit pas faire oublier que, non seulement la faculté de se concevoir autre qu’on est, est universelle, mais qu’avant même d’être un principe « pathologique », c’est un principe essentiel à la vie et à son évolution. Et pour Jules de Gaultier, cette idée est vraie aussi bien au niveau individuel, qu’au niveau social ou même qu’au niveau « métaphysique ».

    L’illusion est la base même de toute connaissance : connaître, c’est reconstruire pour un « moi » inaccessible un double d’une réalité qui lui restera toujours étrangère. Et c’est cette logique de reconstruction qui pousse les individus, mais aussi les nations, l’humanité, à sortir de l’immobilité pour aller perpétuellement de l’avant.

     

    Georges Palante, pour sa part, s’est moins intéressé au bovarysme en tant que tel qu’à la manière dont Jules de Gaultier le pense et le décrit. Ainsi à la lecture plutôt dualiste de Jules de Gaultier qui oppose, en quelque sorte, un « moi véritable » et inaccessible aux reconstructions bovaryque que l’on se fait de ce « moi », Palante défend plutôt l’hypothèse que ce clivage entre un « moi véritable » et un « moi illusoire » n’existe pas, et que chaque homme est en réalité constitué d’une multitude de petits « moi » qui ont plus ou moins conscience les uns des autres, et qui prennent le pouvoir en fonction des circonstances.

     

    Pour Palante, le refus de la réalité, même s’il mène au tragique, est un acte de refus légitime, un devoir de résistance des individus confrontés aux violences et aux mensonges de la réalité sociale et économique."

     

                                                               Stéphane Beau.

     

     

     

                      Agonie cruelle et interminable d'Emma Bovary : Prémonitoire, est-ce là tout notre siècle malade que vomit Emma ?

     

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    Pour prolonger...

     

                Cliquez http://calounet.pagesperso-orange.fr/resumes_livres/palante_resume/palante_bovarysme.htm

     

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