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george lukacs

  • Une sociologie du roman avec Lucien Goldmann

     

                   Pourquoi une sociologie du Roman ? La question est posée. La réponse de Lucien Goldmann est la suivante : « … parce qu’aujourd’hui, les véritables sujets de la création culturelle sont les groupes sociaux et non pas les individus isolés alors que c’est une expérience immédiate et en apparence incontestable que toute œuvre culturelle – littéraire, artistique ou philosophie – a un individu pour auteur. »

    Et puis aussi :  « S’il est évident que le monde absurde de Kafka, de l’Etranger de Camus ou le monde composé d’objets relativement autonomes de Robbe-Grillet, correspondent  à l’analyse de la réification telle qu’elle a été développée par Marx, le problème se pose de savoir pourquoi ce phénomène de réification qui date du XIXè siècle s’est-il manifesté dans le roman qu’à partir de la fin de la Première Guerre mondiale ? »

    Lucien Goldmann poursuit : « La forme romanesque est la transposition de la vie quotidienne dans la société individualiste née de la production pour le marché. Il existe une homologie rigoureuse entre la forme littéraire du roman et la relation quotidienne des hommes avec les biens en général, et par extension, des hommes avec les autres hommes. Or, ce qui caractérise  la production pour le marché, c’est l’élimination de cette relation de la conscience des hommes, sa réduction à l’implicite grâce à la médiation de la nouvelle réalité économique créée par cette forme de production : la valeur d’échange (seul ce qui peut être vendu est à valoriser). »

    Cette élimination signe-t-elle l’arrêt de mort à terme du roman. En effet… «  l’histoire et la psychologie du personnage deviennent de plus en plus difficile à décrire sans tomber dans l’anecdote et le fait divers, ce n’est pas seulement parce que Balzac, Stendhal ou Flaubert l’ont déjà décrite, mais parce que nous vivons dans une société différente de celle dans laquelle ils vivaient, une société dans laquelle l’individu comme tel et, implicitement, sa biographie et sa psychologie ont perdu toute importance vraiment primordiale. »

    L’histoire de cet individu est celle de tout le monde.

                    A titre d’exemple, prenons un roman de Robbe-Grillet, « La jalousie » : si l’auteur y décrit de manière différente les relations d’un jaloux avec sa femme, et l’amant de celle-ci, c’est bien parce que la femme, l’amant et le mari jaloux sont devenus objets : « Dans la société contemporaine les sentiments humains expriment maintenant des relations dans lesquelles les objets ont une permanence et une autonomie que perdent progressivement les personnages. »

    A la suite de quoi, Lucien Goldmann nous rappelle que « La forme romanesque est, parmi toutes les formes littéraires, la plus immédiatement et la plus directement liée aux structures économiques, aux structures de l’échange et de la production pour le marché. Pour cette raison, les véritables sujets de la création culturelle sont les groupes sociaux et non pas les individus isolés car le créateur fait souvent partie du groupe par sa naissance ou son statut social.»

    ___________________

     

                      Marx a très tôt étudié les principales transformations  entraînées dans la structure de la vie sociale par l’apparition et le développement de l’économie avec pour conséquence le couple  individu-objet inerte.  

     

    "La réification" par Lucien Goldmann :

     

                      "Qu’entendons-nous par ce mot ?

                       Tel que le décrit Marx sous le terme de « fétichisme de la marchandise », le phénomène est extrêmement simple et facile à comprendre.

    La société capitaliste, dans laquelle tous les biens sont produits pour le marché, diffère de manière essentielle de toutes les autres formes antérieures d’organisation sociale de la production.

    Une première différence fondamentale : l’absence dans la société capitaliste libérale, de tout organisme capable de régler de manière consciente  à la fois la production et la distribution à l’intérieur d’une unité sociale quelconque.  De tels organismes existaient dans toutes les formes de société pré-capitalistes. Cette régulation de la production pouvait être traditionnelle, religieuse, oppressive, elle avait néanmoins un caractère consciente.

    Or, dans la société libérale classique, il n’existe précisément à aucun niveau une régulation consciente de la production et de la consommation même si cette production tient compte de la demande payante (solvable).

    Sur le plan immédiat des consciences individuelles, la vie économique prend alors l’aspect de l’égoïsme rationnel de l’homo economicus, de la recherche exclusive du profit maximum sans aucun souci des problèmes de la relation humaine avec autrui et surtout sans aucune considération pour l’ensemble. Dans cette perspective, les autres hommes deviennent des objets semblables aux autres objets dont la seule qualité humaine importante sera leur capacité à conclure des contrats et engendrer des obligations contraignantes.

    Ainsi, tout un ensemble d’éléments fondamentaux de la vie psychique, tout ce qui dans les formes sociales pré-capitalistes était constitué par les sentiments transindividuels, les relations avec des valeurs qui dépassent l’individu - la morale, l’esthétique, la charité et la foi -, disparaît des consciences individuelles dans le secteur économique dont le poids et l’importance croissent chaque jour dans la vie sociale, pour déléguer ses fonctions à une propriété nouvelle des objets inertes : à leur prix.

    Les conséquences de ce changement sont considérables. Elles comportent d’ailleurs aussi des aspects positifs et ont permis le développement d’un certain nombre d’idées fondamentales de la culture européenne occidentale (les idées d’égalité, de tolérance et de liberté individuelles entre autres). Mais elles ont augmenté progressivement  le développement  de la passivité des consciences individuelles et l’élimination de l’élément qualitatif dans les relations entre les hommes, d’une part, et entre les hommes et la nature, d’autre part.

    C’est ce phénomène d’abolition, de réduction à l’implicite d’un secteur extrêmement important des consciences individuelles auquel se substitue une propriété nouvelle, d’origine purement sociale, des objets inertes, dans la mesure où ils pénètrent sur le marché pour y être échangés et, à partir de là, le transfert des fonctions actives des hommes aux objets, c’est cette illusion, fantasmagorique qu’on a désignée par le terme extrêmement suggestif de « fétichisme de la marchandise », et, par la suite, de réification.

    Dans la structure de la société libérale qu’analysait Marx, la réification réduisait ainsi à l’implicite toutes les valeurs transindividuelles, les transformant  en propriétés des choses, et ne laissait comme réalité humaine essentielle et manifeste qu’un individu privé de toute liaison immédiate, concrète et consciente avec l’ensemble.

    Toutefois, l’homme ne saurait à la fois rester humain et accepter l’absence de contacts concrets et univoques avec les autres hommes, de sorte que la création humaniste qui correspondait réellement à la structure réificationnelle de la société libérale était l’histoire de l’individu problématique telle qu’elle s’est exprimé dans la littérature occidentale depuis don Quichotte jusqu’à Stendhal et Flaubert, en passant par Goethe, Proust et Dostoïevsky.

    La grande transformation sociale humaine est née de l’apparition de deux phénomènes nouveaux et d’une importance capitale, d’une part, les auto-régulations de la société et, d’autre part, la passivité croissante, le caractère de « voyeurs » que prennent progressivement dans la société moderne les individus, l’absence de participation active à la vie sociale, ce que, dans sa manifestation la plus visible, les sociologues modernes appellent la dépolitisation mais qui est au fond un phénomène beaucoup plus fondamental qu’on pourrait désigner, dans une gradation progressive, par des termes comme : dépolitisation, désacralisation, déshumanisation, réification.'

     

                        Extrait de "Pour une sociologie du roman" - idées NRF - 1964-1965

     

     

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