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indécis

  • Julien Sorel ou l'insoutenable légèreté de l'être et du néant - 2

     

                       Julien Sorel sera jugé par la bourgeoisie et une aristocratie maintenant bâtardisée ; le peuple, lui, était absent des débats, de tous les débats, auditeurs et témoins muets.

    Eux tous ne pardonneront rien à Julien Sorel, à l’heure où il lui faut rendre des comptes avec intérêts. Et quels intérêts ! Des intérêts d’usuriers.

                      Né orgueilleux, d’un mauvais orgueil, il finira dans la vanité ; Julien Sorel qui sera condamné à la peine de mort, lui qui a eu tellement de mal à vivre, recevra cette sentence comme un dû, un droit et un devoir ; à sa décharge on précisera ce qui suit : s’il avait une conscience de classe en ceci qu’il souhaitait sortir de la sienne, Julien Sorel n’avait pas d’éducation politique. Reconnaissant que la société qui le jugeait avait le droit de se défendre, il a donc fini par croire, bien involontairement, à la justice de son pays ; justice de classe néanmoins, et ça, il l’avait bien compris : on ne convoite pas la femme de son maître ni sa fille  du moins sans la permission de son père en ce qui concerne cette dernier - quand on est né fils de charpentier.               

    Inconscient du danger imminent, danger de chaque instant, à chaque pas - le danger s’accommode mal fort mal du mépris dans lequel on le tient, arrive alors un jour où il décide d’en finir pour et avec vous -, plus téméraire que courageux (le courage fait appel à des qualités qu’il n’avait pas, comme le sang froid et la réflexion), il sera celui par qui le scandale arrive. Mais il ne sera pas la cause du malheur pour autant. Car, quand on y pense un instant : le malheur est partout, ici, là. Sorel s’est simplement baissé pour le cueillir chez les Rênal comme chez le Marquis de la Môle ; au moins a-t-il été équitable ; il l’a partagé avec celles et ceux qui n’avaient pas encore réalisé qu’il se trouvait là tout près, à leurs pieds, dans l’attente de son heure. Faut dire que Julien Sorel avait un don particulier pour cette cueillette-là, les autres pas, établis qu’ils étaient, protégés par un ordre social indéfectible dans son organisation : et puis, la religion veillait sur eux tous ; elle les maintenait droits, rigides, rectilignes ; aussi, réticents étaient-ils à l’idée de devoir courber l’échine jusqu’à lui.

    Julien Sorel, attentionné, s’en est chargé ; il l’a cueilli, il l’a ramassé ce malheur et n’a pas vu qu’à force de se baisser on finit par s’abaisser au ras des pâquerettes, face contre terre, le visage noir.

     

                       Arriviste Sorel ?

    Il n’avait rien d’un Rastignac. Il était opportuniste certes ! mais mauvais stratège, mauvais tacticien ; indécis, il était l'enfant d’un siècle en plein chamboulement, dans le bruit et la fureur de mille opportunités à saisir ; l’ère napoléonienne, vingt ans plus tôt, avait posé les jalons d’une méritocratie encore embryonnaire certes mais qui a survécu à son architecte : «Faites vos preuves et vous prendrez du galon et les médailles pleuvront !

                      Alors, arriviste Julien Sorel ?

    Sorel préférait Danton à Robespierre, la bourgeoisie d’affaires plutôt que le peuple ; le patron plutôt que l’ouvrier. Et tous ceux qui sont restés là où ils sont nés, et qui, naïfs, ont espéré un regard compatissant de ceux qui ont pu s’élever, l’ont appris à leurs dépens avant d'en être pour leurs frais, de leurs poches et de leur bulletin de vote ; et la leçon est amère : pas de meilleur bourgeois qu’un ouvrier sorti du rang.

                      Sot Julien Sorel ?

    Sûrement. Trop honnête pour être poli, Julien Sorel a confondu l’insolence avec l’honnêteté car la véritable honnêteté c’est l’authenticité qui repose sur de fortes convictions et quelques principes ; pas trop mais juste ce qu’il faut pour ne pas être un salaud ou un imbécile irrémissible.

                      Inconséquent ?

    Assurément ! Car toute ambition dans sa réalisation demande de la rigueur, de la persévérance  et de la patience. Or, Julien Sorel était  léger, très léger ; une fenêtre ouverte, une porte , un courant d'air malencontreux, et hop ! Plus de Sorel ! Fini Julien !

                      Mais alors, salaud Julien Sorel ?

    Un enfant Sorel ! Un enfant… quand un enfant fait le mal sans soupçonner le mal qu’il fait. Qui peut bien avoir envie de le juger aujourd'hui ? Car enfin, depuis quand juge-t-on un enfant ?

     

                    Là où il est passé, Julien Sorel n’a laissé ni regrets ni remords : «Muss es sein ? Es muss sein ! »… cela doit-il être ? Cela est ! Car, rien qui le lie aux événements de sa vie, la sienne et celles qu’il a comme fracassées tel un éléphant dans une magasin de porcelaine, vies atomisées, lambeaux et miettes, ne pouvait ne pas avoir été. Et s’il était plus lucide que toutes celles qui l’ont aimé et qui ne voulaient pas « que ce soit fini, jamais ! », lui seul a su comprendre que le rideau était tombé et qu’il ne se relèverait pas ; on peut lui reconnaître cette qualité : sa lucidité face à son propre malheur imminent ; on finit toujours au fond du trou que l’on a, que l’on s’est creusé et les autres avec nous car dans l’échec, on y trouve toujours assez de place pour tout le monde ; de plus, si le succès est misanthrope, l’échec est doué d’un instinct grégaire hors du commun ; généreux, il aime tout partager : surtout le pire. Mais ça, c’est déjà moins glorieux.

                       La totale acceptation de Sorel du verdict de la société qui l'a jugé, la peine de mort, aura été la marque de son ignorance et de son inconséquence. Si son refus de demande de grâce, à la condition de rentrer dans le sein de l’Eglise une bonne fois pour toutes car un évêque au bras long pourrait encore le sauver, si ce refus-là peut laisser croire à une âme forte, ce refus aura été l’aveu de toute une vie : Julien Sorel n’a jamais voulu être sauvé et sa courte existence n’a eu qu’un désir inconscient : appeler à lui le danger, tous les dangers, jusqu’à la sanction suprême.

    Le fils d’un charpentier qui se croyait avide d’ascension sociale, refusant son état, s’est lancé dans une quête ne lui ressemblait pas, touchant au but pour n’en rien faire, sinon en finir avec ce destin tout petit dans un monde immense à la fois de médiocrité, d’intelligence, de génie, de cruauté et de bonté.

    Est-ce toucher à la vérité de Julien Sorel, cette « âpre vérité », formule de Danton, placée en épigraphe du roman, que d’évoquer à son sujet une expérience de vie en trompe l’œil dans laquelle tout serait faux, en porte à faux, et par conséquent : illusoire ?

     

                      « Henri Beyle dit Stendhal, était le fils d’un avocat affairiste au parlement de Grenoble (Non, non… nous ne sommes pas en 2016 mais en 1830 !) et d’une mère morte en couche alors qu’il avait 7 ans. Le jeune Henri a peu d’estime pour son père, homme taciturne, pieux, hypocrite, bourgeois qui ne pensait qu’à ses affaires financières. Le précepteur qu'on lui donne, l'abbé Raillane, va détériorer leurs rapports : « Je haïssais l'abbé, je haïssais mon père, source des pouvoirs de l'abbé, je haïssais encore plus la religion au nom de laquelle ils me tyrannisaient » 

                      « Julien Sorel, c’est moi ! » devrait confesser Stendhal ?

     

                   Après tout, Julien Sorel n’avait-il pas qu’à se laisser conduire et porter ? Le monde aurait su lui trouver une place. Il faut savoir parfois laisser le monde décider pour vous. Il lui arrive d’avoir un jugement plus sûr et plus avisé. Après tout, le monde n’est-il pas le monde depuis qu’il est monde et qu’il y a un monde, notre monde ?

    Sans projet à opposer à ce monde-là, Julien Sorel s’est retrouvé sans recours. Il a fini très vite par ne plus rien lui demander, ne plus rien attendre, et surtout pas qu'il épargne sa vie, sa pauvre vie. Mais pouvait-il en être autrement ? Comment aurait-il su traverser à guet cette épreuve fleuve, celle d’une déchéance heureuse qui se sourit à elle-même, béate, d’une perversité pathétique et condamnable seulement de par les victimes qu’elle aura laissé derrière elle ; victimes sacrifiées sur l’autel d’un narcissisme et d’un égoïsme paroxystiques.

                     « Le rouge et le noir », c’est ce roman rouge comme le sang versé et noire comme l’âme de Julien Sorel, personnage venu tout droit de la Commedia dell'arte, masqué à lui-même et aux autres fatalement, héros bouffant et bouffonnant pris dans la nasse d’un roman aux amours non pas impossibles mais inconcevables qu’un Julien Sorel a ridiculisés et dont l’auteur a su assumer tout le cynisme, un cynisme rare, d’un genre nouveau, un cynisme à l’origine duquel on trouvera un aveuglement et un manque total de jugement quant à ce à quoi on peut légitimement prétendre, tout en jouissant jusqu’à l’absurde de ce quiproquo en forme d’auto-illusion jusqu’à l’auto-dérision, car le cas Sorel c’est une affaire entre lui et lui, et seulement lui… ce roman nous le révèle comme aucun autre.

    L’exercice d’une liberté individuelle émancipatrice, certes encore en germe sous Louis Philippe mais qui commençait à montrer le bout de son nez, c’est un fardeau, une angoisse, un vrai défi pour toute une génération sans expérience. Face à une telle aspiration, Sorel n’était pas à la hauteur de l’enjeu. Il ne s’est pas donné le temps de s’apprendre pour, à son tour, s’enseigner une ou deux leçons frappées du coin du bon sens.

    Un Julien Sorel, ça grandit trop vite ! Un Julien Sorel ça court trop vite aussi ! Un Julien Sorel, c’est trop, toujours trop, trop de tout et pas assez de ce rien qui fait la différence en creusant l’écart entre le risque de confondre "convoiter" avec "désirer" car Julien Sorel s’est contenté de convoiter le bonheur d‘autrui, sa place, son héritage et ses mœurs. Alors que le désir ouvre nombre de portes, la convoitise les ferme toutes. Il a très tôt vécu dans le manque, alors que c’est dans le désir qu’il faut vivre car désirer, c’est devenir ce que l’on doit être ; convoiter, c’est chercher à devenir ce que sont les autres. Pour cette raison, la réussite se donne seulement à ceux qui l’ont rêvée pour l‘avoir désirée et non convoitée chez leurs contemporains.

    La liberté individuelle se paie très cher quand on n’a pas le sou d’un jugement juste sur soi-même, et ce le plus tôt possible avant l'âge adulte. Julien Sorel n’a jamais été à la hauteur de son époque ni à l’heure. En retard, il appartenait encore à un monde où l’on s’en remettait aux aînés : on les écoutait ; et quelquefois, c’était faire preuve de sagesse que de s’y soumettre. Plus il a souhaité s'élever, plus il s'est enfermé ; et si le linge du fils était plus propre, et ses mains moins caleuses, Julien Sorel n'a finalement jamais cessé d'être le fils de son père et de sa condition.

     

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                      « Ce n’est pas possible de tuer un homme qui ne m’a pas tuée ! » s’écrit Madame de Rênal, sans doute la toute première « Madame Bovary », 17 ans plus tôt, d’un Stendhal que Flaubert aura lu.

    Toutes l’ont aimé, au premier regard, de loin puis de près, de très près, jusqu’à tout perdre, honneur, famille, enfants, mari et dote. Et celle qui contribuera par faiblesse et par jalousie à la ruine de Julien Sorel, Madame de Rênal, n’oubliera pas de se tenir à ses côtés jusqu’à son dernier jour, sa dernière heure, son dernier souffle, lui tenant le bras sur le chemin qui mène à l’échafaud. Elle le suivra trois jours plus tard, dans la tombe, avec toute sa tête à elle mais épuisée d’avoir aimé, trop aimé, aimé encore et encore. Et elle était bien la seule.

    L’amour est une prison dans l’attente de la peine de mort qui n’est que l’aboutissement d’une condamnation lente à une peine de vie. Mort à 23 ans, figure de la littérature mondiale, chez Julien Sorel, aujourd’hui encore, on cherchera en vain un destin, un accomplissement prometteur, « un fort potentiel », comme on dirait aujourd’hui, dans cette vie fauchée par un verdict de classe car Julien Sorel n'a pas eu droit aux circonstances atténuantes propre au crime passionnel. Pas folle la société ! Pourtant, cette société qui l’a jugé, aurait dû comprendre qu’elle n’avait rien à craindre de Julien Sorel, le prédateur des chambres à coucher de la bonne société dont les épouses font chambre à part, car ce « révolutionnaire-là, ce bandit sans scrupules » n'aurait pas tarder à se ranger de leur côté dès que sa situation aurait été consolidée. Il s’en est fallu de peu, de quelques semaines pour ce Julien Sorel de la Vernaye, lieutenant des hussards, futur gendre du Marquis de la Môle.

     

                      Mère, sœur, amante, épouse… à la lecture de ce roman tragi-comique du point de vue du personnage de Julien Sorel, on réalise à quel point les femmes sont faites pour aimer ! Oui ! Les femmes sont faites pour aimer, et les hommes pour entreprendre et réussir ou bien échouer… lamentablement, toujours ! Et les femmes de ne pas pouvoir leur survivre non plus.

                      Dans « le rouge et le noir », seules les femmes rayonnent avant d’y trôner, là-haut, tout là- haut, authentiques… - des femmes dont on a volé la jeunesse, très tôt destinées à un mariage sans amour -, et Julien Sorel de se tenir en bas, tout en bas, bien plus bas encore que dans la sciure de l’atelier de son père charpentier qu’il haïssait, alors que...

                      Charpentier, c’est un métier et c’est une vie aussi, respectable et pas inutile non plus.

     

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