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jacob boehme

  • Gaston Bachelard : Alchimie et symbolisme

     

     

     

                "L'expérience alchimique, plus que toute autre, est double : elle est objective ; elle est subjective.

    La condamnation de l'Alchimie a été portée par des chimistes et par des écrivains. Au XIXe siècle, tous les historiens de la Chimie se sont plu à reconnaître la fureur expérimentale des alchimistes ; ils ont rendu hommage à quelques-unes de leurs découvertes positives ; enfin ils ont montré que la Chimie moderne était sortie lentement du laboratoire des alchimistes. Mais, à lire les historiens, il semble que les faits se soient péniblement imposés malgré les idées, sans qu'on ne donne jamais une raison et une mesure de cette résistance. Les chimistes du XIXe siècle, animés par l'esprit positif, ont été entraînés à un jugement sur la valeur objective, jugement qui ne tient aucun compte de la cohésion psychologique remarquable de la culture alchimiste.

    Du côté des littérateurs, le jugement est encore plus superficiel : l'alchimiste est représenté comme un esprit dérangé au service d'un cœur avide.

     

           L'alchimiste est, pour nous, l'amant, jamais comblé, d'une Chimère, et nous devrions bien plutôt nous étonner que des doctrines si vaines pussent continuer à se propager, au cours même du progrès scientifique, jusqu'à nos jours. On pourrait poursuivre cet examen tout le long du XIXe siècle. On verrait l'attrait de l'Alchimie sur des âmes nombreuses, à la source d’œuvres psychologiquement profondes comme l’œuvre de Villiers de l'Isle-Adam. Le centre de résistance doit donc être plus caché que ne l'imagine le rationalisme naïf. L'Alchimie doit avoir, dans l'inconscient, des sources plus profondes.

     

              Pour expliquer la persistance des doctrines alchimiques, certains historiens de la Franc-maçonnerie, tout férus de mystères, ont dépeint l'Alchimie comme un système d'initiation politique, d'autant plus caché, d'autant plus obscur, qu'il paraissait avoir, dans l'œuvre chimique, un sens plus manifeste. Ainsi M. G. Kolpaktchy, dans un intéressant article sur l'Alchimie et la Franc-maçonnerie écrit : « Il y avait donc derrière une façade purement alchimique (ou chimique) très réelle, un système initiatique non moins réel... ce système initiatique se retrouve à la base de tout ésotérisme européen, à partir du XIe siècle, par conséquent à la base de l'initiation rosicrucienne et à la base de la franc-maçonnerie ».

    Mais cette interprétation ne peut nous donner une vraie mesure de la résistance psychologique de l'obstacle alchimique devant les attaques de la pensée scientifique objective. Il faut donc en venir à examiner des conditions psychologiques plus intimes pour expliquer un symbolisme aussi puissant, aussi complet, aussi durable. Ce symbolisme ne pouvait se transmettre comme de simples formes allégoriques, sans recouvrir une réalité  psychologique incontestable. Pour être enseigné, il faut qu'un symbolisme s'attache à des forces symbolisantes qui préexistent dans l'inconscient.

    Examinée au foyer de la conviction personnelle, la culture de l'alchimiste se révèle alors comme une pensée clairement achevée qui reçoit, tout le long du cycle expérimental, des confirmations psychologiques bien révélatrices de l'intimité et de la solidité de ses symboles. En vérité, l'amour d'une Chimère est le plus fidèle des amours. Pour bien juger du caractère complet de la conviction de l'alchimiste, nous ne devons pas perdre de vue que la doctrine philosophique qui affirme la science comme essentiellement inachevée est d'inspiration moderne. Il est moderne aussi, ce type de pensée en attente, de pensée se développant en partant d'hypothèses longtemps tenues en suspicion et qui restent toujours révocables. Au contraire, dans les âges préscientifiques, une hypothèse s'appuie sur une conviction profonde : elle illustre un état d'âme. Ainsi, avec son échelle de symboles, l'alchimie est un memento pour un ordre de méditations intimes. Ce ne sont pas les choses et les substances qui sont mises à l'essai, ce sont des symboles psychologiques correspondant aux choses, ou mieux encore, les différents degrés de la symbolisation intime dont on veut éprouver la hiérarchie. Il semble en effet que l'alchimiste « symbolise » de tout son être, de toute son âme, avec son expérience du monde des objets. C'est plus que les biens terrestres que poursuivent ces rêveurs, c'est le bien de l'âme. Sans cette inversion de l'intérêt, on juge mal le sens et la profondeur de la mentalité alchimique.

    Dès lors, si l'action matérielle attendue venait à manquer, cet accident opératoire ne ruinerait pas la valeur psychologique de la tension qu'est cette attente. On n'hésiterait guère à négliger cette expérience matérielle malheureuse : les forces de l'espérance resteraient intactes car la vive conscience de l'espérance est déjà une réussite.

    Qu'une expérience d'Alchimie ne réussisse pas, on en conclut tout simplement qu'on n'a pas mis en expérience la juste matière, les germes requis, ou même que les temps de la production ne sont pas encore arrivés. On pourrait presque dire que l'expérience alchimique se développe dans une durée biologique et psychologique. Il faut à chaque être, pour qu'il croisse, pour qu'il produise, son juste temps, sa durée concrète, sa durée individuelle. Dès lors, quand on peut accuser le temps qui languit, la vague ambiance qui manque à mûrir, la molle poussée intime qui paresse, on a tout ce qu'il faut pour expliquer, par l'interne, les accidents de l'expérience.

     

     

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    (Bruegel, L'Alchimiste, détail, 1556)

     

            Mais il y a une façon encore plus intime d'interpréter l'échec matériel d'une expérience alchimique. C'est de mettre en doute la pureté morale de l'expérimentateur. Manquer à produire le phénomène attendu en s'appuyant sur les justes symboles, ce n'est pas un simple échec, c'est un déficit psychologique, c'est une faute morale. C'est le signe d'une méditation moins profonde, d'une lâche détente psychologique, d'une prière moins attentive et moins fervente.

    Comment l'alchimiste purifierait-il la matière sans purifier d'abord sa propre âme ! Comment l'ouvrier entrerait-il tout entier, comme le veulent les prescriptions des maîtres, dans le cycle de l'ouvrage s'il se présentait avec un corps impur, avec une âme impure, avec un cœur avide ? Il n'est pas rare de trouver sous la plume d'un alchimiste une diatribe contre l'or. Le Philalethe écrit : « J'ai de l'aversion pour l'or, l'argent et les pierres précieuses, non pas comme créatures de Dieu, je les respecte à ce titre, mais parce qu'elles servaient à l'idolâtrie du monde ». Souvent, l'alchimiste devra, pour réussir son expérience, pratiquer de longues austérités : un cœur honnête, une âme blanche, animée de forces saines, réconciliant sa nature particulière et la nature universelle trouvera naturellement la vérité. Il la trouvera dans la nature parce qu'il la sent en lui-même. La vérité du cœur est la vérité du Monde. Jamais les qualités d'abnégation, de probité, de patience, de méthode scrupuleuse, de travail acharné, n'ont été si intimement intégrées au métier que dans l'ère alchimique.

     

    En effet, l'Alchimie, tout bien considéré, n'est pas tant une initiation intellectuelle qu'une initiation morale. Aussi, avant de la juger du point de vue objectif, sur les résultats expérimentaux, il faut la juger, du point de vue subjectif, sur les résultats moraux. Ainsi, au-dessus de l'interprétation matérialiste de l'Alchimie doit trouver place une psychanalyse anagogique de l'Alchimiste.

    C'est dans les lentes et douces manœuvres des matières, dans les dissolutions et les cristallisations alternatives comme le rythme des jours et des nuits, que se trouvent les meilleurs thèmes de la contemplation morale, les plus clairs symboles d'une échelle de perfection intime, cette illumination spirituelle et cette initiation morale. La nature peut être admirée en extension, dans le Ciel et la terre. La nature peut être admirée en compréhension, dans sa profondeur, dans le jeu de ses mutations substantielles. Mais cette admiration en profondeur, comme elle est, de toute évidence, solidaire d'une intimité méditée ! Tous les symboles de l'expérience objective se traduisent immédiatement en symboles de la culture subjective. Infinie simplicité d'une intuition pure ! Le soleil joue et rit sur la surface d'un vase d'étain. Le jovial étain, coordonné à Jupiter, est contradictoire comme un dieu : il absorbe et réfléchit la lumière, sa surface est opaque et polie, claire et sombre. L'étain est une matière terne qui jette soudain un bel éclat. Il ne faut pour cela qu'un rayon bien placé, qu'une sympathie de la lumière, alors il se révèle. N'est-ce pas là pour un Jacob Boehme « le vrai symbole de Dieu, de la lumière divine qui, pour se révéler et se manifester, avait besoin d'un autre, d'une résistance, d'une opposition ; qui, pour tout dire, avait besoin du monde pour s'y réfléchir, S'y exprimer, s'y opposer, s'en séparer ».

     

              Si la contemplation d'un simple objet, d'un vase oublié aux rayons du couchant, nous procure tant de lumière sur Dieu et sur notre âme, combien plus détaillée et plus évocatrice sera la contemplation des phénomènes successifs dans les expériences précises de la transmutation alchimique ! Ainsi comprise, la déduction des symboles ne se déroule plus sur un plan logique ou expérimental, mais bien sur le plan de l'intimité toute personnelle. Il s'agit bien moins de prouver que d'éprouver. Qui saura jamais ce qu'est une renaissance spirituelle et quelle valeur de purification a toute renaissance, s'il n'a dissout un sel grossier dans son juste mercure et s'il ne l'a rénové en une cristallisation patiente et méthodique, en épiant la première moire cristalline avec un cœur anxieux ? Alors retrouver l'objet c'est vraiment retrouver le sujet : c'est se retrouver à l'occasion d'une renaissance matérielle. On avait la matière dans le creux de la main. Pour qu'elle soit plus pure et plus belle, on l'a plongée dans le sein perfide des acides ; on a risqué son bien. Un jour l'acide adouci a rendu le cristal. Toute l'âme est en fête pour le retour du fils prodigue. Il est frappant que toutes les expériences alchimiques se laissent interpréter de deux manières, chimiquement et moralement.

     

                Mais alors une question surgit : où est l'or ? Dans la matière ou dans le cœur ? L'Alchimie est une culture intime. C'est dans l'intimité du sujet, dans l'expérience psychologiquement concrète qu'elle trouve la première leçon magique. Comprendre ensuite que la nature opère magiquement, c'est appliquer au monde l'expérience intime. Il faut passer par l'intermédiaire de la magie spirituelle où l'être intime éprouve sa propre ascension pour comprendre la valorisation active des substances primitivement impures et souillées : la Nature agit magiquement. Mais c'est là une découverte tardive ; il faut la mériter moralement pour qu'elle éblouisse, après l'esprit, l'expérience.

    Cette magie n'est pas une thaumaturgie. La lettre ne commande pas l'esprit. Il faut une adhésion du cœur, non des lèvres. Et toutes les plaisanteries faciles sur les mots cabalistiques que murmurait l'expérimentateur méconnaissent précisément l'expérience psychologique qui accompagnait l'expérience matérielle. L'expérimentateur se donne tout entier, et lui d'abord. L'Alchimie règne dans un temps où l'homme aime plus la nature qu'il ne l'utilise. Ce mot Amour entraîne tout. Il est le mot de passe entre l'ouvrage et l'ouvrier. On ne peut, sans douceur et sans amour étudier la naissance et le comportement des substances chimiques. Brûler d'un tendre amour est à peine une image pour qui sait chauffer un mercure à feu doux. Lenteur, douceur, espoir, voilà la secrète force de la perfection morale et de la transmutation matérielle ». Si l'on accepte ces images d'un amour plus sacré que profane, on ne s'étonnera plus que la Bible ait été un ouvrage de pratique constante dans les laboratoires des alchimistes. On pourrait sans peine trouver, dans les paroles des Prophètes, des milliers d'exemples où le plomb, la terre, l'or, le sel disent les vertus et les vices des hommes. L'Alchimie n'a fait souvent que codifier cette homologie. En effet tous les degrés de la transmutation magique et matérielle apparaissent à certains comme homologues aux degrés de la contemplation mystique.

     

    ***

     

          Ce paragraphe sur la culture alchimique nous permet de comprendre ce qu'il y a de trop concret, de trop intuitif, de trop personnel dans une mentalité préscientifique. Quelquefois, en enseignant la Chimie, j'ai eu l'occasion de suivre les traînées d'Alchimie qui cheminent encore dans de jeunes esprits.  Devant cet intérêt pour tout ce qui foisonne et grandit, pour tout ce qu'on pétrit, je me souvenais de ces anciennes paroles d'Eyrénée Philalèthe : « Réjouissez-vous donc si vous voyez votre matière s'enfler comme de la pâte ; parce que l'esprit de vie y est enfermé et dans son temps, par la permission de Dieu, il rendra la vie aux cadavres. »

    Ainsi dans la classe de chimie moderne comme dans l'atelier de l'Alchimiste, l'élève et l'adepte ne se présentent pas de prime abord comme de purs esprits. Au spectacle des phénomènes les plus frappants, l'homme va naturellement avec tous ses désirs, avec toutes ses passions, avec toute son âme. On ne doit donc pas s'étonner que la première connaissance objective soit une première erreur."

     


              Extrait de l'ouvrage : La Formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective : essai d'épistémologie de Gaston Bachelard (1884-1962) publié en 1938. Bachelard y propose une analyse de la transition entre l'esprit préscientifique et l'esprit scientifique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles.

     

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