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  • Laurent Chollet : « L’insurrection situationniste »

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    L’IS (Internationale Situationniste) a su développer autour d’elle, contre elle ou concurremment à elle un courant de pensée radicale qui sans nul doute marque aujourd’hui plus que jamais  l’évolution des idées politiques en général. Il est sûr que le radicalisme  de l’IS a plus fortement marqué son temps  qu’aucun autre courant n’avait pu le faire.

                     Roland Biard, Dictionnaire de l’extrême gauche, de 1945 à nos jours 1978.

     

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              « Souvent calomniés et souverainement occultés pendant près d’un quart de siècle, alors que leurs idées étaient pillées de toute part, les situationnistes même si on n’identifie ni ne distingue pas toujours très bien le sens de l’épithète, occupent une place à part dans l’historiographie contemporaine. On songe, dans les meilleurs cas, aux événements de Mai 68, à une organisation, et à une revue homonyme appelée Internationale situationniste (IS), ainsi qu’à deux ouvrages : « La Société du spectacle » de Guy Debord et le « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations » de Raoul Vaneigem sortis en 1967 n’ont pas seulement anticipé sur le « Printemps des enragés » ( Mai 68 - ndlr), ils ont rencontré leur époque. En revanche, on oublie ou l’on ignore que l’aventure situationniste a dépassé, et de loin, le cadre de la seule IS, fondée en 1957 et autodissoute en 1972, puisque cette organisation a donné naissance à partir du milieu des années soixante à un vaste mouvement international dont l’âge d’or se situa dans les années soixante-dix. Il n’est donc pas étonnant d’en avoir trouvé la trace au cœur des mouvements Provo en Hollande, punk en Angleterre, autonome en Italie ou alternatif en Allemagne.

    La structure, née de la fusion de plusieurs groupes d’avant-garde artistique, a compté 70 membres de 16 nationalités différentes, en douze ans et six mois d’existence. La pratique coutumière des exclusions  et des démissions a cependant  toujours limité à une dizaine  le nombre de participants simultanément présents en son sein. Autre source d’allégations fantaisistes : leur projet révolutionnaire. Cette cause, fruit d’une singulière rencontre entre radicalités artistique et politique, ils avaient choisi de la fonder eux-mêmes. L’origine, le parcours, le tempérament et les aspirations de ces agitateurs s’avéraient pour le moins atypiques. « Insurgés », les définirait d’un mot. Ces adeptes d’un « refus total » s’étaient d’abord révoltés au sortir de l’adolescence contre la vie même. « Ne travaillez jamais !», assénaient-ils, en commençant par donner l’exemple à travers des conduites en tout point « scandaleuses », tout à la fois fondements et applications de leurs premières théories. « Bohèmes » par choix, et en majorité autodidactes, ils s’étaient dressés contre les mouvements dadaïste et surréaliste, dont ils étaient les héritiers directs et les enfants terribles, une rupture salvatrice destinée à assurer leur complète émancipation. Ce combat contre l’ordre du monde, ils le préparèrent  en se composant progressivement un vaste champ culturel, mêlant à des auteurs ou des créateurs d’avant-garde (Breton, Artaud, Malevitch, Joyce…), les œuvres de romanciers(Sade, De Quincey…) et de poètes (Lautréamont…) de mémorialistes (Le cardinal de Retz, Casanova…) et d’essayistes (Machiavel, Clausewitz, Hegel…). Leur politisation résulta, elle, d’une lecture critique des écrits de Marx, de Bakounine, de Fourier et de Nietzsche, sans ignorer ceux des « marginaux » du marxisme (Korsch, Pannecoek, Lukacs…) et de l’anarchisme (Stirner, Darien…). Pétris d’histoire, ils manifestèrent un intérêt tout aussi vif pour les bandits « sociaux » (Cartouche,Mandrin…) et « asociaux » (Villon, Lacenaire…), les grands insurgés oubliés (Makhno , Durruti, Villa…), ainsi que les hérésies et autres mouvements religieux millénaristes. Cette culture livresque, liée à l’étude du mouvement ouvrier, de la Commune de Paris à la Catalogue libertaire de 1937, les conduisit rapidement à propulser la social-démocratie, le marxisme-léninisme et l’orthodoxie anarchiste dans les poubelles de l’histoire, pour faire du courant situationniste une pratique, une critique et une théorie radicales.

    Considérablement influencés par les travaux de quelques pionniers dont ils croisèrent souvent la route (Isou, Lefebvre, Castoriadis…), et par la fusion qu’avaient forgée les surréalistes, à partir des mots d’ordre de Rimbaud et de Marx, les situationnistes souhaitaient à leur tour « changer la vie » et « transformer le monde », en « réalisant » l’art et la philosophie. Se voulant  l’aiguillon d’une révolution intégrale, ils considéraient que le prolétariat, organisé en conseils ouvriers, pouvait désormais accomplir sa « mission historique » grâce à l’automation et à la cybernétique, en réalisant le vieux rêve d’une société sans maîtres ni esclaves. L’abolition du travail, du salariat, du capital et de la marchandise devait ouvrir une ère nouvelle. La vie quotidienne libérée, reposerait sur une suite ininterrompue de situations, autrement dit  « de moments construits de la vie », dont on ne connaissait encore que les contours par le biais d’un ensemble de comportements expérimentaux.

    Dans leur optique insurrectionnelle, les situationnistes ont d’abord pensé utiliser la culture comme ligne de front, avant d’opter pour une stratégie ouvertement politique, à distance des organisations et des partis existants. L’IS, compte tenu de ses origines et ses interventions, entendait ne plus opérer de distinctions entre les domaines politique et culturel.

    La modernité que représentait l’IS, au-delà de ses analyses et de ses propositions, reposait aussi sur sa manière de s’exprimer. Grands lecteurs de « romans populaires », de Dumas à Sax Rohmer, ils ont chéri les bandes dessinées, la Série noire et ses adaptations cinématographiques ou la science-fiction, soit l’univers des productions « commerciales » découvertes depuis la Libération, que les bien-pensants tenaient déjà pour une sous-culture des plus douteuses.

    Dès 1963, on pouvait en effet lire dans son bulletin : « L’IS ne peut pas être une organisation massive et ne saurait même accepter des disciples, l’IS ne peut être qu’une conspiration des Egaux, un état-major qui ne veut pas de troupes ».

    Le diminutif de « situ » désigne tous ceux qui ont soutenu et développé des perspectives situationnistes en dehors de l’IS. 

               Le « mouvement situationniste » quant à lui, loin d’être un concept fourre-tout, inclut de fait l’ensemble des structures et individus, organisés ou non, qui se sont reconnus dans tout ou partie des pratiques, des analyses et des théories de l’Internationale situationniste.

    S’ils n’ont partagé aucune des illusions soviétique, Khmers rouges et de l’engrenage terroriste, cette insurrection à épisodes, à la fois artistique, politique et sociale, cette entreprise de dépassement de l’art, de sa réalisation dans la vie quotidienne à partir d’expériences nouvelles, jusqu’aux créations picturales, architecturales, cinématographiques (Themroc, l’An 01) ou autres, réflexions politiques… ceux qui se sont risqués à renverser leur vie, au sein du mouvement ou sous son influence, la délinquance politisée, la lutte armée, la pratique d’un terrorisme burlesque, le combat pour la libération des mœurs ou la libéralisation des médias… toute cette effervescence a composé ce qu’on pourrait appeler un puzzlesituationniste dont il est urgent de réunir les pièces. »

                         

                           Laurent Chollet.  "L'insurrection situationniste" public en 2000 chez Dagorno ;  toujours disponible.

      

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