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le prisonnier de patrick mc goohan

  • Il était une fois un Prisonnier : Patrick Mc Goohan

                       

     

                        « Un agent secret britannique démissionne et s’apprête à quitter la Grande Bretagne ; gazé, il est ensuite enlevé. Quand il reprend conscience, cet agent ne tarde pas à comprendre qu’il est prisonnier dans un lieu inconnu, un village - le Village ! - d'où il semble impossible de s'échapper. Dépossédé de son identité, "Le Prisonnier" n'aura alors avec pour seul nom un numéro : le 6.  Très vite, il tentera tout pour quitter le Village bien que constamment épié, interrogé sur les motifs de sa démission, harcelé et traqué. »

                Qu’est-ce que cache la démission du numéro 6 ? A-t-elle pour but de vendre à prix d’or des informations au camp d’en face ? 

    De le découvrir, telle est la tâche de tous les « numéro 2 » (N2) qui gèrent le Village et qui se succéderont car, à chaque échec de ces N2 qui obéissent aux ordres d’un unique Numéro 1 (N1) (dont on nous privera de son visage et de sa voix), ils seront remplacés.

     

                                                                ___________________

     


                         

     

                 

                 "Le prisonnier" (1967-1968), c'est le Grand-œuvre de l’acteur, auteur, metteur en scène qu’est Patrick McGoohan (décédé en 2009), entouré du producteur David Tomblin,  du scénariste en chef George Markstein et de Lew Grade maître d'ouvrage de la série, fondateur de la chaîne ITC  ainsi que des auteurs et réalisateurs (une vingtaine au total)  qui se sont succédé durant la durée de la série et qui ont su assurer au fil des épisodes une cohérence et une continuité convaincantes et toujours novatrices ; car McGoohan est bien à l’origine de cette série mythique qui met en scène un agent des services secrets britanniques qui n’a eu qu’un seul tort : vouloir démissionner et passer à autre chose.  

                  Epopée épique…. surréaliste dans la forme, réaliste dans le fond, chef d’œuvre télévisuel inégalé, série au temps suspendu car au fil des épisodes, il est décidément impossible de déterminer combien de temps s’est écoulé depuis le premier jour de captivité du Prisonnier : un an, six mois, cinq ans ?  17 épisodes plus tard, on n’en saura toujours rien...

    Ambitieux et exigeant, dialogues ciselés d’un niveau bien supérieur à tout ce que l’on pouvait attendre des séries de la même période… c’est bien d’une liberté de création télévisuelle sans précédent dont l’acteur a pu jouir  comme peu de réalisateurs-télé avant lui et après lui  car nombreux sont ceux qui font le constat que rien depuis  n’a été fait comme cette série ; d’où son caractère précieux qui, génération après génération, n’a de cesse de susciter nombre de commentaires et d’analyses car tous y sont venus, y viennent et y viendront à cet OVNI télévisuel qu’est  « Le Prisonnier » car tous reconnaîtront qu’en 1967 on savait déjà regarder loin, loin devant et voir juste, qui plus est.

    Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohan

     

                    Allégorie anxiogène au possible et visionnaire donc, avec « Le Prisonnier » ne nous y trompons pas : c’est  toute la société occidentale (et la société plus anglaise que britannique en particulier, avec ses rituels figés et l’arrogance des classes dirigeantes) qui, en pleine guerre froide, est mise en accusation : pseudo démocratie, pseudo liberté de penser, pseudo indépendance d’esprit, propagande à tous les étages, et ce 20 ans avant Noam Chomsky et Edward Herman et leur étude sur  « la fabrication du consentement dans les sociétés modernes ».

    Forme cyclique, suite récurrente, dans un éternel retour que Nietzsche n’aurait pas désavoué - retour au Village et à une détention psychiquement préjudiciable -, puisque le N6 n’a de cesse d’échouer dans toutes ses tentatives d'évasion… avec la série "Le Prisonnier" on retrouve le mythe de Sisyphe.

    Variations sur un thème unique - l’impossibilité d’une évasion pérenne et réellement libératrice, une libération non instrumentalisée –, avec « Le Prisonnier » c’est tout le concept de la liberté qui s’en trouve malmené.

                   Acteur aux critères moraux très exigeants… ( McGoohan refusera le rôle de James Bond jugé trop manichéen pour son goût), les deux derniers épisodes écrits et réalisés par l’acteur, confirmeront  le caractère allégorique de la série ainsi que le courage et le talent d’auteur de Mc Goohan.

    Un physique exceptionnel, une manière d’être à l’écran  à la fois détachée, sereine et inquiétante, c’est l’intelligence de Mc Goohan qui place cet acteur-auteur-réalisateur  au-dessus de ces contemporains ; le sommet est atteint lors du dénouement (épisodes 16 et 17), dans le face à face, le huit clos à la scénographie très contemporaine, de Becket et Ionesco à Pinter, entre le N6 et le N2, petit homme barbu, monomaniaque, l’acteur australien époustouflant Léo McKern,Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohangesticulateur vindicatif ; sans doute le N2 le plus extravagant, le plus tonitruant que la série nous proposera.

    L’intelligence de McGoohan c’est aussi d’avoir compris qu’il importait peu, finalement, de connaître l’identité du N1 car l’enjeu est ailleurs ; McGoohan s’orientera alors, au grand désespoir des groupies de la série qui attendaient tout du dévoilement de cette identité, vers un choix jugé énigmatique et elliptique dans le contexte d’un projet destiné à une audience télévisuelle : celui de la figure de « l’ennemi de l’intérieur » ; concept complexe, aussi évasif qu’évanescent car il s’agirait de surcroît d’un ennemi logé en chacun de nous.

    Cet thèse de l’ennemi de l’intérieur, l’acteur nous  le confirmera comme suit : « Le N 1  pourrait tout aussi bien être l’alter égo du N6 » - et ce, bien que leur projet respectif diffère ;  en d’autres termes, il y aurait du N1 chez le N6 et vice-versa.

    Le Prisonnier serait  donc comme « en prison avec lui-même » : il serait alors à la fois geôlier, détenu et gardien de son propre emprisonnement.

    Dépersonnalisation achevée, le Village, son mode de fonctionnement ont bel et bien triomphé.

    « Ennemi de l’intérieur », « en prison avec lui-même »,  soit ! Et si tel est le cas, que la nuance suivante soit apportée à cette interprétation de Mc Goohan dont l’analyse (ou le diagnostic) omet de préciser que ce « lui-même", celui du Prisonnier ( ou/et ce "nous-mêmes" étendus au public de la série), ne lui appartenait plus depuis longtemps déjà ; en effet,  cet ennemi, c’est aussi et surtout un « ennemi extérieur » qui a vampirisé et qui peu à peu, dévore l'humanité du N6 et par ricochet, notre humanité à tous. Le « Je » est bel et bien définitivement un autre... à notre insu ou bien en toute conscience.

    Dans le cas contraire ("Nous sommes notre propre et seul ennemi"), cela reviendra à faire porter l’unique responsabilité d’un régime totalitaire sur les victimes et sur elles seules ; responsabilité bien trop lourde, bien trop abstraite pour expliquer la nature et les conditions de maintien dans le temps d’un tel régime (n’en déplaise à Soljenitsyne qui était d’avis que si l’on doit juger le régime soviétique un jour, c’est 250 millions de Russes qu’il faudra faire tenir dans le banc des accusés).

                Le N6 triomphera  (ou du moins croira avoir triomphé) une fois pour toutes du N2, le dernier, qu’il épuisera jusqu’à sa mort sur la question du « pourquoi » de sa démission puisque cette question n’obtiendra aucune réponse.

    Le N6 triomphant, reconnu comme tel, demandera à rencontrer le N1. Son vœu sera exaucé au-delà de ses attentes. En effet, il se verra proposer d’assumer le leadership du Village car il est maintenant un exemple, une exception qui enfreint la règle : il n’a pas cédé ; il est resté un « individu » capable de jugement autonome et d’une résistance à toute épreuve. Néanmoins, il refusera ce leadership, préférant la liberté : son départ du Village ; d’autant plus que pour McGoohan créateur de la série, l’enjeu est finalement ailleurs : ni dans la découverte de l'identité du N1 ni dans la fin de la captivité du N6 ; il est dans le potentiel inépuisable de l’allégorie que cette série décline épisode après épisode.

    Ce fameux N1 sans visage (sinon celui que le N6 hilare derrière le masque d’un chimpanzé nous proposera), et sans voix audible par le spectateur, cet ennemi à l’intérieur plutôt que cet « ennemi de l’intérieur », n'est-ce pas finalement ce qu’on nomme aujourd’hui le « Système » ? Une énergie, une force, une contrainte plutôt qu'une présence, qui ne connaît aucun repos, aucune baisse de régime ; le Système et ceux qui le servent ; ses « victimes » aussi ; victimes consentantes débarrassées de la « tentation victimaire » et de la nécessité de la révolte  : victimes comblées, qui en redemandent ? 

                  Mc Goohan dévoile son jeu et joue carte sur table ;  il nous fait remarquer le fait suivant dans la dernière scène du dernier épisode : recouvrant sa liberté, de retour chez lui, à Londres, accompagné du majordome qui n'a pas cessé de servir tous les  N2 qui se sont succédé, Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohanet alors que ce dernier se dirige vers l'entrée de l’appartement de son nouveau « maître »,  appartement situé au rez-de-chaussée, la porte s’ouvrira sans son intervention tout comme lorsque le N6  entrait et sortait de son logement-prison situé dans le Village.

    A ce sujet, là encore, McGoohan est sans ambiguïté ; inutile de se bercer d’illusions : le Prisonnier restera prisonnier ; et tout recommencera, au Village ou ailleurs car sa nouvelle liberté est déjà sous surveillance et sous réserve ; le « Système » a déjà commencé à la "traiter".

    La liberté est un leurre pour chacun d’entre nous, conclut Mc Goohan. Il n’y aura pas d’exception.

     

    ***

     Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohan

    Le trio final ( Le N2, le N6 et le majordome) 

     

     

                    Kafka, Edward Bernays, Huxley, H.G Wells, Orwell... tels sont les auteurs « fantômes » derrière cette série qui ne vieillit pas ; série hors du temps, intemporel, novateur ; sa critique d’un progrès technique au service d’une  technologie intrusive et intolérante - progrès que, soit dit en passant, l’on confond souvent avec l’innovation (car dans les faits, le progrès c’est tout ce qui nous rapproche de la justice… justice des conditions de vie et dans le fait d’être au monde avec les autres), demeure valide ; ce progrès-là  fera de nous, a déjà fait de nous tous, des instruments au service d’une finalité d’une force contre laquelle il est à la fois difficile de lutter  et de résister : celle du tout marchand ( McGoohan dénonçait dans une interview à la télé canadienne en 1977, tout en la plaçant au centre de nos préoccupations présentes et à avenir,  cette société  du tout marchand - "C’est le Pentagone, Hollywood et Wall-street qui commandent et qui font de nous des esclaves ...") aux effets dévastateurs sur un plan psychique (individuel) et sociétal (collectif) et le verrouillage de sa remise en cause.

    Aujourd’hui, nous ne sommes qu’au début de ce destin qui sera celui de l’humanité : de moins en moins d’humains, de plus en plus de pions sur un échiquier à couches multiples, dont le sens reste caché aux yeux du plus grand nombre, comme autant de strates impénétrables pour une réalité intimidante qui force  la résignation.

                    Habitants captifs, nous sommes tous dans ce Village tel qu’il nous a été donné de l’observer dans son mode de fonctionnement au cours de cette série saisissante qu’est « Le Prisonnier ».

    Saisissante ?  Voyez : il est encore question de captation ! On en n'aura donc jamais fini avec l'enfermement et l'anéantissement ?

     

                Pour prolonger, cliquez : Le Prisonnier - analyse complète en 4 parties.

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  • "Le prisonnier" - 1 : il était une fois Patrick Mc Goohan

     

     

     

                « Un agent secret britannique démissionne et s’apprête à quitter la Grande Bretagne ; gazé, il est ensuite enlevé. Quand il reprend conscience, cet agent ne tarde pas à comprendre qu’il est prisonnier dans un lieu inconnu, un village - le Village ! - d'où il semble impossible de s'échapper. Dépossédé de son identité, "Le Prisonnier" n'aura alors avec pour seul nom un numéro : le 6.  Très vite, il tentera tout pour quitter le Village bien que constamment épié, interrogé sur les motifs de sa démission, harcelé et traqué. »

                Qu’est-ce que cache la démission du numéro 6 ? A-t-elle pour but de vendre à prix d’or des informations au camp d’en face ? 

    De le découvrir, telle est la tâche de tous les « numéro 2 » (N2) qui gèrent le Village et qui se succéderont car, à chaque échec de ces N2 qui obéissent aux ordres d’un unique Numéro 1 (N1) (dont on nous privera de son visage et de sa voix), ils seront remplacés : 

    "Où suis-je ?

    - Au Village.

    - Que voulez-vous ?

    - Des informations.

    - Dans quel camp êtes-vous ?

    - Là, vous en demandez trop.

    - Je ne vous dirai rien.

    - De gré ou de force, vous parlerez !

    - Qui êtes-vous ?

    - Je suis le N2.

    - Qui est le N1?

     

                    Cette dernière question du N6 n’obtiendra pas de réponse ; en effet, il semble que l'identité de ce N1 ne soit pas « connaissable » ; d’une nature luciférienne,  tel un Méphistophélès contemporain… "le Léviathan" ne peut que se dérober à toute identification, à tout entendement.

     

    ***

     

    « Je veux rejoindre mon monde...

    - Votre monde est ici et nulle part ailleurs maintenant. De quoi vous plaignez-vous ? Vous avez tout ce qu’il vous fait ici.

    - Ailleurs aussi, j’ai tout ce qu’il me faut. »

     

    Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohan

     

                    Le N6 ne s’en cache pas : il annonce à qui veut l’entendre qu’il ne se résignera pas ; il n'aura de cesse de tenter de s'évader et il réussira ; une fois libre, il promet de revenir pour détruire ce Village et ceux qui l’administrent.          

                  Toujours en mouvement ce prisonnier ! Il va, il vient, allant, venant, revenant, repartant, sans répit, tel un lion en cage dans une cellule de la grandeur d’un village de quelques centaines d’habitants.

    Le prisonnier n’aura jamais été autant en captivité que lorsqu’il aura pu un penser un temps qu’il était enfin libre, que son évasion avait réussi, oublieux du fait qu'il se saurait y avoir de liberté pour un prisonnier quel qu'il soit qu’une évasion qui sait se passer de la complicité d’un geôlier machiavélique.

                   Faisant preuve d'un humour grinçant puis désespéré… ironie de survie sans aucun doute - si l’humour est l’essence même d’une société démocratique, doit-on alors en conclure que l’on juge une société à son humour ? -, d’une force morale peu commune, au fil des épisodes, le N6 se montrera plus colérique, plus violent physiquement et verbalement, plus sarcastique aussi : seule façon pour lui de gérer un stress croissant et l’épuisement mentale qui représente sa quête de liberté et ses tentatives d’évasion avortées ?

                Le N6 guérira ; ils le lui promettent ; entendez : il finira par se soumettre et expliquer ce que cache sa démission tout en acceptant de finir ses jours dans le Village.

    Très tôt, il s'avérera que les échecs successifs du Prisonnier à chaque tentative d’évasion rencontreront les échecs des N2 dans leur entreprise de découverte des raisons de la démission d'un Prisonnier qui ploie mais ne rompt pas : angoisse, impuissance, ce sont donc deux échecs qui, épisode  après épisode, se feront face ; duel de l’un contre tout un système répressif et sans pardon.

     

       Pour prolonger, cliquez : Le Prisonnier - analyse complète en 4 parties.

     

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  • Le Prisonnier - 2 : un hymne à la liberté

    Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohan

     

              La  seconde star de la série ( avec sans doute la Lotus 7 que conduit le héros dans le générique) à égalité avec Mc Goohan le N6,  c’est  le Village lui-même, un régal pour les yeux…

    Situé à Portmeirion en bord de mer, dans le nord du Pays de Galle, il fut construit à partir de 1926 par un architecte du nom de Clough Williams-Ellis :  beauté, grâce, diversité architecturale du cottage anglais à l’architecture de la renaissance italienne, jardin à la française - l’inspiration derrière ce projet a pour origine un village d’Italie Portofino ( situé à une trentaine de kilomètres au sud de Gênes face à la mer)...

    Ce village de Portmeirion est censé accueillir, recueillir, cloîtrer, emprisonner - c'est au choix (... en fonction de la conscience que l'on peut avoir de la situation de chacun) ! -, ceux qui ont  travaillé pour le gouvernement de sa Majesté en qualité d'agents secrets, de scientifiques, de petites mains de l’Etat profond, tous détendeurs d’informations classées « secrets d’Etat » ;  trop impliqués pour couler des jours paisibles une fois à la retraite ou bien démissionnaires, sans oublier ceux qui se sont rebellés, c'est le principe suivant qui régit les lieux : si ce que vous ne savez pas ne peut pas vous nuire ni vous tuer, en revanche, ce que vous savez peut vous condamner à ne jamais pouvoir vous en libérer : « Agent secret un jour, agent secret toujours ! » Ce que vous savez ne saurait en aucun cas être monnayé ni partager avec qui que ce soit. Ce savoir-là qui est le vôtre vous condamne donc à terme à une captivité sans retour, « Until death do you part » : jusqu’à ce que la mort vous libère…  de votre savoir.

    D’autant plus que l’on ne quitte pas d’une simple lettre de démission les Services secrets même et surtout après de bons et loyaux services aussi brillant soit cet agent car, manifestement, il est plus facile de le rester que d'y renoncer ;  en d'autres termes, plus facile d’être un James Bond en exercice que de ne plus l’être.

     

                        Au Village, la courtoisie est de rigueur, sociabilité oblige ! Après s'être rencontrés, on se quitte sur un « Be seeing you ! »…. génialement traduit par « Bonjour chez vous ! » Couvre-feu à 22h ; les portes de chaque habitation sont verrouillées à distance. Asile de fous, asile de retraités…. station balnéaire pour laquelle le temps semble s’être figé… c’est selon ! Pour ne plus avoir à souffrir, à espérer, à attendre quoi que ce soit telle une mort assumée car tous meurent, tous sont morts et mourront avant même le constat  d’un encéphalogramme plat, au Village, mieux vaut comprendre très vite tout en y adhérant que seul le présent compte, éternellement présent dans les consciences.

    Au village, tout ce qui n’est pas expliqué explique tout car le mode de gestion de ce lieu d’internement révèle un Etat profond qui évolue à la surface ; tout ce que cache cet Etat est là, sous les yeux de chacun.

    Si un conseil est démocratiquement nommé, au Village, les élections sont une farce ; un candidat déjà élu et quelques figurants pour amuser la galerie et animer ce rendez-vous démocratique assureront le non-changement, la pérennité d'une organisation de l'existence qui n'admet aucune exception à la règle, à toutes les règles.

    Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohan

     

     

     

    Le logo sur le badge qui mentionne votre numéro de résident du Village représente un vélocipède : c’est la roue du progrès – progrès principalement technique - dont tous sont collectivement les cibles à chaque fois qu'il est question de manipuler, de contrôler, de dominer, de détruire et de soumettre : science, technique, armement et psychologie sociale à des fins de soumission.

    Village-cirque,  barnum grand-guignolesque, clowns tristes, joyeux drilles, êtres humains vaincus, caricatures vivantes d’eux-mêmes dans l’outrance et l'outrage à la condition humaine jusqu’à la farce, truculente de surcroît (deux ans avant les premières réalisations des Monty Python)... jour de Carnaval, tout le monde est tenu de participer et d’afficher une joie non contenue. 

    Offrez-leur à tous la possibilité de fuir, pas un ne saisira cette chance ! Il est vrai qu’il s’agit de recouvrer une liberté que tous n’ont jamais vraiment perdue faute d’en avoir véritablement goûté tous les bienfaits, et plus encore... l'ivresse. Aussi, rien de surprenant à cela cette résignation : personne ne retourne d’où il n’est jamais venu pour ne pas y être allé ne serait-ce qu’une fois, une seule !

                 

    Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohan

                  Quoi qu'il en soit, inutile de se bercer d'illusions : personne ne peut s’échapper ; le rôdeur ( ballon-sonde, aérostat qui répond au nom de  « rôdeur » - « rover » en anglais qui signifie...  nomade, vadrouilleur) pourchasse  quiconque tente de fuir :  il vous étreint avant de vous étouffer et de vous avaler.

                 Au Village, qui sont les prisonniers ? Qui sont les gardiens ? Et alors que la confiance est la base de toute relation humaine… dans les faits, tous sont prisonniers, tous sont gardiens de leurs voisins. Le N6, le seul qui ne se soit pas résigné, le seul encore "vivant", n’aura pas d’amis car tous le trahiront. Condamné à la solitude comme tous ceux qui sont en rupture,  la cruelle solitude de celui qui ne trouvera un peu de paix seulement dans la solitude d’une rébellion pourtant sans issue, sans dénouement ; une solitude qui vous isole davantage chaque jour…

    Il sera rappelé ceci à ceux qui posent trop de questions : « Ce que vous savez est tout ce que vous avez besoin de savoir ; les questions sont une prison et les réponses aussi ! »

    Pour son malheur, le N6 s’avérera mentalement indestructible ; prisonnier que nul ne pourra briser. D’où une persécution et des manoeuvres à son encontre qui ne connaîtront aucun répit.

     

                    Pour prolonger, cliquez : Le Prisonnier - analyse complète en 4 parties

     

     

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  • Le Prisonnier - 4 : "Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre !"


                                   

     

                   

       

                 "Le prisonnier" (1967-1968), c'est le Grand-œuvre de l’acteur, auteur, metteur en scène qu’est Patrick McGoohan (décédé en 2009), entouré du producteur David Tomblin,  du scénariste en chef George Markstein et de Lew Grade maître d'ouvrage de la série, fondateur de la chaîne ITC  ainsi que des auteurs et réalisateurs (une vingtaine au total)  qui se sont succédé durant la durée de la série et qui ont su assurer au fil des épisodes une cohérence et une continuité convaincantes et toujours novatrices ; car McGoohan est bien à l’origine de cette série mythique qui met en scène un agent des services secrets britanniques qui n’a eu qu’un seul tort : vouloir démissionner et passer à autre chose.  

                  Epopée épique…. surréaliste dans la forme, réaliste dans le fond, chef d’œuvre télévisuel inégalé, série au temps suspendu car au fil des épisodes, il est décidément impossible de déterminer combien de temps s’est écoulé depuis le premier jour de captivité du Prisonnier : un an, six mois, cinq ans ?  17 épisodes plus tard, on n’en saura toujours rien...

    Ambitieux et exigeant, dialogues ciselés d’un niveau bien supérieur à tout ce que l’on pouvait attendre des séries de la même période… c’est bien d’une liberté de création télévisuelle sans précédent dont l’acteur a pu jouir  comme peu de réalisateurs-télé avant lui et après lui  car nombreux sont ceux qui font le constat que rien depuis  n’a été fait comme cette série ; d’où son caractère précieux qui, génération après génération, n’a de cesse de susciter nombre de commentaires et d’analyses car tous y sont venus, y viennent et y viendront à cet OVNI télévisuel qu’est  « Le Prisonnier » car tous reconnaîtront qu’en 1967 on savait déjà regarder loin, loin devant et voir juste, qui plus est.

    Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohan

     

                    Allégorie anxiogène au possible et visionnaire donc, avec « Le Prisonnier » ne nous y trompons pas : c’est  toute la société occidentale (et la société plus anglaise que britannique en particulier, avec ses rituels figés et l’arrogance des classes dirigeantes) qui, en pleine guerre froide, est mise en accusation : pseudo démocratie, pseudo liberté de penser, pseudo indépendance d’esprit, propagande à tous les étages, et ce 20 ans avant Noam Chomsky et Edward Herman et leur étude sur  « la fabrication du consentement dans les sociétés modernes ».

    Forme cyclique, suite récurrente, dans un éternel retour que Nietzsche n’aurait pas désavoué - retour au Village et à une détention psychiquement préjudiciable -, puisque le N6 n’a de cesse d’échouer dans toutes ses tentatives d'évasion… avec la série "Le Prisonnier" on retrouve le mythe de Sisyphe.

    Variations sur un thème unique - l’impossibilité d’une évasion pérenne et réellement libératrice, une libération non instrumentalisée –, avec « Le Prisonnier » c’est tout le concept de la liberté qui s’en trouve malmené.

                   Acteur aux critères moraux très exigeants… ( McGoohan refusera le rôle de James Bond jugé trop manichéen pour son goût), les deux derniers épisodes écrits et réalisés par l’acteur, confirmeront  le caractère allégorique de la série ainsi que le courage et le talent d’auteur de Mc Goohan.

    Un physique exceptionnel, une manière d’être à l’écran  à la fois détachée, sereine et inquiétante, c’est l’intelligence de Mc Goohan qui place cet acteur-auteur-réalisateur  au-dessus de ces contemporains ; le sommet est atteint lors du dénouement (épisodes 16 et 17), dans le face à face, le huit clos à la scénographie très contemporaine, de Becket et Ionesco à Pinter, entre le N6 et le N2, petit homme barbu, monomaniaque, l’acteur australien époustouflant Léo McKern,Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohangesticulateur vindicatif ; sans doute le N2 le plus extravagant, le plus tonitruant que la série nous proposera.

    L’intelligence de McGoohan c’est aussi d’avoir compris qu’il importait peu, finalement, de connaître l’identité du N1 car l’enjeu est ailleurs ; McGoohan s’orientera alors, au grand désespoir des groupies de la série qui attendaient tout du dévoilement de cette identité, vers un choix jugé énigmatique et elliptique dans le contexte d’un projet destiné à une audience télévisuelle : celui de la figure de « l’ennemi de l’intérieur » ; concept complexe, aussi évasif qu’évanescent car il s’agirait de surcroît d’un ennemi logé en chacun de nous.

    Cet thèse de l’ennemi de l’intérieur, l’acteur nous  le confirmera comme suit : « Le N 1  pourrait tout aussi bien être l’alter égo du N6 » - et ce, bien que leur projet respectif diffère ;  en d’autres termes, il y aurait du N1 chez le N6 et vice-versa.

    Le Prisonnier serait  donc comme « en prison avec lui-même » : il serait alors à la fois geôlier, détenu et gardien de son propre emprisonnement.

    Dépersonnalisation achevée, le Village, son mode de fonctionnement ont bel et bien triomphé.

    « Ennemi de l’intérieur », « en prison avec lui-même »,  soit ! Et si tel est le cas, que la nuance suivante soit apportée à cette interprétation de Mc Goohan dont l’analyse (ou le diagnostic) omet de préciser que ce « lui-même", celui du Prisonnier ( ou/et ce "nous-mêmes" étendus au public de la série), ne lui appartenait plus depuis longtemps déjà ; en effet,  cet ennemi, c’est aussi et surtout un « ennemi extérieur » qui a vampirisé et qui peu à peu, dévore l'humanité du N6 et par ricochet, notre humanité à tous. Le « Je » est bel et bien définitivement un autre... à notre insu ou bien en toute conscience.

    Dans le cas contraire ("Nous sommes notre propre et seul ennemi"), cela reviendra à faire porter l’unique responsabilité d’un régime totalitaire sur les victimes et sur elles seules ; responsabilité bien trop lourde, bien trop abstraite pour expliquer la nature et les conditions de maintien dans le temps d’un tel régime (n’en déplaise à Soljenitsyne qui était d’avis que si l’on doit juger le régime soviétique un jour, c’est 250 millions de Russes qu’il faudra faire tenir dans le banc des accusés).

                Le N6 triomphera  (ou du moins croira avoir triomphé) une fois pour toutes du N2, le dernier, qu’il épuisera jusqu’à sa mort sur la question du « pourquoi » de sa démission puisque cette question n’obtiendra aucune réponse.

    Le N6 triomphant, reconnu comme tel, demandera à rencontrer le N1. Son vœu sera exaucé au-delà de ses attentes. En effet, il se verra proposer d’assumer le leadership du Village car il est maintenant un exemple, une exception qui enfreint la règle : il n’a pas cédé ; il est resté un « individu » capable de jugement autonome et d’une résistance à toute épreuve. Néanmoins, il refusera ce leadership, préférant la liberté : son départ du Village ; d’autant plus que pour McGoohan créateur de la série, l’enjeu est finalement ailleurs : ni dans la découverte de l'identité du N1 ni dans la fin de la captivité du N6 ; il est dans le potentiel inépuisable de l’allégorie que cette série décline épisode après épisode (1).

    Ce fameux N1 sans visage (sinon celui que le N6 hilare derrière le masque d’un chimpanzé nous proposera), et sans voix audible par le spectateur, cet ennemi à l’intérieur plutôt que cet « ennemi de l’intérieur », n'est-ce pas finalement ce qu’on nomme aujourd’hui le « Système » ? Une énergie, une force, une contrainte plutôt qu'une présence, qui ne connaît aucun repos, aucune baisse de régime ; le Système et ceux qui le servent ; ses « victimes » aussi ; victimes consentantes débarrassées de la « tentation victimaire » et de la nécessité de la révolte  : victimes comblées, qui en redemandent ? 

                  Mc Goohan dévoile son jeu et joue carte sur table ;  il nous fait remarquer le fait suivant dans la dernière scène du dernier épisode : recouvrant sa liberté, de retour chez lui, à Londres, accompagné du majordome qui n'a pas cessé de servir tous les  N2 qui se sont succédé, Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohanet alors que ce dernier se dirige vers l'entrée de l’appartement de son nouveau « maître »,  appartement situé au rez-de-chaussée, la porte s’ouvrira sans son intervention tout comme lorsque le N6  entrait et sortait de son logement-prison situé dans le Village.

    A ce sujet, là encore, McGoohan est sans ambiguïté ; inutile de se bercer d’illusions : le Prisonnier restera prisonnier ; et tout recommencera, au Village ou ailleurs car sa nouvelle liberté est déjà sous surveillance et sous réserve ; le « Système » a déjà commencé à la "traiter".

    La liberté est un leurre pour chacun d’entre nous, conclut Mc Goohan. Il n’y aura pas d’exception. 

     

    ***

     Le prisonnier il était une fois Patrick Mc Goohan

    Le trio final

     

                  « Constamment sollicité pour donner ses propres clefs de lecture de la série, McGoohan en a délivré quelques éléments supplémentaires : nous serions tous prisonniers de nos propres conditionnements, dont il importerait de prendre conscience et de se délivrer. Le n°6 accéderait ainsi à la liberté en réalisant que le n°1, le maître invisible du Village, ne serait autre que lui-même. McGoohan invite ainsi les spectateurs à prendre conscience de leurs propres enfermements, de leurs propres déterminismes… » - Christophe Lenoir 

     

                    Hors du temps, intemporel, novateur, décidément "Le Prisonnier" en tant que série ne vieillit pas  ; sa critique d’un progrès technique au service d’une  technologie intrusive et intolérante - progrès que, soit dit en passant, l’on confond souvent avec l’innovation (car dans les faits, le progrès c’est tout ce qui nous rapproche de la justice… justice des conditions de vie et dans le fait d’être au monde avec les autres), demeure valide ; ce progrès-là  fera de nous, a déjà fait de nous tous, des instruments au service d’une finalité d’une force contre laquelle il est à la fois difficile de lutter  et de résister : celle du tout marchand (McGoohan dénonçait dans cette interview à la télé canadienne en 1977 déjà mentionnée, tout en la plaçant au centre de nos préoccupations présentes et à avenir,  cette société  du tout marchand - "C’est le Pentagone, Hollywood et Wall-street qui commandent et qui font de nous des esclaves ...") aux effets dévastateurs sur un plan psychique (individuel) et sociétal (collectif) et le verrouillage de sa remise en cause.

    Aujourd’hui, nous ne sommes qu’au début de ce destin qui sera celui de l’humanité : de moins en moins d’humains, de plus en plus de pions sur un échiquier à couches multiples, dont le sens reste caché aux yeux du plus grand nombre, comme autant de strates impénétrables pour une réalité intimidante qui force  la résignation.

                    Habitants captifs, nous sommes tous dans ce Village tel qu’il nous a été donné de l’observer dans son mode de fonctionnement au cours de cette série saisissante qu’est « Le Prisonnier ».

    Saisissante ?  Voyez : il est encore question de captation ! On en n'aura donc jamais fini avec l'enfermement et l'anéantissement ? 

     

     

    1 - Une autre lecture de la série est disponible ici : Le nouvel ordre mondia

     

                Pour prolonger, cliquez : Le Prisonnier - analyse complète en 4 parties.

     

     

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