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littérature inédite

  • L'entreprise, autre lieu d'enfermement

     

                       Ces dernières années, son entreprise est devenue un désert relationnel. Les amitiés sont difficiles, voire impossibles, à entretenir depuis que les carrières se déploient sur des centaines de kilomètres. Et quand ces déploiements- redéploiements se piquent d’international, c’est en milliers de kilomètres que les chances de retrouvailles devront être évaluées.

    Les incessantes nouvelles nominations pour les uns et la mise au placard pour les autres, ne font qu’aggraver cette tendance. En cas de promotion, la rupture avec les collègues qu’on a longtemps côtoyés et avec lesquels on a mille fois déjeuné, est d’usage ; inévitable et fortement encouragée, cette prise de distance pour quiconque accède à un nouveau poste. Cette cassure est la preuve que l’on a revêtu les habits de sa nouvelle fonction. Il nous faut maintenant nous appuyer sur ceux qui nous ont nommés si l’on souhaite ne jamais déchoir. C’est là une dette que l’on paie pour la promotion qui nous est accordée.

    Et si rétrogradation il y a, cet éloignement sera tout autant pratiqué par la victime vis à vis de ses anciens subordonnés car, l’embarras n’épargnera personne.

                    Depuis la mise en place des nouveaux outils de gestion prévisionnelle qui touche tout le personnel, impuissante, elle n’a pas manqué de remarquer un changement dans les rapports ; changements tantôt imperceptibles ou bien, criants, pour elle, plus que pour quiconque. Des hommes, des femmes qu’elle côtoie depuis dix ans et plus. Pour certains d’entre eux, elle a assisté à leur mariage, aux baptêmes et aux communions de leurs enfants ; elle les invitait à dîner. Elle ne les invitera plus car elle ne se sent plus autorisée à le faire. Quant à eux, ils ne se sentent plus dignes d’une telle attention ; et puis, la confiance n’est plus là depuis que le sort des uns est à tout moment capable de basculer indépendamment du sort de tous les autres.

    Il y a des regards qui ne trompent pas : méfiance, quand on les croise ces regards ou bien, malaise ; le sentiment d’être en trop, de ne plus être à sa place, d’être en sursis. Voilà un mois, une semaine, ces hommes, ces femmes étaient encore capables de lui adresser un regard franc et droit : un regard sans ombre. Aujourd’hui, dans les couloirs, elle baisse la tête pour éviter de les saluer. Quant à leur expliquer quoi que ce soit, on réalise très vite l’indigence des mots, de tous les mots. En cas de licenciement ou de rétrogradation d’un collègue, dans le meilleur des cas, cette nouvelle réalité donnera lieu à des commentaires indulgents  : « C’est pas de sa faute. Elle ne pouvait pas s’y opposer. Elle n’avait pas le choix. » Et dans le pire…

    Ce qui est insupportable est précisément ce que l’on supporte : ce que l’on nous demandera d’endurer. Et c’est alors que l’on pèse et que l’on mise de tout son désir sur la fin de la semaine ; on ne vit plus que pour l’encoche jusqu’au repos du week-end, tel un prisonnier dans l’attente d’une libération intermittente – plus souvent dedans que dehors –, et dont la voix ne sait plus comment se taire, comment crier face aux nouveaux ventriloques et leurs discours indigestes et sournois sur l’évaluation, l’ajustement et la régulation ; et leurs injonctions : se soumettre ou bien, aller voir ailleurs si ça se fait de contester le droit d’une entreprise d’optimiser ses chances de succès pour son seul profit.

     

    ***

     

                  Et si l’entreprise inquisitoriale et corruptrice de nos âmes n’épargnait aucun lieu ?

    Villes, quartiers, immeubles… d’aucuns penseront qu’elle a tout absorbé cette entreprise insinuante et puis, qu’elle décide de tout aussi. Dans ces conditions, qui s’étonnera qu’on ne veuille plus, une fois rentré chez soi, ouvrir sa porte à qui que ce soit, après une journée, une de plus, jour après jour, qui s’est écoulée dans un environnement sans honneur, sans courage et sans loyauté, terrés chez soi, refermés sur nous-mêmes, comme cette porte qu’on prendra soin de verrouiller à double tour contre toute raison, en l’absence de toute menace objective ; et les lieux les mieux protégés n’y échappent pas, faisant là preuve d’une prudence exagérée ; précautions sans objet qui ressemble fort à un interdit et qui dans la forme prendra les allures d’un avertissement formulé à l’endroit de quiconque souhaiterait à nouveau nous solliciter : « Qui que vous soyez, inutile de frapper, on ne vous répondra pas ».

    Après l’enfermement dans une logique propre au monde de l’entreprise qui vous emploie, c’est un autre enfermement qui nous est induit, et ce dernier prend racine dans notre réaction contre le premier.

    « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ! » Telle est la seule considération qui vaille et à laquelle on se raccrochera comme le naufragé à une épave, depuis que toute sollicitation du monde extérieur est vécue comme un danger : celui d’en sortir dans le meilleur des cas, perdant et dans le pire : saccagé.

    Elle ne fera pas exception. Elle aussi a renoncé. Sa porte, elle ne l’ouvre plus. Une fois rentrée, elle n’a qu’un souhait : ne plus exister pour qui que ce soit sinon pour elle-même, comme abstraite mais, en ce qui la concerne, sans pouvoir donner à ce désir d’isolement, un sens et y trouver une direction et une voie, aussi étroite soit-elle.

                   Enfermement après enfermement, c’est donc bien tout un monde in-sortable qu'est devenu l'entreprise, cet autre lieu d'enfermement.

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    Extrait du titre  : "La consolation"

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  • Ce qu'on laisse dans la mémoire de ceux qui restent...

     

    Décès de Lucienne L. le 2 juillet 2011 à l'âge de 87 ans

     

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           La cloche a sonné. C’est la rentrée des classes. Haut les cœurs !

     

    ***

     

    « Vous êtes le Monsieur de la télé, n'est-ce pas ? J’espère que vous m’avez pas attendu trop longtemps !
    - Non ! Non ! Je parcourais mes notes. Vous êtes Gérard Louvier ?
    - En personne. Excusez mon retard, j'étais à un enterrement.
    - Vous êtes tout excusé.
    - Tenez ! Puisque vous êtes là, autant que je vous en parle.

    - Me parler de quoi ?

    - Sur le chemin du retour, j'ai pensé à quelque chose. Vous savez pourquoi ils mettent des graviers dans les allées des cimetières ?
    - Non.
    - En plus, ça fait un boucan d'enfer quand on marche. Vous êtes d'accord ?
    - C'est vrai.
    - Je vais vous dire : en fait, c'est fait exprès.
    - Exprès ?
    - Oui. C'est fait pour.

    - Pour ?

    - C'est fait pour éviter qu'on surprenne les morts, qu'on les visite à l'improviste. Avec le gravier dans les allées et le bruit qu'on fait, ils nous entendent venir de loin. Alors, comme ça, ils ont le temps de se préparer. Par exemple, s'ils sont en robe de chambre, ils ont le temps d'enfiler un pantalon ou une robe et de mettre un T-shirt. Vous voyez ?
    - Je vois.
    - Regardez ! Vous connaissez beaucoup de gens qui aiment qu'on leur tombe dessus par surprise ?
    - Non.
    - On veut tous être prévenus. Toujours ! Nous surprendre c'est un peu nous faire honte. Et personne n'aime avoir honte. C'est vous dire à quel point il est difficile de faire confiance... confiance aux autres et puis, à leur regard surtout. Oui ! Leur regard. Parce que... si on s'est pas préparé, eh bien, ils auront vite fait de nous juger. C'est fatal. Et vous faites pas d'illusion ! Leur jugement fera de nous des moins que rien parce que… dans ces moments-là, leur regard fait qu'on devient tout sauf ce qu'on a toujours souhaité être aux yeux des autres et aux yeux de celui-là en particulier qui nous tombe dessus sans prévenir. J'vais vous dire : si on pouvait plus cacher quoi que ce soit à qui que ce soit, eh bien, ce serait l'enfer pour tout le monde. J'en suis sûr.
    - Sans doute. Sinon, ça s'est bien passé cet enterrement ?

    - Bien passé ?

    - Oubliez ma question. Elle est idiote.
    - Je sais pas si ça s'est bien passé. On était deux à son enterrement.
    - Deux ?
    - Y'avait juste sa fille et moi.
    - Sa fille ?
    - Oui. On a enterré sa mère. Sinon, c'était bien la peine de faire toutes ces dépenses : le voyage, la cérémonie, le transport du cercueil, la place au cimetière. Et puis, sa fille n'avait pas un rond. Fauchée, qu'elle est sa fille ! Alors, je me dis qu'une incinération aurait suffi. Les cendres dans une urne, et hop ! Le tour est joué.
    - Elle avait quel âge ?
    - Sa fille ?
    - Non, sa mère.
    - Soixante treize ans, je crois.
    - Soixante treize ans ! Et vous n'étiez que deux ?
    - Oui, deux.
    - Et les autres ?
    - Quels autres ?
    - Elle est morte à soixante treize ans, elle a dû connaître du monde, non ?
    - Oui, peut-être ! Mais faut croire que j'étais le dernier à l'avoir connue. Quant à sa fille, eh bien, c'est différent. J'imagine qu'elle a connu sa mère depuis sa naissance.
    - Sa naissance ?
    - Oui, sa naissance à elle, sa fille. L'autre jour, je me disais : avec la mort, c'est énorme ce qu'on abandonne. Quand on pense à tout ce qu'on laisse derrière soi et tout ce qu'on quitte. Vous imaginez un peu ? Toute une vie, la nôtre et puis, celles des autres aussi. Toutes ces agitations ! Agitations de toute une vie. Pensez à toutes ces paroles échangées, à tous ces visages croisés, ces mains serrées, tous ces corps rencontrés, touchés. Et puis, les voix, les bruits, les larmes, les cris ! Ca doit être énorme ce qu'on laisse dans la mémoire de ceux qui restent.
    - Mais là, vous me dites que vous n'étiez que deux.
    - Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites : "Deux à son enterrement ! C'est comme si il n'y avait eu personne, finalement." Remarquez, moi-même je serais plutôt tenté de penser la même chose : deux à son enterrement, c'est comme si personne n'était venu.
    - Et sa fille ?
    - Sa fille, elle a pleuré. C'a fait du bruit et du tapage.
    - Et vous, vous avez pleuré ?
    - Non. Comme je viens de vous le dire, il y avait sa fille et ça suffisait bien. Et puis, pour moi, c'était différent. Je m'occupais d'elle de temps en temps seulement... quand sa fille pouvait pas venir. Voilà. D'où mon retard à cause de cet enterrement.
    - C'est rien Monsieur Louvier. Tout va bien."

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    Extrait du titre : Paroles d’hommes

     

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  • L'enfance : de celle dont on se souvient comme s'il s'agissait d'hier

     

     

     

     

                Nous naissons temple et sanctuaire... quasi... intouchable, à la naissance. Et puis, la vie nous passe dessus... et la mort, elle ! se contente de finir le travail : nous faire taire !!!

     

     

    ***

     

     

     

                 On a un jour. On a deux mois. C’est la vie éternelle. On dort et on ne rêve pas. On n'est de nulle part sinon de là où viendra le prochain réveil et le prochain regard : celui d’une mère, d’un père, d’une femme, d’un homme ; deux êtres immenses qui dépassent de loin notre vue

     

    On a six mois. On a tous les droits et personne ne viendra nous les contester puisqu’ils nous sont gracieusement accordés. Tout est permis. Tout est pensé à notre place et pour notre plus grand confort et notre plus grand bonheur.

     

    On a un an. Aucune ombre sur notre existence qui n’en est pas encore une. Aucun risque majeur, aucun danger non plus. Ils sont là : deux grandes figures qui sourient tout le temps. Deux sentinelles. Et puis des voix aussi : leurs voix ! Tantôt proches, tantôt lointaines ou bien, assourdissantes. Parfois ils viennent, ils accourent, ils nous apaisent, nous confortent alors qu’on n’a rien demandé. Parfois ils se font moins proches. Ils s’absentent sans qu’on les ait encouragés à le faire. On ne les voit pas, c’est qu’ils ne sont pas là. Ils disparaissent pour mieux réapparaître, plus présents encore.

     

    A deux ans, à quatre ans, on va, on vient de l'un à l'autre ou bien, ce sont eux qui vont et viennent de nous à nous. Parfois, on s’endort sur de drôles de genoux. Une main géante caresse sur notre petite tête toute ronde. Elle est pesante cette main même si, à la longue, on s'y fait : on n’y prête plus la moindre attention.

     

    Rien à rendre de tout ce qu'on reçoit. On brille, on s'impose sans avoir à livrer bataille. La vie éternelle, vraiment ! L'infiniment petit, l'infiniment grand, l'infiniment indéfini, emmaillotés d'inconséquences et d'impunité, livrés gratuitement au monde, merveilleusement insolvables et au dessus de tout soupçon.

     

    Et puis, le temps passe. C'est l'enfance.

     

     

                 Indéracinable, cette enfance qui ne vieillit jamais en nous. Elle est la dernière raison de se dire que tout n’a pas été vain ; elle n’est pas simplement utile, elle est le mensonge par omission et par excellence cette enfance qui nous tiendra longtemps en haleine face à demain, lieu de toutes les incertitudes : "L’avenir viendra-t-il confirmer la promesse ou bien, nous fera-t-il tomber ?"

     

    Enfant, on croit en Dieu. Quand on joue, on meurt aussi vite que l'on ressuscite et aucun témoin n'est là pour s'en étonner. Barbouillés de sons, d'images et de rires, nos cris recouvrent tous les bruits du monde. Il suffit de passer près d'une cours d'école à l'heure de la récréation pour s'en convaincre. Il est unique ce cri qui n'autorise aucune méprise : la joie existe bien. Et cette joie, on l'a portée même si jamais plus, une fois adultes, nous ne serons capables d'un tel brouhaha, d'une telle débauche d'énergie et d'imagination dans nos jeux.

     

    Plus l’avenir est incertain plus elle rayonne et gagne en intensité cette enfance qui nous éclaire d’un sourire lumineux, d'un rire imprévisible ou bien, qui nous plonge dans l'abîme.

     

    Enfance marquée au fer rouge, d’une parole odieuse, fruit d’une colère immense et qui prendra pour cible un innocent, faute de courage et de discernement. L’enfance ruinée d’un geste interdit et obscène sous l’emprise d’une folie soudaine qui ne s’expliquera pas ; pulsion ou bien, récolte de toute une vie avec loin derrière soi, jusqu’à en perdre la trace, l'ombre des fantômes qui nous reviennent en boomerang d‘un passé dont on ne peut décidément pas échapper.

     

    Dans tous les cas de figures, une vie minuscule que celle d’un enfant comparée au poids écrasant d’une vie d’adulte chargée d'une histoire accablante, telle un dépôt âpre et épais qui n'en finit pas de s'étendre au fil des ans, tout au fond de nous : ressentiment et douleur. Une ombre ce dépôt, une ombre de nuit comme de jour ce limon : ombre de notre propre ombre que cette part d'ombre privée de lumière.

     

     

     

     

    ***

     

     

     

               L'enfance ! Elle est là jusqu'à la fin des temps cette blessure d'où nous venons tous. Maladie incurable, de rechute en rechute, on n'en guérit jamais de cette enfance qui nous habite, nous hante, nous domine, nous dirige à notre insu ou bien, en toute conscience ; et l'âge adulte n'en viendra pas à bout. Quant à la vieillesse, elle est tout aussi incapable de la conjurer.

     

    L’enfance, on y revient parfois comme on revient chez soi et… pour ce qu’il en reste de l’idée qu’on s’en fait, on y revient toujours, à tort ou à raison car, c’est le seul lieu qui nous donne envie d'y revenir, allègre ou bien, à jamais meurtris. On y revient comme un assassin sur le lieu de son crime. Mais quel meurtre y avons-nous commis ? Son propre meurtre ? On aurait donc tué cette enfance en nous sur laquelle on se penche maintenant comme un meurtrier sur la tombe de sa victime ? Un meurtre particulier que ce meurtre ; un meurtre qui ne défrayera aucune chronique ; un meurtre sans histoire puisque son histoire est semblable à toutes les autres.

     

    L’enfant invente. L’adulte, lui, s’applique et ment dans l’espoir de conjurer l’amertume et la grisaille dans lesquelles sa négligence et les contraintes de l'existence l'ont plongé : à la disparition de soi. Et dans le miroir un regard : celui de l’évitement et de l’errance, incapable ce regard de se poser bien en face de sa propre image.

     

    L’enfance, c’est un duvet de lumière ou bien, un fil à plomb tout à la verticale comme dans un gouffre. Mais l’enfance reste l’enfance dans la brûlure de l’âge adulte comme dans la fraîcheur de son souvenir - même mensonger -, car on retrouve dans le travail de cette mémoire à l'œuvre, vingt ans après, la force de l’imagination propre à l’enfance.

     

    Finalement on n’a qu’un chez soi : son enfance. Ensuite, c’est un autre lieu qu’on habitera et ce lieu sera rarement celui qu’on aurait choisi si d’aventure on avait eu cette chance.

     

    Enfant, on subit. Mais c’est dans l’ordre des choses : on subit un lieu dans lequel notre enfance se déploie. Adultes, rien ne nous prépare à ce lieu imposé. C’est sans doute la raison pour laquelle on est si peu fiers d’y demeurer contraints car, une fois qu’on en est partis, combien sommes-nous à y retourner dans ce lieu qui nous a - non pas vus naître - mais qui nous a accompagnés jusqu’au douzième étage d’un bâtiment fermé à double tour, tout comme la vie verrouillée qu’on y aura acheminée matin et soir dans des villes fatiguées, aux quartiers épuisés.

     

    De là à ne plus lui accorder le moindre soin à ce lieu étranger à tout ce qu'on aurait pu souhaiter pour soi et pour ceux qui nous sont proches...

     

     

                    Maintenant sourd et aveugle, on n'aura plus qu'un désir : qu'on nous fiche la paix.

     

     

     

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    Extrait du titre  : "La consolation

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  • Personne ne nous préservera, aujourd’hui moins qu’hier

                  Son travail est devenu un mensonge. Il n’est plus ce qu’elle aurait souhaité qu’il soit. Même si elle s’est bien gardée d’en parler pour ne pas s’attirer les foudres de son entourage, elle a pensé à un départ. Une folie à son âge. Quelles seraient ses chances de retrouver un emploi à 53 ans ?

    Brillante ascension ! Rapide cette évolution professionnelle entre trente et quarante ans ! Et puis, soudain, plus rien. Spectatrice, elle s’est contentée de regarder ses collègues gravir les marches d’une ascension professionnelle sans limite, les félicitant à chacune de leur nouvelle nomination, jusqu’au retour de ces derniers après des allers et venus incessants dans les filiales, les agences, pour finir  - ironie de l’histoire des carrières évolutives ! -, par devoir rendre des comptes à ceux-là mêmes qu’elle a vus naître et qu’elle a encadrés des années durant.

    Dans ces moments-là, on réalise toute l’étendue parcourue… sur-place ! Son étendue et sa durée aussi, face à ceux qui n’ont pas cessé de progresser, de croître et de dominer leur parcours professionnel.

     

              Il lui aurait fallu faire preuve d’une mobilité à toute épreuve : Paris, Toulouse, Lille, deux ans là, trois ici, quatre ailleurs…en SDF de l’encadrement tel un individu réduit à cette part de son identité la plus faible et la plus fragile qui soit : celle qui ne dépend pas de lui mais des autres et du regard qui sera porté sur son travail, son motivation, sa capacité à accomplir et à faire accomplir ce qui doit l’être. Identité qui a pour socle : le jugement d’autrui. A terme, un enfer cette dépendance et cet œil scrutateur de tout.


    La fonction fait l’homme quand l’homme n’attend plus rien de lui et qu’il espère tout de la fonction qu’il exerce et remplit à satiété : croissance, épanouissement, pouvoir, gratifications, reconnaissance. Tout un projet de vie. Unique projet de vie.

    Si elle n’a jamais voulu ou pu conduire sa carrière, désireuse qu’elle était de privilégier et de protéger sa vie privée, son rôle de mère et d’épouse, en revanche, d’autres femmes s’y sont essayées au triptyque famille, couple et travail.

    D’autres encore s’y sont noyées jusqu’à s’y oublier : pas de famille et pas de couple mais du travail, encore du travail et puis un jour, plus de travail, à quarante cinq ans passés ou bien, plus qu’un travail qui n’est que l’ombre du travail qu’on a effectué des années durant et le salaire aussi, après une mise au placard douloureuse. Et toujours pas de famille, pas de couple. Panique ! Aigreur ! Pas d’enfants et pas d’épaules sur laquelle s’appuyer quand le moral est au plus bas.

    Se sont-elles imaginées pouvoir vivre sans ? Sans doute ont-elles pensé pouvoir gérer le manque, la solitude, la frustration. Et même s’il leur est arrivé d’être invitées le samedi soir par des amies mariées et mères de famille, nombreux sont les couples qui n’ont jamais vraiment su quoi faire d’elles.

    Une femme seule, jolie de surcroît, c’est déjà une rivale, une prédatrice - et qui sait même ! -  une chasseuse sans scrupules : « T’avise pas de lorgner sur mon mari… sinon !!! »

    Femmes sans passé, sans avenir puisqu’aux yeux de leur entourage, elles ont longtemps donné le sentiment de n’avoir rien cherché à construire. Au fil des ans, leurs relations amoureuses n’ont débouché sur aucun concubinage, aucun mariage et pire encore, aucune maternité. De là à les juger, toutes ces femmes de carrière sans mari et sans enfant, incomplètes et comme inachevée…


    Une femme seule est une femme sans projet en dehors de sa carrière qu’on peut ou ne pas leur envier- le salaire, du moins - car, pour le reste : pas d’enfant, pas de mari, pas de foyer… non merci !

    De leurs amies, ils peuvent encore en attendre un peu de compassion, du moins, pour ce qu’elle est encore capable d’exprimer dans le cadre d’une relation de femme mariée avec enfant face à une autre femme, seule et sans emploi depuis la veille au soir : « Tu vas faire quoi ? Pas de boulot et toujours pas d’enfant, pas de mari ? T’as quelqu’un sous le coude, au moins ?»

    Et puis, une fois que le mal est fait, viennent les encouragements : « Bon. T’en fais pas. Tu trouveras bien quelqu’un. Mais là, faut foncer ! Mariage, enfants et tout. Te pose pas de question ! Tu le lâches pas !!!! »

                   Les belles années passent vite d’autant plus vite qu’elles sont courtes. On a donné, on a tout donné. On a un temps reçu : honneurs, sourires, attention, un peu d’argent, un salaire confortable. Tout reçu donc ? Des miettes rétrospectivement, une fois qu’on mesure l’ampleur des dégâts sur soi.

    Il y a une chose qui ne se mérite pas et qu’on n’achètera pas non plus, car elle ne se vend pas ; cette chose, elle se donne gracieusement à quiconque souhaite l’acquérir : c’est la juste évaluation des risques que l’on court à vouloir les courir tous  ; évaluation à des fins d’anticipation qui nous permet d’entrevoir ce que l’on s’évertuera à nous cacher aussi longtemps que notre engagement servira, non pas notre intérêt - celui de notre propre existence sur toute une vie - mais ceux des autres, pour le temps qu’il leur sera donné de nous les confier pour les faire fructifier.

                  Car, personne ne nous préservera, aujourd’hui moins qu’hier, depuis que l'on nous somme de nous exposer. Alors, autant retenir la leçon de ceux qui choisissent de ne jamais cesser de cultiver leur jardin entre deux avions, deux TGV et deux séminaires - brain storming ou pas !

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    Extrait du titre : "La consolation"

     

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  • Un amour vital, fief de tous les excès

     

                Le jour s'éloigne. La nuit va venir. Au volant de son véhicule immobilisé sur le bord de la route, elle a attendu longtemps son appel et puis...

    Vacarme et gémissements ! Elle n'en pouvait plus d'attendre. Elle n'en pouvait plus d'espérer.

    Ses yeux sont clos. Sa bouche cherche une respiration introuvable. Le manque l'étouffe. Des larmes ont coulé, voilà quelques minutes. Elles ne sont pas encore sèches. C'est venu tout seul, subrepticement. Ils ne se sont pas vus depuis trois semaines durant lesquelles elle a vécu dans l'insomnie et l'angoisse. Elle lui a parlé des jours qui s'écoulent à rebours, des dimanches qui s'éternisent, étouffants et avec eux, sa vie qui recule et qui s'éloigne puisqu'elle désespère de pouvoir la vivre un jour. Dolente, elle a parlé de ses besoins - baisers, caresses - et elle a pleuré.

    Ô Dieu ! Sa voix ! La voix de son salut !

     

               Son téléphone ne quitte plus son oreille. La bouche sèche d'avoir trop cherché son haleine tremblante, elle aimerait hurler et pleurer à nouveau, sangloter sur elle et sur lui, lui qu'elle aime par-dessus tout ce qui l'épouvante : la violence d'une espérance qui a jeté son dévolu sur sa raison. Elle l'a supplié. Il faut qu'il lui parle. Il ne faut pas qu'il cesse de lui parler. Des mots insensés sont prononcés. Elle a laissé échapper un "Dis- moi que tu m'aimes !" et des "Oui !" qui résonnent comme des prières urgentes et désespérées.

    Elle a entrouvert son corsage. Elle a relevé sa jupe. Sa main n'a pas quitté ses cuisses jusqu'à s'y brûler les doigts. Une voie lactée s'est ouverte. Les chants de son firmament ont entonné les dernières mesures, les dernières plaintes du manque et de l'absence. Sa tête et son cœur ont vacillé avant de se vider en tonneaux des Danaïdes d'un désir fou, un désir condamné à renaître mille fois. Pour un peu, elle aurait souhaité en mourir, là maintenant, pour ne plus avoir à souffrir de ce besoin impérieux qui ne tarderait pas à se manifester encore et toujours, sans fin, comme une maladie incurable. Exténuée, son bassin s'est soulevé, ses cuisses liquides se sont refermées et sa voix s'est brisée.

     

                 Râles, pleurs se sont tus et les mots aussi. Tous les mots. Seul un souffle épais et dense se fait encore entendre. Les doigts trempés et les yeux humides, le cœur gros d'une douleur vive et claire comme une certitude haïssable qui se refuse toujours à la quitter en dépit de ce soulagement tant attendu, elle a retrouvé le sourire ; un sourire sans illusions, celui d'un destin impénétrable guidé par mille incertitudes. Un bel arc-en-ciel éphémère et cruel cet assouvissement.

    Elle n'aura eu qu'un regret : n'avoir pu saisir que l'ombre de son amant, sans pouvoir le toucher, l'embrasser et le retenir éternellement entre ses jambes, étau et roc tout à la fois.

    Cherchant son souffle, la tête baissée, reposant sur le volant de son véhicule, inerte, elle lui a dit : « Ne raccroche pas mon Ange ! Reste avec moi encore un peu. » Et puis, le jour a baissé. Elle aurait aimé veiller avec lui mais un promeneur solitaire qu'elle a cru reconnaître s'est approché. Elle n'a eu qu'un désir : fuir au plus vite. Ce qu'elle a fait sans attendre, blême à l'idée que cet intrus ait pu l'identifier.

     

    ***

                  C'est toute la musique qu'elle aime, celle de son portable quand il l'appelle. Que sa voix s'apaise ou bien qu'elle gronde, à chaque fois, c'est la même émotion : profonde et intacte, cette émotion.

    Soulagement et résurrection ! A chaque fois, un fond d'optimisme rejaillit, une espérance démesurée lui coupe le souffle. Hors d'haleine, avant que sa voix ne se fasse entendre, elle ferme les yeux et respire profondément. Dix... trente minutes de répit qui feront de la journée qui s'achève ou bien, qui commence, une journée sauvée. Elle ne l'aura pas vécue pour rien.

    Entre deux rencontres, dans l'intervalle d'un éloignement cruel, le sens qu'elle pouvait encore donner à sa vie, c'est dans ces appels qu'elle allait le chercher et l'arracher, le mors aux dents.

     

    Extrait du titre : " Cinq ans, cinq nuits"

     

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  • Jeune et indistinct : compte à rebours

     

              Passé un certain âge...

     

               Vouloir séduire et tenter de cacher son âge, c'est mettre son existence dans la dépendance du regard des autres ; mais c’est aussi triompher, le jour où l'on surprend un commentaire qui fera de la journée qui commence ou bien qui s’achève, la plus belle des journées : «Quel âge tu m'as dit qu'elle avait cette femme ? Non ?! Moi, je lui en aurais donné cinq ans de moins ».

    C’est l’allégresse. L’espoir renaît. La plus belle des récompenses, ce commentaire inespéré, après tous les efforts déployés durant de longues semaines, de longs mois, devant la glace et le miroir grossissant, à scruter le moindre indice, le moindre signe de détresse ou bien, d’allégresse triomphante. Ce commentaire, c'est une minute de bonheur absolu.

    « Je l’ai fait ! » s’écrie le cœur, hurlant de joie, une joie totale, celle dont seule l’enfance est capable ; une joie pure qui ignore tout encore de la déception qui peut à tout moment briser le prochain élan.

    Vivre pour cet instant rare et précieux qui rachètera une vie d’une semaine, d’un mois, d’un an, c’est à ce prix que certaines femmes trouvent encore la force d’affronter l'existence ; et c’est encore à ce prix qui dans sa formulation tient à ces quelques mots « Elle fait jeune », que la confiance renaît et qu’un sourire hébété viendra transfigurer un visage maintenant resplendissant comme un soleil, en plein soleil, à midi, au plus haut, à la verticale d’une lumière que tous les zéniths nous envieront, à jamais, détrônés.

     

                On prend son bonheur là où il se trouve, et là où il se donne à prendre depuis qu'il nous est demandé à tous de rester… indéfiniment jeunes : indéfiniment comme indistinctement, et par voie de conséquence, interchangeables à souhait.

    On nous le refusera ce droit de prendre son âge et de le faire fructifier tel un capital précieux, fruit du travail de toute une vie qu’est le fait même d’acheminer son existence jusqu’à son terme, sans fierté particulière mais… si possible, sans honte et tête haute.

    On nous préfère sans distinction aucune , alors que seules les affres du temps sont capables de forger une personnalité, un caractère. On nous veut plantés là, pris en étau entre ceux qui entrent dans la vie et ceux qui en sortent parce qu’ils en ont l’âge et qu’il est temps, grand temps pour eux tous.

    Quant à ceux qui ne peuvent tenir cette position, reste la régression infantile : grands ados sexagénaires, un rien juvéniles, sinon beaucoup, comme tout ce qu’on leur pardonnera parce qu’un adolescent sans excuses, ça n’existe pas.

     

                  Qui peut nier que la jeunesse des femmes est bien plus précieuse que celle des hommes car, une fois qu’elle a donné le sentiment d’être passée, les hommes ne se retournent qu’à leur corps défendant, et après de longues et multiples relances au cours desquelles l’intéressée y laissera une fois encore une partie de sa jeunesse finissante ; jeunesse qui n’est plus maintenant qu’une tentative désespérée - prolongement au-delà du raisonnable -, de donner à voir ce qui n’est plus.

    On dit le coeur aveugle, certes ! Mais lorsque le cœur n’y est pas, il devient très vite visionnaire : il voit ce qui ne sera jamais plus, pour peu qu'il en ait été question un jour ; ce dont on pourra aussi douter mais que l’on taira par charité, ou bien parce que l’on est déjà loin, très loin : en effet, on ne s’est ni retourné ni arrêté ; on a poursuivi sa route, indifférent. Elle a eu beau nous poursuivre, cette jeunesse aux abois - cette jeunesse qui est aussi la nôtre, celle que l’on aimerait pouvoir encore afficher -, on n’a pas ralenti le pas pour autant ; et cette jeunesse, maintenant beaucoup moins jeune, s’est très vite essoufflée, tout comme cette tentative de séduction.

    Et c'est alors que... l’amour est là, face au pire, quand il ne nous est à aucun moment rendu et qu’il n’existe aucun espoir qu’il le soit.

     

    ***

     

               L'âge n'a - semble-t-il - que des inconvénients à offrir quand il n'est plus celui qu'il faudrait afficher. Aussi dissuasif qu'une menace sans recours, cet âge inopportun car, si l'on peut encore l'éviter, nul n'ira s'y frotter de peur d'être contaminé avant l'heure d'un compte à rebours qui nous rapproche inéluctablement du rejet et de la solitude, fruit d'une sélection de tout temps impitoyable et d'autant plus éhontée qu'elle ne s'affichera jamais comme telle.

     

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    Extrait du titre : La consolation - copyright Serge ULESKI

     

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  • L'Autre... encore et toujours !

     

                  Pas moyen d'échapper à l'Autre ! Rien à faire ! Non ! Vraiment !

                  Il est nos moindres gestes. Il est ce qu'on n'osait plus être ou bien, ce qu'on ne soupçonnait pas. Il est celui par qui le scandale arrive cet Autre qui nous mine car, il est la liberté qu'on se refuse à soi-même dans l'espoir qu'il en fasse de même. Passe-droit, il aura tous les devoirs de notre charge. Impulsion du matin, insomnie du soir, il est toutes nos craintes, aussi irraisonnées soient-elles. Par son absence, il est tous les reflets devant le miroir. Il est toutes nos humeurs. Il est celui qu'on chérit le plus au monde et celui qu'on maudit quand impitoyablement, le manque nous gratifie d'un doute insupportable car il est la peur ! Oui ! La peur ! Quand de le perdre, on a peur et puis, peur encore... peur qu'il ne s'égare et qu'il oublie de rebrousser chemin et ce faisant, qu'il nous oublie à jamais car, on n'en sort pas. Non !

    L'Autre, c'est l'enclos, la barrière et le dernier horizon. Il nous prive de toute issue. Après lui, le précipice ! Brisé, démembré, disloqué, en miettes inconsolables ! Volets fermés, rideaux tirés, porte verrouillée, il est la suffocation et la panique dans un espace qui se réduit à quatre murs et un plafond. Un ravage cet Autre ! Un cauchemar torrentiel son absence dont la rage et l'irréductibilité absolue de sa force vous terrifient et charrient des flots d'images avec pour seul thème récurrent le manque, encore le manque et la peur de ne jamais pouvoir le combler ce manque insondable, qui vous aveugle et vous pousse au vertige.

     

    ***

     

                   Et c'est alors qu'elle a pensé : "Un lit ! Vite ! Un lit !" Sa vie et tous les empires de tous les sens contre un lit ! Un lit pour s'y retrouver seule avant de l'y retrouver et donner libre cours à une nouvelle tentative héroïque de survie et ne pas... surtout pas, sombrer dans la folie du manque.

    Un lit ! Vite ! un lit pour y faire le lit de retrouvailles fantasmées jusqu'à la déraison et s'empresser de le rêver... lui, encore et toujours ! Se lover dans son souvenir, le cajoler, le contempler béate et puis, l'écouter et lui parler aussi. Plus qu'un lit, son dernier refuge d'une urgence absolue dans lequel elle ira chercher un apaisement et un soulagement qui viendront résorber les hématomes d'un quotidien qui... pour ne pas l'épargner, invente sans cesse de nouvelles exigences, de nouveaux devoirs ; ecchymoses d'une existence dont elle ne retire rien faute de pouvoir en extraire quoi que ce soit qui en vaille la peine, sinon, les restes qu'on voudra bien lui laisser : miettes d'accalmie et de bonheur.


    Vite ! La chambre et puis, un lit avant l'arrivée de cet intrus insupportable dont la présence, même passive vous révolte et vous indigne. Une gêne haïssable la venue de ce conjoint. Bien plus encore... un viol, cette présence dans ce lit qu'elle avait cru pouvoir destiner à la remémoration de leur dernière rencontre : regards, paroles, gestes, sourires, éclats de voix, rires, gémissements, pleurs et puis, le silence quand tout est dit, lui à ses côtés comme une unique et dernière assurance contre la désespérance, toute peur maîtrisée, tout danger écarté, apaisée.

    Un lit mais… une porte aussi ! Dernier rempart ! Forteresse de son désir de ne plus rien voir et de ne plus rien entendre. Ah ! Cette porte que l'on ouvre pour mieux la refermer sur un monde qui a la prétention de vous faire oublier une raison d'être et de demeurer enjouée et debout envers et contre tous. Un monde étouffant d'inutilité et d'agitations incompréhensibles, à la longue... devenues étrangères, incongrues ; une vie aux responsabilités épuisantes, aux contraintes stériles et sans équivalence et sans réciprocité : un fardeau indigne cette vie !

    Oui ! Un lit et une porte pour ne plus entendre cette voix qui gronde sans raison et qui porte au delà des murs de ce foyer guerrier toute l'étendue d'une autorité dont l'exercice imbécile et veule achève de vous faire désespérer de tout, et de soi-même. Jappements inconséquents, aboiements indistincts et assommants ; ceux d'un chien face au danger qui se retire et qui n'avait de menace que l'idée que s'en faisait cet animal ; mille injonctions aux motifs inavouables d'intolérance et d'égoïsme ; intarissables de prétextes, ces injonctions qui viennent une nouvelle fois signifier à cette humanité maintenant inconsolable, eh bien, que rien ne saurait justifier l'éventualité de la menace d'une tentative de rébellion.

    Oui ! Une porte et puis, un lit. Un lit pour y trouver enfin le sommeil et poursuivre en rêve le grand récit de leurs rencontres, après y avoir pleuré toutes les larmes dont notre humanité est capable quand tout la heurte, la blesse, face à cette vie qui lui refuse un destin juste et enviable.

    Et encore un lit mais... pour y prier aussi... quand elle ne pourra plus le quitter ce lit, vaincue au terme d'une résistance farouche, terrassée par l'immensité de la tâche qui l'attend... au pied et au saut de ce même lit, et derrière cette porte, incapable de retrousser ses manches et de revêtir le tablier d'un laminoir haïssable qui a raison et vient à bout de tous les entêtements aussi légitimes soient-ils.

    Un lit pour y prier qu'il ne devienne jamais sa tombe ; une tombe au marbre noir et lourd d'une défaite que d'aucuns jugeront... sans gloire et sans honneur.

     

     

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    Extrait du titre : " Cinq ans, cinq nuits"

     

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  • Destinée collective... avec ou sans nous

             

     

     

                    Nous venons au monde sans missions, sans projets, sans agenda, sans responsabilités et sans obligations. Très vite, les circonstances de notre naissance, notre volonté, notre talent et plus tard, ceux que l’on rencontrera, viendront contredire ou bien confirmer cet état de fait même si... une fois adulte, on pourra toujours regretter d'être livré en pâture au monde. Regret aussi irraisonnable qu’inopérant. Mais notre imagination y pourvoira, elle qui saura nous faire croire qu’il aurait pu en être autrement, alors qu’il n’y a pas d’autrement ; il n’y a que des contingences et un héritage : les effets de toutes les causes qui nous ont précédés et qui, en aucun cas, n’auraient dû nous concerner.

     

                   Fatalité hideuse, de tout temps ! Fatalité que d’aucuns s’évertueront à dénoncer sans relâche mais sans jamais parvenir à la vaincre ; et la soumission involontaire à cette loi d’airain doit bien avoir quelques avantages quand on sait à quel point notre monde a de bonnes raisons d’être ce qu’il est, comme nous tous ; monde qui ne s’est jamais embarrassé d’inconvénients qui n’aient pas quelques avantages juteux, ou plus simplement, des avantages capables d’assurer les moyens de sa survie et de son développement.

     

     

    ***

     

     

                  Ceux qui nous ont précédés et ceux qui nous succèderont, ne se sont inquiétés et ne s’inquiéteront que d’une chose : de la disparition de ce qui leur est familier ; ce familier qui se change très vite en une valeur intemporelle et universelle qui a pour corollaire : un jugement sûr quant à sa propre inquiétude telle une lanterne suspendue au-dessus du monde et qui se balance ; sa lumière va et vient, balaie, têtue, la surface de la terre à la recherche de tout ce que nous avons perdu, éclairant tantôt ce qui est, tantôt ce qui n’est plus car...

     

                 A vouloir jeter l’eau du bain avec les nénuphars qui y coulaient des jours paisibles à sa surface, et dont les feuilles accueillantes, larges et généreuses ont longtemps permis à bon nombre d’entre nous de faire une halte pour reprendre notre souffle, on finit à la longue par faire de l’instabilité foncière de notre univers, un prétexte au chaos qui n’accouchera de rien d’autre, sinon… de son propre chaos originel, mais… faut-il le préciser : sans nous.

     

     

             Oui ! Nous qui cherchions une nouvelle voie, acharnés à effacer la trace de nos pas, comme un fait exprès, sans doute pour ne plus jamais y revenir, tellement la douleur d’une appartenance à une catégorie sociale stigmatisée, à une origine ethnique décriée, et le souvenir des barbaries de l’Histoire inspirent, aujourd’hui encore, aux uns, honte et colère, et aux autres, une peur panique.

     

     

             C’est incontestable : on vit toujours mieux là où on vivait bien et plus encore quand une fois ailleurs, on vit mal. La nostalgie n’épargnera donc personne aussi longtemps que le monde saura se mouvoir dans les eaux tumultueuses de son dernier bain de jouvence coulé par une main serviable et anonyme qui porte pourtant le nom de « Destinée collective » : destinée qui ne connaîtra pas de repos.

     

     

     

    ***

     

     

             S’il n’y a qu’un amour dans une vie, il n’y a qu’une loi, la même pour tous ; libre à chacun de l’enfreindre pour adresser un pied de nez à ceux qui s’en sont écartés comme pour mieux nous demander de la respecter ; et cette loi est la suivante : comment comprendre à temps ce que personne aujourd’hui ne nous enseignera, sinon en l’apprenant à nos dépens comme une punition sans cause ?

             Et là, tout le monde en conviendra : plus nous sommes nombreux à subir cette loi, plus serein sera le sommeil de ceux qui ont pu ou su en réchapper, l’ignorance du plus grand nombre facilitant toujours la tâche d’une sélection d’une clairvoyance intraitable et impénitente.

     

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    Extrait du titre  : "La consolation"  - copyright Serge ULESKI

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