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littérature sur internet

  • Destinée collective... avec ou sans nous

             

                    Nous venons au monde sans missions, sans projets, sans agenda, sans responsabilités et sans obligations. Très vite, les circonstances de notre naissance, notre volonté, notre talent et plus tard, ceux que l’on rencontrera, viendront contredire ou bien confirmer cet état de fait même si... une fois adulte, on pourra toujours regretter d'être livré en pâture au monde. Regret aussi irraisonnable qu’inopérant. Mais notre imagination y pourvoira, elle qui saura nous faire croire qu’il aurait pu en être autrement, alors qu’il n’y a pas d’autrement ; il n’y a que des contingences et un héritage : les effets de toutes les causes qui nous ont précédés et qui, en aucun cas, n’auraient dû nous concerner.

     

                   Fatalité hideuse, de tout temps ! Fatalité que d’aucuns s’évertueront à dénoncer sans relâche mais sans jamais parvenir à la vaincre ; et la soumission involontaire à cette loi d’airain doit bien avoir quelques avantages quand on sait à quel point notre monde a de bonnes raisons d’être ce qu’il est, comme nous tous ; monde qui ne s’est jamais embarrassé d’inconvénients qui n’aient pas quelques avantages juteux, ou plus simplement, des avantages capables d’assurer les moyens de sa survie et de son développement.

     

     

    ***

     

     

                  Ceux qui nous ont précédés et ceux qui nous succèderont, ne se sont inquiétés et ne s’inquiéteront que d’une chose : de la disparition de ce qui leur est familier ; ce familier qui se change très vite en une valeur intemporelle et universelle qui a pour corollaire : un jugement sûr quant à sa propre inquiétude telle une lanterne suspendue au-dessus du monde et qui se balance ; sa lumière va et vient, balaie, têtue, la surface de la terre à la recherche de tout ce que nous avons perdu, éclairant tantôt ce qui est, tantôt ce qui n’est plus car...

     

                 A vouloir jeter l’eau du bain avec les nénuphars qui y coulaient des jours paisibles à sa surface, et dont les feuilles accueillantes, larges et généreuses ont longtemps permis à bon nombre d’entre nous de faire une halte pour reprendre notre souffle, on finit à la longue par faire de l’instabilité foncière de notre univers, un prétexte au chaos qui n’accouchera de rien d’autre, sinon… de son propre chaos originel, mais… faut-il le préciser : sans nous.

     

     

             Oui ! Nous qui cherchions une nouvelle voie, acharnés à effacer la trace de nos pas, comme un fait exprès, sans doute pour ne plus jamais y revenir, tellement la douleur d’une appartenance à une catégorie sociale stigmatisée, à une origine ethnique décriée, et le souvenir des barbaries de l’Histoire inspirent, aujourd’hui encore, aux uns, honte et colère, et aux autres, une peur panique.

     

     

             C’est incontestable : on vit toujours mieux là où on vivait bien et plus encore quand une fois ailleurs, on vit mal. La nostalgie n’épargnera donc personne aussi longtemps que le monde saura se mouvoir dans les eaux tumultueuses de son dernier bain de jouvence coulé par une main serviable et anonyme qui porte pourtant le nom de « Destinée collective » : destinée qui ne connaîtra pas de repos.

     

     

     

    ***

     

     

             S’il n’y a qu’un amour dans une vie, il n’y a qu’une loi, la même pour tous ; libre à chacun de l’enfreindre pour adresser un pied de nez à ceux qui s’en sont écartés comme pour mieux nous demander de la respecter ; et cette loi est la suivante : comment comprendre à temps ce que personne aujourd’hui ne nous enseignera, sinon en l’apprenant à nos dépens comme une punition sans cause ?

             Et là, tout le monde en conviendra : plus nous sommes nombreux à subir cette loi, plus serein sera le sommeil de ceux qui ont pu ou su en réchapper, l’ignorance du plus grand nombre facilitant toujours la tâche d’une sélection d’une clairvoyance intraitable et impénitente.

     

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    Extrait du titre  : "La consolation"  - copyright Serge ULESKI

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  • Personne ne nous préservera, aujourd’hui moins qu’hier

                  Son travail est devenu un mensonge. Il n’est plus ce qu’elle aurait souhaité qu’il soit. Même si elle s’est bien gardée d’en parler pour ne pas s’attirer les foudres de son entourage, elle a pensé à un départ. Une folie à son âge. Quelles seraient ses chances de retrouver un emploi à 53 ans ?

    Brillante ascension ! Rapide cette évolution professionnelle entre trente et quarante ans ! Et puis, soudain, plus rien. Spectatrice, elle s’est contentée de regarder ses collègues gravir les marches d’une ascension professionnelle sans limite, les félicitant à chacune de leur nouvelle nomination, jusqu’au retour de ces derniers après des allers et venus incessants dans les filiales, les agences, pour finir  - ironie de l’histoire des carrières évolutives ! -, par devoir rendre des comptes à ceux-là mêmes qu’elle a vus naître et qu’elle a encadrés des années durant.

    Dans ces moments-là, on réalise toute l’étendue parcourue… sur-place ! Son étendue et sa durée aussi, face à ceux qui n’ont pas cessé de progresser, de croître et de dominer leur parcours professionnel.

     

              Il lui aurait fallu faire preuve d’une mobilité à toute épreuve : Paris, Toulouse, Lille, deux ans là, trois ici, quatre ailleurs…en SDF de l’encadrement tel un individu réduit à cette part de son identité la plus faible et la plus fragile qui soit : celle qui ne dépend pas de lui mais des autres et du regard qui sera porté sur son travail, son motivation, sa capacité à accomplir et à faire accomplir ce qui doit l’être. Identité qui a pour socle : le jugement d’autrui. A terme, un enfer cette dépendance et cet œil scrutateur de tout.


    La fonction fait l’homme quand l’homme n’attend plus rien de lui et qu’il espère tout de la fonction qu’il exerce et remplit à satiété : croissance, épanouissement, pouvoir, gratifications, reconnaissance. Tout un projet de vie. Unique projet de vie.

    Si elle n’a jamais voulu ou pu conduire sa carrière, désireuse qu’elle était de privilégier et de protéger sa vie privée, son rôle de mère et d’épouse, en revanche, d’autres femmes s’y sont essayées au triptyque famille, couple et travail.

    D’autres encore s’y sont noyées jusqu’à s’y oublier : pas de famille et pas de couple mais du travail, encore du travail et puis un jour, plus de travail, à quarante cinq ans passés ou bien, plus qu’un travail qui n’est que l’ombre du travail qu’on a effectué des années durant et le salaire aussi, après une mise au placard douloureuse. Et toujours pas de famille, pas de couple. Panique ! Aigreur ! Pas d’enfants et pas d’épaules sur laquelle s’appuyer quand le moral est au plus bas.

    Se sont-elles imaginées pouvoir vivre sans ? Sans doute ont-elles pensé pouvoir gérer le manque, la solitude, la frustration. Et même s’il leur est arrivé d’être invitées le samedi soir par des amies mariées et mères de famille, nombreux sont les couples qui n’ont jamais vraiment su quoi faire d’elles.

    Une femme seule, jolie de surcroît, c’est déjà une rivale, une prédatrice - et qui sait même ! -  une chasseuse sans scrupules : « T’avise pas de lorgner sur mon mari… sinon !!! »

    Femmes sans passé, sans avenir puisqu’aux yeux de leur entourage, elles ont longtemps donné le sentiment de n’avoir rien cherché à construire. Au fil des ans, leurs relations amoureuses n’ont débouché sur aucun concubinage, aucun mariage et pire encore, aucune maternité. De là à les juger, toutes ces femmes de carrière sans mari et sans enfant, incomplètes et comme inachevée…


    Une femme seule est une femme sans projet en dehors de sa carrière qu’on peut ou ne pas leur envier- le salaire, du moins - car, pour le reste : pas d’enfant, pas de mari, pas de foyer… non merci !

    De leurs amies, ils peuvent encore en attendre un peu de compassion, du moins, pour ce qu’elle est encore capable d’exprimer dans le cadre d’une relation de femme mariée avec enfant face à une autre femme, seule et sans emploi depuis la veille au soir : « Tu vas faire quoi ? Pas de boulot et toujours pas d’enfant, pas de mari ? T’as quelqu’un sous le coude, au moins ?»

    Et puis, une fois que le mal est fait, viennent les encouragements : « Bon. T’en fais pas. Tu trouveras bien quelqu’un. Mais là, faut foncer ! Mariage, enfants et tout. Te pose pas de question ! Tu le lâches pas !!!! »

                   Les belles années passent vite d’autant plus vite qu’elles sont courtes. On a donné, on a tout donné. On a un temps reçu : honneurs, sourires, attention, un peu d’argent, un salaire confortable. Tout reçu donc ? Des miettes rétrospectivement, une fois qu’on mesure l’ampleur des dégâts sur soi.

    Il y a une chose qui ne se mérite pas et qu’on n’achètera pas non plus, car elle ne se vend pas ; cette chose, elle se donne gracieusement à quiconque souhaite l’acquérir : c’est la juste évaluation des risques que l’on court à vouloir les courir tous  ; évaluation à des fins d’anticipation qui nous permet d’entrevoir ce que l’on s’évertuera à nous cacher aussi longtemps que notre engagement servira, non pas notre intérêt - celui de notre propre existence sur toute une vie - mais ceux des autres, pour le temps qu’il leur sera donné de nous les confier pour les faire fructifier.

                  Car, personne ne nous préservera, aujourd’hui moins qu’hier, depuis que l'on nous somme de nous exposer. Alors, autant retenir la leçon de ceux qui choisissent de ne jamais cesser de cultiver leur jardin entre deux avions, deux TGV et deux séminaires - brain storming ou pas !

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    Extrait du titre : "La consolation"

     

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  • Alain Robbe-Grillet : une littérature pour mille-pattes... de mouche

     

                   Alain ROBBE GRILLET disserte sur la définition normative du roman ; il échange avec Michel DROIT et Pierre CHAUNU chez Bernard Pivot qui donnera dans le "nouveau roman" comme il donnera plus tard dans "les nouveaux philosophes", couillon qu’il est et aux ordres des éditeurs du 7e arrondissement de Paris toute sa carrière durant.

                 Si tout semble opposer ces trois littérateurs, que l’on ne s’y trompe pas : dans les faits, tous les trois, Robbe-Grillet, Droit et Chaunu, parlent la même langue, habitent les mêmes quartiers ; quant à leur tenue vestimentaire respective : c’est bel et bien la bourgeoisie-costume-cravate et la bourgeoisie-pull-à-col-roulé, genre gentleman farmer (on imagine aisément Robbe-Grillet se rendre chez Pivot dans une Range Rover), qui jouent à s’opposer, remuent le fond de la vieille marmite de la littérature avec une cuiller en bois dans l’espoir d’y faire remonter un peu de sens et de vie : en vain.

                 Et puis, pour ces trois individus, quels peuvent bien être les enjeux ? Aucun. Pour s'en convaincre, il suffit de se pencher sur leur littérature : ce qu’ils écrivent, sur quoi et comment ils l'écrivent.

     

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    "La jalousie" et le nouveau roman

     

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    A la lecture de l’ouvrage emblématique de ce qui s’est appelé « le nouveau roman » dans les années 60, « La jalousie », publié en 1957, le lecteur en vient très vite et très tôt à redouter chaque mot, chaque phrase, et dans chacune d’entre elles, les noms communs plus particulièrement : un fauteuil, un arbre, une feuille … bouffée de chaleur assurée, le lecteur transpire à grosses gouttes. Tenez ! Le mot « camion » apparaît-il au détour d’une phrase, voilà le lecteur assailli et pris de panique à l’idée que l’auteur ne lui donne trois pages à lire sur la description de la roue avant droite de ce même camion. Il est vrai que le lecteur aura toujours le loisir de parcourir ces pages dédiées à l’industrie automobile, « filière poids-lourd » d’un regard furtif ; sa lecture s’en trouvera alors grandement facilitée car enfin, quand on a commencé un « roman », faut bien le finir même lorsque l’on peine à trouver une raison, une seule, de continuer sa lecture.

    Est-ce parce que le lecteur a payé ce livre qui lui tombe des mains et qu’il n’a de cesse de ramasser ? Sans oublier le fait que personne n’aime jeter l’argent par les fenêtres !

    Là, on peut envier les critiques littéraires qui ne paient jamais les livres qu’ils lisent ou ne lisent pas, tout en étant payés pour le faire et ne pas le faire.

     

                  Trois pages sur une scutigère écrasée d’un coup de torchon roulé en bouchon et sur la surface salie d'un mur, une gomme qui vient tout effacer, il semblerait que Robbe-Grillet n’ait eu à déplorer dans toute son œuvre qu’une mort, une seule : celui d’un mille-pattes.

    Toute une vie d’homme, toute notre humanité, pour sûr, dans cet épisode héroïque !

                   « La jalousie », c’est une histoire africaine de volets roulants, de persiennes, de camion, de boys (domestiques), de chaleur, d’humidité ; des Blancs, A… un « personnage » au féminin, (clin d’œil de Robbe-Grillet à l’œuvre de Kafka ! Faut dire que Joseph K, c’est quand même autre chose !), préposée au seau à glace, à la bouteille de Cognac et aux verres : A… reçoit, sert son invité, toujours le même, Franck… car chez Robbe-Grillet, pas féministe pour un sou, seuls les hommes bossent, transpirent, s’activent… un dénommé Franck, Christiane son épouse à la santé fragile, et un quatrième larron, le narrateur en personne, sans doute l’époux de A… viennent à la fois ouvrir et fermer le ban.

    Chants indigènes…

               Et là, en revanche, rien à ce sujet… sinon une ligne. Dieu soit loué : manifestement, Robbe-Grillet ne connaît rien à la musique, africaine de surcroît, à ses monodies, à ses rythmes, à ses temps et contre temps. Dans le cas contraire, on pouvait légitimement craindre le pire : un traité de musicologie ethno-africaine en guise de roman.

    … quelques préjugés sur les Noirs ; ce qu’ils sont, ne sont pas… au volant d’un camion notamment… encore les camions ! Bananeraies, plantations, sans doute pour faire le lien avec le lecteur que Robbe-Grillet envoie le plus souvent se faire bananer… mille-pattes sans nombre que l’on écrase du pied après les avoir sonnés avec un torchon (mais de ça, on en a déjà parlé !) ; là c’est Buffon qui fait une apparition (faut dire que Robbe-Grillet a été scolarisé au lycée Buffon de Brest !)

     

    Tangentes, ellipses, ce traité de géométrie rudimentaire, à peine savante, qu’est aussi « La jalousie », sorte de chronique ordinaire de la vie tout aussi ordinaire aux colonies - Afrique noire, toute noire mais blanche de la couleur de la trique et de la baguette, c’est comme on voudra ! -, qui font marcher l’autochtone indigène au pas et droit, c’est la bourgeoisie, même anti-coloniale (mais celle de Robbe-Grillet l’est-elle vraiment ?), qui fait sa littérature, sa petite, toute petite littérature avec de toutes petites choses, trois fois rien, moins encore mais… avec force détails.

    Là encore : n’est pas Joseph Conrad qui veut !

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                  Franck, Christiane, A… et le narrateur... ils sont donc quatre ; quatre et un camion ; vocation contrariée de Robbe-Grillet qui se destinait sans doute au métier de « garagiste-carrossier » ou de « routier », sympa au demeurant ?

    Ils sont quatre mais trois à table, et seulement trois. Christiane l’absente, jeûne-t-elle toute l’année durant ? Franck, son mari, en revanche, ne rate pas un seul repas avec A… et le narrateur observant couteau et fourchette, jusqu’à la dernière miette de pain sur la nappe.

                 Littérature d'une classe oisive qui tente bon an mal an de remplir ce temps, pourtant compté, qui sépare la vie de la mort, au lieu de se décider à aller « bosser » (Robbe-Grillet, s'il n'a pas de métier, avait au moins un diplôme : celui d'ingénieur agronome) si les jalousies et autres stores laissent voir au travers sans être vu, la jalousie, elle, la vraie, celle qui comme la haine vous détruit de l’intérieur, est introuvable dans ce récit qui se voudrait en rupture avec tous les autres récits qui l'ont précédé : « Combien de temps s’est-il écoulé depuis la dernière fois qu’il a fallu en réparer le tablier du pont de rondins qui franchit la petite rivière ? » demandera l’auteur. Hélas, c’est là sans doute la seule question que Robbe-Grillet pose à ses lecteurs et à toute la littérature passée, présente et à venir.

                 La littérature de Robbe-Grillet, c’est une littérature du mensonge bien évidemment car, occupée à rédiger une lettre, et contrairement à ce qui nous est affirmé, jamais la chevelure de A… ne captera les oscillations du poignet, ne les amplifiera ni ne les traduira en frémissements inattendus qui allumeront des reflets roux.

                 L’art c’est la surprise. Robbe-Grillet n’est donc définitivement pas un artiste ; et la question fatidique tombe : qui a bien pu persuader Robbe-Grillet pas simplement d’écrire mais de chercher à se faire publier ?

    Mystère.

    Mais alors, que celui-ci ou celle-là ait le courage de se lever et de faire son mea culpa à haute voix !

     

                  Avant-gardiste à la traîne, Robbe-Grillet finira à l’Académie française, fier et content de lui, après avoir enseigné aux USA en révolutionnaire à rebours incapable de comprendre, et les autres avec lui - critiques et animateurs de télé -, que la littérature était morte depuis longtemps déjà, même si son œuvre, aujourd’hui encore, ne cesse de nous le rappeler à chaque ligne : Robbe-Grillet c’est la littérature qui ne veut pas mourir alors que les médecins qui se sont penchés sur elle, n’ont pu que constater son décès, encéphalogramme plat - Non ! Pire encore : encéphalogramme négatif  !-, cadavre dans un état de décomposition avancée.

     

    ***

     

                    Si Robbe-Grillet n’est pas à la littérature ce que Pierre Boulez est à la musique, c’est sans doute parce qu’il est plus difficile d’être novateur et pertinent avec les mots qu’avec les notes car, les compositeurs – Messiaen, Boulez, Ligeti -, les peintres des années 20 aux années 50 - Picasso, Dali, Rothko, Pollock - et les cinéastes que sont Fellini, Tarkovski et Bergman ont fait mieux, tellement mieux, chacun dans sa discipline !

    Dans les faits, la littérature de Robbe-Grillet et son "nouveau roman", c'est cet art contemporain fossoyeur de l' Art moderne ; art conceptuel en particulier dont les concepts feraient hurler de rire tout étudiant en première année de philosophie.

    Névrose et enfermement ! A la trappe l’Universel ! Aucune tentative de sortir de soi ! Aucune vision digne de ce nom : celle de l'artiste visionnaire, novateur et précurseur au service d'une finalité bouleversante et incontestable dans sa maîtrise et son inspiration ; témoin indiscutable d‘années de recherche solitaire et têtue.

                    Doit-on rappeler qu'en littérature, il y a « style » à chaque fois qu’il nous est donné à lire une langue re-construite, une langue recomposée et ré-assemblée. Or avec Robbe-Grillet, on ne trouvera aucun travail sur la langue. Aussi… campons-nous sur nos positions : la poésie reste le seul lieu de toutes les révoltes et de toutes les remises en cause avec Damas, Césaire Senghor, Glissant, Chamoiseau et les autres, Afrique et Caraïbe, comme figures tutélaires ; auteurs qui ont littéralement troué le cul de la langue française comme personne d'autres avant et après eux ; faut dire que pour ces auteurs les enjeux étaient tout autres : dominés, issus d’une culture humiliée, révoltés, chez eux, l’écriture était une arme… arme de libération, et une bonne leçon donnée à l'oppresseur pendant que des Robbe-Grillet auto-satisfaits et blasés enculaient des diptères pour le compte d’une littérature de pattes de mouche et tentaient d'exister encore un peu, tout en s'agitant du fond de cet ennui propre à une classe repue, pourrie gâtée, sans plus de vitalité intellectuelle ni de projet.

                   Certes, d'aucuns, et pas des moindres (se reporter à Lucien Goldmann et son ouvrage "Sociologie du roman"), ont avancé que le nouveau roman consacre la réification (ou "le fétichisme de la marchandise") telle qu'elle a été décrite par Marx : homme-objet,  seul l'homo economicus a droit de cité dans une société contemporaine où, pour en revenir à la littérature et au roman "les sentiments humains expriment des relations dans lesquelles les objets ont une permanence et une autonomie que perdent progressivement les personnages."

                    N'empêche ! Personne n'interdisait à l'auteur de nourrir comme ambition de dénoncer cette société-là pour mieux nous en proposer une autre !

                    Il est vrai que Robbe-Grillet appartenait à une société bourgeoise qui place la réussite sociale, le prestige et les honneurs au-dessus de tout : l'Académie française en ce qui concerne notre auteur.

                    Côté radicalité, on était donc loin du compte. C'est sûr !

     

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  • "La lettre au père" de Franz Kafka : la menace de l'ennemi de l'intérieur

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                                    Une des rares photographies d'un Franz Kafka souriant

     

                   Cette lettre écrite en 1919 (cinq ans avant la mort de l'auteur âgé alors de 37 ans) et destinée au père de Franz Kafka (1) est sans aucun doute à la fois un témoignage et un véritable réquisitoire contre un homme, un seul qui demeurera au centre de l’œuvre de l’auteur. Réquisitoire qui ne sera jamais remis à son destinataire. Dans le cas contraire, quelle aurait été la réaction de ce dernier ? On ne le saura jamais.

    C’est maintenant établi, enfant, Franz Kafka n'a pas seulement vécu dans l’ombre de son père mais sous sa terreur ainsi que ses soeurs ; une fois adulte, c’est ce même père qui n’aura de cesse de se tenir dans l’ombre de son fils, penché sur son épaule, à l’affut, telle une terreur certes contenue au fil des ans mais pas moins indéfectible pour autant.

    Le procès de ce père restera à jamais en suspens même si l’œuvre à venir de Kafka mettra en scène un véritable système de répression arbitraire dans lequel tout le monde est en faute et là où nul ne doit se sentir en sécurité : niveau de confiance, capacité à garder une estime de soi, contribution à la création de valeurs, construction identitaire… système au sein duquel toute sécurité ontologique est donc inenvisageable avec pour conséquence : défiance de soi-même, peur perpétuelle des autres, perte de confiance dans ses propres actes.

    Telle fut l’identité ontologique de Franz Kafka selon l’aveu de l’auteur lui-même.

    Qui suis-je ? Que puis-je espérer devenir ? Qui décidera de quoi ? Kafka n’aura pas toujours les moyens de répondre à ces trois questions, et pour cause :

     

                 «  Quand j’entreprenais quelque chose qui te déplaisait et que tu me menaçais d’un échec, mon respect de ton opinion était si grand que l’échec était inéluctable. »

    C'est Kafka qui s'adresse à son père.

     

                     L'auteur perdra très tôt le sens de la famille, prenant ses distances, dans le but illusoire de s'en détacher ; son activité littéraire devait faire partie de cette tentative de détachement, de fuite et d'indépendance : cette entreprise restera inachevée car on n’échappe pas aux conséquences d’une enfance à ce point brutalisée : une dépendance émotionnelle de chien battu sera toujours tentée de revenir alors vers son maître… comme aspirée pour une force qui n’admet aucun jugement ni abandon.

    Un Franz Kafka écrasé donc, jusqu’à se trouver lamentable, par la simple existence physique du père qui restera insensible à la souffrance de ses trois enfants dont un garçon en particulier : l'auteur.

    Avec un fils qui, par sa personnalité et son caractère, blessait le sentiment de la propre valeur du père comme une remise en cause de cette dernière à chacune de ses respirations, naîtra de cette expérience limite, un sentiment d’illégitimité d’être au monde qui culminera dans trois œuvres : « La métamorphose » dans laquelle Franz se fait tout petit, insignifiant, insecte ; « Le procès » (2), œuvre onirique dans laquelle la vie devient un véritable cauchemar en rêve ; délire paranoïde aux mille persécutions ; et puis enfin : la disparition administrative et physique du sujet dans « Le château ».

                 Devant ce père qui s’autorisait tout ce qu’il interdisait et pour lequel seules ses opinions étaient justes et celles des autres extravagantes même quand il n’en avait pas sur un sujet en particulier, il ne restait plus rien en dehors de lui, et même pas son fils Franz.

    Adepte de l’éducation par l’humiliation, incapable de s’empêcher, de se vaincre, en revanche, le père vaincra tous ceux qui se trouvent à sa portée soufflant le chaud et le froid ; c'était selon... selon son humeur.

    Pervers narcissique, le père de Franz Kafka ? Sadique ?

    Corps gigantesque comparé à « une petite carcasse chétive », voix de stentor, auprès d’une telle figure paternelle, Franz Kafka devra chercher son chemin tout seul, à tâtons, dans l’obscurité d’une enfance ruinée, tout en sachant qu’une bonne partie du tracé de ce chemin avait été décidé très tôt par un père tyrannique avec sa famille mais aimable en dehors, et plus particulièrement à l'endroit des notables de la ville  et des clients de sa « maison de commerce » très prospère au demeurant.

    Un vrai commerçant ce père, pour sûr !

    Au cours de sa lettre, Kafka n’oublie pas d’évoquer ces enfants qui, dans un tel contexte familial, optent pour un dérivatif qui permet de se décharger sur un plus faible que soi : la tentation du bouc-émissaire, véritable souffre-douleur pour toutes les humiliations endurées au quotidien et à propos desquelles aucun compte ne sera rendu. Les sociopathes viennent aussi de là : de ce dérivatif qui, à l’âge de raison, n’a plus rien envisagé d’autre.

    Pour son salut, on pourra toujours se réjouir du fait que Kafka n’ait eu aucune inclinaison pour une telle substitution dérivative. C’est l’hypocondrie qui trouvera néanmoins dans cette souffrance de chaque jour, un champ libre pour se déployer.

    S’ensuit alors la honte et le procès permanent que l’existence semble lui intenter à chacune de ses paroles, de ses pensées, de ses gestes, de sa manière d’être au monde, jusqu’à en perdre l’usage de la parole.

     

                   « Les injures pleuvaient si fort sur les autres que, petit garçon, je ne voyais pas pourquoi elles ne m’auraient pas été destinées, les gens que tu injuriais ne te donnant sûrement pas plus de mécontentement que moi. »

     

                     Plus tard, Franz cherchera dans le Judaïsme le moyen de se libérer de l’emprise de son père, dans un premier temps, et dans un second, une possibilité de dialogue avec ce dernier ; là encore, ce fut un échec ; le père de Kafka n’était pas pratiquant ; il fréquentait la synagogue quatre fois l’an.

    Torah ? Vous avez dit Torah ? « Du charabia, ta Torah Franz ! » lui répliquera Hermann Kafka, son père.

    Mais alors, les évangiles peut-être ? Oui ? Non ? Bon, bon, j’insiste pas herr Kafka Hermann !

     

                   Reprenons.

                  Au cours de la rédaction de sa lettre, Franz Kafka n’oublie pas sa mère ; une mère infiniment bonne qui aimait son mari et ses enfants, dévouée mais incapable de représenter une « puissance spirituelle indépendante » dans le combat que menait l’auteur même si elle a su préserver son indépendance sans toutefois être assez forte pour refuser la manière qu’avait le père de juger et de condamner ses enfants.

    Angoisse, faiblesse, mépris de soi, à propos du mariage, Kafka assistera impuissant à l’échec de deux tentatives et alors que pour l’auteur se marier, fonder une famille était l’extrême degré de ce qu’un homme peut atteindre : « Toutes les forces négatives que j’ai décrites comme le résultat de ton éducation, c'est-à-dire la faiblesse, le manque de confiance en soi, le sentiment de culpabilité, s’y sont rassemblées avec furies et ont établi un véritable cordon de troupes entre le mariage et moi. »

    Kafka ne fondera donc jamais une famille ; il se pensait incapable d'être un bon mari et un bon père parce qu'il s'en jugeait indigne. A-t-il aussi souhaité conjurer le risque de reproduire ce qu’il a vécu et subi ? Il ne s’engagera jamais, jamais vraiment, auprès d’une femme.

     

                   Et pour finir… cela ne surprendra pas le lecteur : le père avait une profonde aversion pour l’activité littéraire de son fils dont il ignorait pourtant tout de l’œuvre ; il ne la lisait pas. En revanche, assez surprenant est le fait que ce père n’interviendra pas dans le choix des études et plus tard, dans le choix de la profession de son fils ; est-ce parce qu’il le jugeait incapable de prendre sa suite : celle de sa maison de commerce ? Et puis parce que... hors du commerce, point de salut ?! Aussi, à quoi bon interférer !

    Aucun succès n’était un réconfort pour l’auteur ; du moins, pas longtemps puisque son appréciation de lui-même était en grande partie dépendante de son père.
    Avant sa mort, Kafka chargera par écrit son exécuteur testamentaire Max Brod de détruire tous les manuscrits non publiés jusqu’à sa correspondance : « S'il y a des lettres qu'on ne veuille pas te rendre, il faudra qu'on s'engage du moins à les brûler. » Franz Kafka lui-même détruira ou fera brûler par son amie Dora Diamant divers manuscrits.
                 Le père a donc eu raison du fils : il triomphe au plus près de l’activité littéraire de Franz Kafka et de l'importance qu'il accordait à sa propre oeuvre : manifestement, elle aussi devait disparaître avec lui qui se jugeait à travers le jugement de son père, apathique, sec et dégénéré. Rien moins.

     

    ***

     

                 "La lettre au père"... un opuscule de 90 pages !

                 Or, en dix, tout pouvait être dit car très vite on comprend à quelle personnalité nous lecteurs sommes confrontés avec la figure de ce père en tyran pervers dont on pourra toutefois se demander à quel prix la cruauté de celui-ci a été forgée, de quelles humiliations s'est formé peu à peu ce dédain pour ses propres enfants ; un père qui n’aura rien souhaité savoir, rien souhaité comprendre d'eux tout en pesant de tout son poids sur leur quotidien et sur leur destiné ; un père dont le mépris le dispensait, du moins le croyait-il, de regarder en face la souffrance qu’il infligeait à sa famille.

                    Disons les choses : ce texte de Kafka condamne au chômage tous les psys quels qu’ils soient, ces curés des temps modernes d’une religion assommante. Ces derniers devront assurément quitter leur cabinet douillet et se priver de revenus confortables – une bonne partie net d’impôts soit dit en passant ! -, pour aller bosser comme tout un chacun.

    Désolé Mesdames, Messieurs sangsues et parasites des temps modernes ! Franz nous a éclairés ; nous disposons maintenant d’une grille d’analyse… d’auto-analyse qui plus est, à toute épreuve et en particulier à l’épreuve de vos consultations tarifées au-delà du service rendu !

    Mais c’est là le propre des escrocs, c’est sûr !

     

                  « Qu’il crève donc ce chien malade ! » disait le père de Kafka à propos d’un de ses employés tuberculeux ; maladie dont son propre fils, après en avoir perdu deux en bas âge, succombera à l’âge de 41 ans.

                     Aujourd'hui ce père est oublié ; certes, les salauds partent en dernier puisque le père de l'auteur décèdera 7 ans après son fils mais la postérité, elle, est sans pitié pour eux ; seul a survécu Franz Kafka pour l'éternité ; ce qui n'est que justice.

                    Si l’œuvre de Kafka est censé refléter un monde déshumanisé, si tant est qu’il ait été un jour humain - nous sommes avec cette lettre dans la deuxième décennie du XXè siècle, la boucherie de 14-18, c'était hier -, et si d’aucuns ont vu dans l’œuvre de cet auteur la prémonition de tous les totalitarismes à venir - Etats policiers où règnent l’arbitraire : assassinats politiques, séquestration ; Etats concentrationnaires aussi -, et puis d’autres encore, qui y ont vu, en creux, la grande « purge » des Juifs d’Europe des années 40, ironie suprême, à la lecture de ce réquisitoire qu’est « La lettre au père » qui n’appelle aucune clémence, force est de conclure que le père de l’auteur - un père narcissique, sadique, pervers, impitoyable avec les êtres sans défense -, était sans aucun doute un des tout premiers Nazis d'une histoire qui n’était pas encore en train de s'écrire faute d'avoir été vécue.

                   La menace venait donc de l'intérieur, tout entière de l'intérieur : Nazi le père de Franz Kafka ! Le Nazi juif d’une fratrie juive.

    Encore une fois, l’ironie fera que Kafka n’a eu qu’un seul ennemi durant sa courte vie : son père et une santé précaire d'une origine très certainement psychosomatique, et non la menace de l'antisémitisme propre aux interprétations de l'œuvre de l'auteur et de l'histoire des sociétés à travers le prisme d’une vision communautariste et ethnocentrique exacerbée ; prisme qui signe l'arrêt de mort et de la vérité et de toute prospective réaliste car avisée.

     

                   (On retrouvera ce danger de l'intérieur, cette menace sur la communauté juive avec la recommandation de leurs leaders de se conformer à l'obligation du port de l'étoile jaune à la demande du régime de Vichy. Et bien des années plus tard, on retrouve ces leaders médiatiques juifs, tous unis derrière Israël, qui n'ont de cesse de qualifier de "mauvais Juif" tous ceux qui, dans cette communauté, auraient le malheur d'exprimer quelques réserves quant à la politique de cet Etat étranger (se reporter au traitement réservé à Rony Brauman par le CRIF) qui n'a rien à offrir au monde et dont il n'y a plus rien à sauver depuis 1967 ;  cette pression exercée sans vergogne ni respect pour la liberté de conscience sur les Français juifs par des offices israéliennes implantées sur notre sol (CRIF, LICRA et UEJF), leur fait courir un véritable danger... danger de mort, qui plus est, étant donné la nature de l'Etat et du régime israéliens (à ce sujet,  une étude est disponible ICI): un Etat qui semble n'être capable d'organiser que le malheur pour lui-même et ses voisins.

     

    ***

     

                    Etant donné le destin de Kafka, doit-on pour autant regretter de ne pas avoir eu un père tyrannique aussi prometteur ? Prometteur d’un fils au talent littéraire qui rayonne aujourd’hui encore dans toute l’Europe et au-delà, alors que nombre de pères ont longtemps eu pour seule ambition que leur fils devienne le cadre moyen ou supérieur gestionnaire d’une économie de services superfétatoires dont tout un chacun pourrait justement faire l’économie si seulement ils savaient renoncer à tous ceux qui savent si bien monnayer tout le bien qu’ils nous veulent.                             

                   A titre de conclusion, qu’il soit permis ici d’affirmer ceci : l’échec d’une résilience aujourd'hui tant prisée dont on nous rebat les oreilles et autour de laquelle des « carrières médiatiques » très lucratives prospèrent, après l’expression idiote de « faire son deuil » du verbe « faire » comme on « fait la cuisine », cet échec programmé car personne ne peut surmonter une épreuve aussi traumatisante, celle d'une enfance ruinée - n’en déplaise aux bonimenteurs -, cet échec… c’est bien là toute l’œuvre de Kafka qui, dans la souffrance d’un combat quotidien contre une fatalité paralysante, celle d'un déterminisme ontologique qui ne pouvait qu'être désastreux, a su nous atteindre, nous et une universalité exemplaire dont nombre d’auteurs feraient bien aujourd’hui de retenir la leçon.

     

     

    1 - Franz Kafka est né à Prague en 1883, alors capitale de la Bohême, partie de l'empire austro-hongrois. Il est le fils de Hermann Kafka (1852-1931) et de Julie Kafka, née Löwy (1856-1934). Sa langue maternelle est l'allemand. Il décède le 3 juin 1924 des suites d’une pneumonie.

    2 - A ce propos, on pourra sans hésitation se reporter à l’adaptation cinématographique époustouflante de cette oeuvre par Orson Welles et l’interprétation tout aussi exceptionnelle de l’acteur Anthony Perkins né Kafka.

     

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  • Internet, écriture et édition : bilan et perspectives

     

     

                 Entretien avec Jan Kapriski... un temps rédacteur en chef de la revue (éphémère) : Littérature et écriture.

     

     

     

     

    ***



    Jan - « L’heure du bilan a sonné !» m’as-tu annoncé Serge. Tu es venu me voir et tu m’as demandé de conduire cet entretien. Il sera donc question de ta présence sur le Web depuis trois ans, et de ce que tu souhaites nous dire à ce sujet ; ça peut être utile auprès des auteurs qui se posent la question suivante : « Qu’est-ce qu’Internet peut bien m’apporter ? ». On commence par l’audience de ton blog, ou plus généralement, ton audience sur le web...

     

    Serge ULESKI - Difficile d’évaluer mon lectorat mais… je le situe entre 8000 et 10000 par mois, parfois plus - ce qu’on appelle les « visiteurs uniques » -, en audience cumulée sur les trois sites suivants : Nouvelobs, Agoravox et Le monde.fr.

     

    - Sur le Nouvelobs, tu gères 2 blogs.

     

    - Oui. Un qui a pour sujet "l'écriture et l'Art"... un autre sur l'actualité politique.

     

    - Depuis huit ans, tu es très présent sur les réseaux-sociaux et pas simplement sur ces plateformes d'info.

     

    - C’est ma manière à moi de me démultiplier ; notion très importante avec Internet : si vous voulez qu’on vienne chez vous, il faut aller chez tous les autres. Aussi, je suis partout où il y a de la lumière... même celle d’une bougie. Chaque billet publié sur ce qu'on pourrait appeler mon blog-maître, celui du Nouvelobs, fait l'objet d'une publication sur de nombreux autres sites.

     

    - D’où ton Pagerank de 5.   

     

    - C’a demandé pas mal de travail ; un travail à plein temps : il faut pouvoir intervenir sur l'actualité, avoir un avis sur tout ou presque... Même si je cible en priorité les sites à forte audience.

    - Et les sites qui traitent de littérature ?

    - La plupart de ces sites n’acceptent pas de contributions extérieures. Ces sites sont fermés ; ils fonctionnent en vase clos ; de plus, ce sont des sites très confidentiels, à faible, voire très faible audience. Sinon,j'interviens régulièrement sur Exigence littérature.

     

    - Pour reprendre cette idée de « démultiplication »… tu interviens sur les sites tantôt en tant que contributeur, ou bien alors, tu utilises la fonction « commentaire »…



    - Avec cette fonction propre à Internet, j’interviens sur les journaux en ligne tels que Libé, Le Point, Marianne, Médiapart à partir de leur publication sur Facebook...

     

    - Tes interventions vont bien au-delà du simple commentaire. Il est plutôt question de rebond ou de prolongement…

    - On répond à un texte par un texte. C’est ma position en ce qui concerne le "commentaire" ; commentaire qui peut occuper une place qui ne lui est pas destinée, et ce faisant devenir le centre d'une parution dont le contenu initial se trouve renvoyé à la périphérie.

    - Le commentaire peut alors devenir le nouveau centre d’attention ?

     

    - C'est ça. Une seule règle néanmoins : il faut respecter le sujet traité par le billet.


    - Ta démarche peut être à l’origine de quelques tensions...

     

    - C’est le risque. Tensions du côté de l’auteur du billet original ou bien, des internautes qui interviennent, eux, sous la forme concise du commentaire. Faut bien dire qu’il y a sur Internet et les sites généralistes à forte audience, un refus de tout ce qui est disons écrit ou étoffé ; sur Internet, on aime la concision, et donc  les commentaires courts. C'est sans doute la BD qui est responsable de cette situation ; la BD et ses effets sur deux générations ainsi que les méthodes d'enseignement du français ; les nouveaux outils de communication sont aussi en cause ; pour faire court : l'hégémonie irréversible de l'image et du son, et par voie de conséquence... les problèmes que rencontrent les internautes quand il faut passer à l'écrit.


    - Avec Internet, le niveau est toujours un problème, non ?

    - C'est vrai : on y trouve pas que des as de l'écrit ou du raisonnement. Mais... il faut le dire : Internet permet à nombre d’auteurs, d'artistes et de créateurs à la marge des milieux culturel, artistique et médiatique de s’exprimer ou de présenter leur travail ; et ces internautes-là représentent de surcroît près de 99% de ceux qui créent ; et j'en fais partie. Internet est aussi là pour pallier la disparition de ce qui s’est longtemps appelé « Le café du commerce » : lieux où l’on pouvait dire ce qu’on pense, donner son opinion quelle qu’elle soit ; ces lieux ont pratiquement disparu. Internet a pris le relais ; une différence de taille quand même : avec Internet, la parole libérée est souvent une parole anonyme, sans nom ni visage...

     

    - D'où les excès.

     

    - Et qui plus est : une parole formulée dans l'instant, dans l'humeur ; une parole sans recul qui se propage à une vitesse vertigineuse auprès d’une audience potentiellement illimitée.

     

    - Toi-même, comment gères-tu les commentaires des internautes ?

     

     

    -  Sur le Monde.fr et sur Agoravox, je peux gérer les commentaires. Sur le Nouvelobs, je n'ai pas la main. C'est le Nouvelobs qui valident ou pas les commentaires qui sont déposés. En règle générale, je valide tous les commentaires – quelle que soit leur longueur -, sauf les insultes et les commentaires incompétents ou de mauvaise foi. Dans l’ensemble, les commentaires que l’on me soumet sont plutôt constructifs, même sur DSK ou sur Alain Soral et alors que cet auteur fait l’objet d’une haine inextinguible ; ainsi que Dieudonné qui garantira des records d’audience à quiconque poste un billet à son sujet. Sur Godard, Eastwood, Marc-Edouard Nabe et Bayrou, j'ai essuyé quelques insultes. Comme quoi, il y a encore des gens intouchables !

     

    -  Quelle est la fréquence de tous ces commentaires ?



    - Toutes les études le montrent : moins de 10 pour cent des lecteurs-internautes laisse un commentaire. Ce pourcentage semble invariable.



    - Beaucoup se plaignent d'Internet. A son sujet, ils n’hésitent pas à parler de "poubelle".

    - Les critiques les plus virulentes ont pour origines ceux dont la notoriété est antérieure à Internet ; notoriété qui repose sur la télé, la radio et la presse écrite. Et puis, il faut bien aussi mentionner cette caste médiatique qui, depuis toujours, prétend au monopole de l'analyse et du commentaire ; et cette caste médiatique découvre avec Internet qu’elle est loin de faire l'unanimité auprès d'un public spectateur-lecteur-auditeur-critique avec lequel elle n'avait, jusqu'à présent, aucun contact direct ; protégée qu'elle était, aujourd'hui cette caste accepte mal la liberté d'opinion. C’est la raison pour laquelle elle a recours au rejet et au mépris.

     

    - Quels sont tes billets qui ont rencontré le plus de lecteurs ?

     

    - Un billet sur Dieudonné, un Billet sur le PS et puis un autre, sur l’affaire Fofana.

     

    - Et la censure ? As-tu eu à t’en plaindre ?

     

    - Sur Internet, c'est une constante : plus un site touche un large public, plus il est liberticide ; le niveau de tolérance est vite atteint. Sur le Net, il s'agit surtout de censure préventive : dans le doute, on préfère bâillonner le blogueur. Pour exercer cette censure, la grande majorité des hébergeurs qui n'a pas les moyens de contrôler tous les contenus se repose sur la délation par l'intermédiaire de la fonction Alerter (ou avertir - bel euphémisme pour dénoncer) ; en un clic on alerte, celui qui dénonce restant anonyme : pas de visage ni de nom ; juste une adresse IP.

     

    - J'imagine... ils doivent tous s'en donner à coeur joie !

     

    - On peut dire ça, oui. Cela dit, l'ironie est la suivante : je me suis fait "jeter" à deux reprises : de la plateforme "RFI - atelier des médias" et de Médiapart... et détrompe-toi, non pas pour mon soutien à la dissidence (Soral, Dieudonné et d'autres) mais pour avoir critiqué ces deux médias : RFI à propos de la France-Afrique, et Médiapart à propos de l'incompétence de sa rédaction en politique internationale et plus particulièrement, en géopolitique. RFI à supprimer toutes mes contributions qui représentaient plusieurs années de collaboration. Médiapart les a toutefois maintenues.

     

    - On a évoqué ton audience sur Internet. Qu'en est-il de tes ouvrages ?

     

    - Depuis la mise en ligne progressive de mes titres sur Amazon, j'en suis à un moyenne de 600 exemplaires par titre.

     

    - C'est plutôt encourageant non ?

     

    - Comme on a pu le voir avec les commentaires, les ventes représentent grosso-modo un peu moins de 10% de l'audience. Aussi, si 10% des lecteurs laisse un commentaire, il semblerait qu'il y ait le même pourcentage qui achète mes ouvrages.

    - Seule solution pour augmenter les ventes : augmenter l'audience.

    - En effet.

     

    - Cela dit, pourquoi ce faible taux de retour sur ton "investissement", si j'ose dire : investissement  dans la toile en général et dans ton blog en particulier ?

     

    - Plusieurs raisons ; j'en retiendrai deux : parmi les lecteurs de mon blog, les plus nombreux viennent simplement pour y lire ce que j'ai à dire sur tel ou tel sujet plus ou moins d'actualité ; tous ne viennent pour y découvrir de la littérature, la mienne en l'occurrence ; Et puis, tous n'en lisent pas. Quant aux autres, laisse-moi éclairer un aspect parfois négligé, pourtant primordial de la lecture ou de la non-lecture d’une œuvre à l’égard de laquelle tout lecteur serait tenté de se détourner d’instinct, avec à l’esprit cette considération imparable et fatale à tout auteur non estampillé écrivain : à quoi bon la lecture d’un texte dont on n’est pas assuré de la légitimité

    - Un peu comme la signature sur un tableau ?

    - Oui.

    - Et cette légitimité, où le lecteur ira-t-il la chercher ?

    - Le lecteur ira la chercher dans un premier temps, auprès des éditeurs (un ouvrage estampillé Gallimard jouira d’une légitimité et d’un prestige incomparables), et dans un second temps : auprès des critiques, des éditorialistes, des commères en tous genres, magazines, radios, télés, bien évidemment. Et si par malchance l’auteur et son texte n’ont pas été validés par une bonne partie de tout ce beau petit monde, le lecteur aura très vite le sentiment de perdre son temps en s’adonnant à une lecture pour rien ou pour si peu ; une lecture et un livre pour personne sinon les proches de l’auteur. Quant à la critique... elle n'achète pas les livres qu'elle couvre, aussi, ceux qui sont auto-édités passent automatiquement à la trappe. La critique se repose uniquement sur le service de presse des éditeurs ; ce sont eux qui décident de ce que la critique lira ou ne lira pas.

     

    - Ce regard des lecteurs et de la critique sur les auteurs auto-édités peut-il changer un jour ?

     

    - Ca prendra du temps.

     

    - Que penses-tu de l’expérience de Marc-Edouard Nabe et son anti-édition dont on nous a rebattu les oreilles ?

     

    - Rien à dire de particulier. Ce que Nabe appelle l’anti-édition est une formule pompeuse et creuse que tous les imbéciles autour de lui – et on me dit qu’ils sont nombreux -, ont reprise. Si Nabe fait de l’anti-édition, il s’agit tout bêtement d’édition anti-éditeurs et anti-libraires : anti-FNAC disons. No big deal ! La véritable anti-édition signerait l’arrêt de mort du livre et de l’écrit au bénéfice d’une littérature orale ; une littérature de l’ouïe, une littérature du bouche à oreille qui se déclamerait sous (ou derrière) le « masque ». La seule originalité de la démarche de NABE c’est son passage de l’édition à compte d’éditeur à l’édition à compte d’auteur, même si les éditeurs l'ont un peu aidé puisqu'il n'en trouvait plus. Nabe fait simplement de l’auto-édition mais… avec un siècle de retard : l’auto-édition de Nabe date d’une époque où les auteurs devaient payer leurs exemplaires avant de les écouler auprès de leurs lecteurs. Nabe n’a manifestement jamais entendu parler de l’impression papier à la commande qui se pratique sur le Net depuis quelques années maintenant ; système d’impression dans lequel l’auteur n’a rien à débourser, excepté le lecteur lorsqu’il commande un ouvrage.



    - Tu as recours à Amazon

     

    Amazon gère toute la chaîne de l’édition : de l’impression à la facturation et l’envoi du manuscrit commandé par le lecteur. En ce qui concerne la réalisation de l'ouvrage - mise en page et mise en forme -, l'auteur contrôle tout à la virgule près. On peut aussi à tout moment effectuer des corrections, des modifications... le livre que reçoit le lecteur étant la dernière version chargée par l'auteur sur l'interface de l'imprimeur.

    - Tu veux dire qu'aujourd'hui, il peut circuler des versions différentes de chacun de tes titres ?

    - Je parlerais de corrections ou de modifications mineures en ce qui me concerne, même si des changements majeurs sont possibles. C'est bien de savoir que l'on peut toujours intervenir sur ses textes. Rien n'est figé, jamais, avec Internet et ce système d'impression papier à la demande ! Ensuite, je n’ai qu’à toucher la part qui me revient sur le prix de vente. Avec ce système de publication, l'auteur est vraiment rémunéré ; et le prix de son livre n'en est pas plus élevé pour autant.

     

    - Rien à voir avec les 8% d'un éditeur donc !

     

    - Et plus encore quand il s'agit d’un éditeur qui n’a pas les moyens de faire connaître les ouvrages qu’il publie. Franchement, je ne vois pas comment des auteurs peuvent encore aujourd’hui accepter les conditions qui leur sont faites  ; et notamment la cession à vie et au-delà, des droits sur leur propre travail, sur leur sueur et leur sang ?! Et en échange de quoi, franchement ? Disons les choses : des pans entiers de l’édition ont longtemps eu pour occupation principale la chasse aux subventions ; notamment les petits-éditeurs-sangsues de la province, gérants-salariés de leur propre maison, installés dans des communes aux codes postaux du type 64258 ou 34878 ou bien encore 12145 (ne cherche pas : ces codes sont fictifs), bien au vert dans des hameaux, des villages et autres lieux-dits, un salaire confortable en fin de mois, le tout sur le dos des auteurs qu’ils éditent et qui ne verront jamais leurs livres dans les bacs des points de vente qui comptent. Nul besoin de le déplorer, personne n’aurait pu soupçonner qu’ils y étaient… puisque ces éditeurs n’ont pas les moyens de faire connaître les ouvrages qu’ils éditent. Sans oublier le fait suivant : compte d’éditeur ou d’auteur, n’est-ce pas toujours l’auteur qui paie la fabrication et la diffusion de son livre ?! Pourquoi crois-tu qu’un éditeur donne 8% à son auteur ? 8% du fruit de son travail ? Où donc sont passés les 92% restant ?

    - On parle depuis quelques années maintenant d'une crise du livre…

    - Est-ce vraiment le livre qui se porte mal ou bien les éditeurs ? Et plus particulièrement ceux qui n’ont pas les moyens de faire connaître les livres et/ou les auteurs qu’ils éditent ? A l’avenir, je crois que les éditeurs qui ne seront pas capables de “rapporter” des lecteurs à leurs auteurs auront du souci à se faire. Avec Internet et l'impression numérique à la commande, l'auteur pourra voler de ses propres ailes.

    - Tu veux dire qu'Internet lui fournira des lecteurs ?

    - Oui. Même si cela demandera de la part de l'auteur, un travail quotidien pour développer sa notoriété et sa crédibilité : sites, plateformes communautaires, forums...

     

    - Tu penses que d’ici peu, le seul intermédiaire “toléré” par les auteurs entre un livre et son lecteur sera l’imprimeur, et seulement l’imprimeur ?

    - C'est fort possible à moyen terme pour les auteurs dont les livres sont appelés à occuper un petit segment du marché ; et plus ce segment est limité, plus l'auteur a besoin d'un pourcentage de rémunération élevé : seule l'auto-édition est capable de le lui garantir.

     

    - Sujet à suivre donc…

     

    - Même si la course s’annonce bien plus courte qu’elle n’en a l’air ! D’ici dix ans, ce sera plié.

     

    - Sinon, tu comptes sortir combien de titres ?

     

    - 18 au total. Une quinzaine d'entre eux est en ligne et peut être commandée sur Amazon dès maintenant.



    - Alors, ce bilan ?

    - Positif ; encourageant. On ne lâche rien. On continue : de l'audience, encore de l'audience, toujours plus d'audience ! Et je salue ceux qui me lisent, et doublement ceux qui me soutiennent :  et je les salue tous fraternellement et même... confraternellement."

     

    _____________________

     

     

    Pour prolonger, cliquez : Les ouvrages de Serge ULESKI

     

     

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