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  • Eloge du risque... quand tout est risque

     

                        La philosophe, psychanalyste, éditrice et écrivaine Anne Dufourmantelle est décédée accidentellement le 21 juillet à l'âge de 53 ans ; courant tous les risques, elle s'est noyée en secourant deux enfants.

     

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                     Billet publié en 2011 

     

     

    Dans cet ouvrage, Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste (personne n'est parfait !) interroge "...le risque dans ce qui ne permet ni son évaluation ni son élimination ; le risque, cet engagement du côté de l’inconnu, du non-savoir ; un pari face à ce qui ne peut se trancher ; le risque qui ouvre la possibilité de l’inespéré. »

     

               Dans une société où l’assurance s’impose dans tous les domaines, la promotion du risque zéro et sa défense sont devenues inutiles : puisque ce risque zéro va de soi. Dans cette perspective, si on accepte plus facilement des délinquants riches et puissants à la tête des Etats et des multinationales - des délinquants éloignés de nous ; en revanche, les voleurs de scooters et de voitures, eux plus proches, n’auront qu’à bien se tenir ! -, malheur à celui qui fera courir un risque à qui que ce soit !

    Et l’auteure de s’interroger : « Que devient une culture  qui ne peut plus penser le risque sans en faire un acte héroïque, une pure folie, une conduite déviante ? »

    On proposera la réponse suivante : le goût du risque suppose une manière d’être au monde. Aussi, si le risque, même calculé, fait la part belle au hasard… la recherche du risque zéro annonce sûrement la mort de la relation, de toute relation à l'autre, la coupure de tous les liens : c'est la machine qui ne se trompe jamais dans ses calculs.

    Et là, on peut accorder quelque crédit à l'auteure même si...

              Suspendu, le funambule risque la chute. Prendre le risque d’être en suspens comme on suspend son jugement, une décision, être en réserve alors que tout vous incite à agir, à trancher… c’est prendre le risque de l’indécision, du doute ; et celui qui doute encore est tout sauf fou, ce qui, aujourd’hui, est un bien des plus précieux

    Pour cette raison : vive le refus du risque !

    Prendre le risque de la passion qui n’est recommandée par personne car on la dit destructive, c'est accepter de tout perdre, son identité, ses repères, c’est aussi se préparer à subir encore et encore ; et si ce risque-là nous détruit, du moins nous fait-il courir la chance d’une élévation incomparable.

    Prendre le risque de l’immanence n'est-ce pas prendre tout simplement le risque de vivre sans le secours d’une religion complaisante, démagogique et castratrice ?

    Qui nous en blâmera donc ?

    Prendre le risque de la tristesse dans l’espoir qu’elle nous guidera jusqu’à une pensée vraie, profonde, après une séance de larmes, juste avant l’apaisement…

    N'est-ce pas faire preuve d'un optimisme qui cache mal une tendance masochiste ?

    Et puis,  qu'en est-il du risque suivant : le risque de l'oubli ? A une époque qui révère la mémoire comme jamais auparavant, même et surtout sélective, une mémoire instrument de domination… l’auteure oubliant de mentionner ce risque d'oubli, ce droit à l'oubli mais... appliqué à la psychanalyse cette fois-ci, la discipline de notre auteure ; la psychanalyse donc, cette sangsue pour laquelle rien ne s’oublie car rien ne se perd jamais vraiment.

    Quant au risque de la liberté, aller au devant de soi, là où nous ne sommes pas encore pour n’avoir jamais osé s’y rendre, de peur d’échouer et d’en revenir défait ; prendre le risque d'agir... par les temps qui courent et qui ne pardonnent rien ni ne vous laissent que rarement une seconde chance... qui portera un jugement défavorable sur cet autre refus ?

                En revanche, l’angoisse aussi est un risque que l’on aimerait ne pas avoir à courir alors qu’elle est le propre de l’homme ; celui qui n’a pas connu l’angoisse, celui qui la refuse lorsqu’elle arrive préférant le secours de la pharmacopée, n’est-il pas tout simplement sur le point de refuser la vie en lui, son humanité indépassable ?

    Quid de l’enfance et du refus de la quitter, elle et ses contes magiques ?

    Prendre le risque de se défaire de l'enfance n'est-ce pas, là encore, courir au devant de toutes les déceptions puisque c'est accepter que le réel soit la base à partir de laquelle tout peut être remis en cause car il n’est de réel que ce qui peut être déconstruit ?

    Risquer l’inconnu, risquer l’amour, et la dépendance, risquer le refus de l’autre, risquer la beauté, ne vivre que pour elle, le difficile, le rare...

    Prendre le risque de désobéir après avoir longtemps obéi, risquer le scandale, la rupture, risquer la parole, celle qui provoquera une catastrophe ou bien le merveilleux...

    Qu'en est-il du risque de la mort… à l’heure où l’humanité des pays hyper-développés n’est pas loin d’exiger l’immortalité comme un droit inviolable, sans doute en compensation de l’escroquerie d’une organisation de l’existence avec sa promesse jamais tenue d’un progrès émancipateur et infini : elle refusera de partir cette humanité, elle s’accrochera le plus longtemps possible jusqu’à ce qu’elle ait obtenu réparation avant de lâcher prise enfin disposée à risquer sa vie propre avant de l’exposer au monde et à sa sanction ; imprudence fatale, ou bien acte délibéré de malveillance... on aura alors pris le risque de faire perdre celui qui ne veut à aucun prix que quiconque lui fasse courir un tel risque car, quand il n’y a pas de place pour deux, il n’y a de place que pour celui qui sait faire prendre à l’autre tous les risques, et plus particulièrement celui qui lui sera fatal

     

     

    ***

     

                 Une belle écriture que celle d'Anne Dufourmantelle, une écriture propre sur elle (une douche matin, midi et soir, sans doute après chaque éruption de l’âme) ! Quelques trouvailles stylistiques plaisantes qui n'évitent pas... préciosités (1) et maniérismes (on devine l’auteure bien née) accompagnées de quelques vérités bien senties sur nos désordres les plus intimes, à la fois littéraire et poétique, ce qui ne gâche rien par les temps qui courent à toute allure vers la non-écriture, on pourra néanmoins déplorer un recours excessif à des poncifs tels que… «  On n’en reviendra jamais d’être né d’une autre et d’être pourtant seul, d’avoir à mourir seul » ; véritable fonds de commerce de la psychanalyse qui nous renseigne davantage sur ce qui fait un psy, ses motivations, le pourquoi et le comment, plutôt que son patient, car on ne meurt jamais seul ; tous ceux qui sont aimés et qui ont été aimés le savent : on meurt entourés de ceux que l’on quitte et de ceux qui nous ont "quittés" et qui n’ont jamais cessé d’être présents à et en nous-mêmes.

                Dans cette énumération enthousiaste, d’un optimisme béat de tous les risques à notre portée, difficile de ne pas se figurer une Anne Dufourmantelle occupée à passer le plus clair de son temps assise dans un fauteuil à écouter ceux qui ont pris tous les risques, et le premier d’entre eux : le risque de vivre ; aussi, avec cette énumération quasi exhaustive de tous les risques à prendre ou à éviter - c'est au choix ! -, grande est la tentation du lecteur de suggérer à l’auteure de prendre le risque suivant : quitter son fauteuil de psychanalyste et sortir là où la vie et la philosophie trouvent leurs interrogations les plus pertinentes et les plus fécondes : dans l’expérience de la rue, les trottoirs, et pourquoi pas : le caniveau, les fosses septiques, les égouts... jusqu’aux stations d’épuration et leur traitement des eaux usées car, il y a des expériences qui en valent bien d’autres : sales et nauséabondes.

                 Pour sûr, il manque à cette énumération de tous les risques disponibles ceux que l’on ne choisit pas de courir ; ces risques que l’on vous fait prendre, ici et ailleurs, que l’on impose à des milliards d’individus dans le monde ; risques qui touchent à leur condition de vie à tous, condition d’être au monde, ou bien plutôt, condition de n’être au monde qu’un moyen, qu'un instrument au service d'une optimisation de l'exploitation de la "ressource humaine" - hommes femmes et enfants confondus -, sans fin, jour après jour ; ce qui, certes, n’enlève rien à Anne Dufourmantelle, pas plus qu’à ses séances de psychanalyse que l’on peut facilement imaginer tarifées à 200 euros la demi-heure (net d'impôts) à en juger par sa clientèle et les nombreux comptes rendus qu’elle nous en fait : une séance par risque donc ! C’est là sans doute le prix d’une écoute dite flottante...

    Après tout, tant que le navire ne coule pas et que personne ne se noie autrement que financièrement…

     

    ***

     

               Il y a une qualité qui ne se mérite pas et qu’on n’achètera pas non plus, car elle ne se vend pas ; cette qualité, elle se donne gracieusement à quiconque souhaite l’acquérir : c’est la juste évaluation des risques que l’on court... et plus encore, lorsque l'on court le danger de les courir tous ; évaluation à des fins d’anticipation qui nous permet d’entrevoir ce que l’on s’évertuera à nous cacher aussi longtemps que notre engagement servira, non pas notre intérêt - celui de notre propre existence sur toute une vie - mais ceux des autres, pour le temps qu’il leur sera donné de nous les confier pour les faire fructifier. Car, personne ne nous préservera, aujourd’hui moins qu’hier, depuis qu’on nous sommes tous sommés de nous exposer et que, pour cette raison, tout est risque dans une société qui ne pardonne rien à personne, la haine de l'échec au ventre.

     

     


    1 - On ne devrait jamais se regarder écrire, comme d’autres s’écoutent parler ; le meilleur auteur est sourd et aveugle ; il ne doit faire confiance qu’au génie de son intuition et de son instinct ; animal,  brutal et barbare. Alcoolo-tabagique, un auteur doit pouvoir puer de la gueule (des pieds aussi, et de la queue... accessoirement !) ; seul Proust fait exception, c’est vrai ! Et c’est sans doute la raison pour laquelle personne ne le lit excepté ceux qui en parlent parce qu’ils sont payés pour ça.

     

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     Anne Dufourmantelle à l'occasion de la sortie de "Eloge du risque".

     

    Lien permanent Catégories : Littérature et essais ad hominem 0 commentaire
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