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louis philippe

  • Julien Sorel ou l'insoutenable légèreté de l'être et du néant - 1

     

     

     

    Stendhal : "Julien Sorel, c'est moi !"

     

    Julien Sorel, cette Madame Bovary faite homme 

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                       Il est dit qu'il ne mangera pas à la cuisine avec les domestiques. On l’appellera Monsieur. Il sera logé avec ses maîtres, au même étage, ce qui facilitera une promiscuité qui s’avèrera très vite voluptueuse. Il n’a pour l’heure que deux chemises mais un vêtement sur mesure lui sera confectionné.

    La vie de château, pour un peu !

     

                      A Julien Sorel, héros du roman Le Rouge et le Noir signé Stendhal, sous-titré Chronique du XIXe siècle1830 plus précisément - , à ce Julien Sorel, souhaitons la bienvenue chez les Rênal, foyer tranquille d’une maison bourgeoise sans charme d'une commune sans qualité de Champagne-Ardennes nommée Verrières et dont M. de Rênal est le maire.

    Irréprochable, M. de Rênal respire et transpire la dignité d’une bienséance de bon aloi tranquillisée par le retour de la Monarchie après la chute d’un Corse qui ne tenait pas en place : toujours à faire la guerre ! Toujours à vouloir revenir ! Un Corse Empereur.

    «Toi, Napoléon, tu m’aurais fait général sur le champ de bataille !» soupire Julien Sorel ; fils d’un artisan charpentier,  il n’a de cesse de se plaindre de sa condition : il est précepteur chez les Rênal, couple aux deux marmots. 

    Julien Sorel regrette un temps qu’il a pourtant à peine connu, sinon enfant : l’Empire, le premier du nom. Cette admiration pour un Empereur resté dans toutes les mémoires, craint par les uns, admiré par les autres, il la doit à un oncle qui l’a servi, bien servi, copieusement jusqu’à Waterloo.

    Après Napoléon 1er, toujours à propos de Julien Sorel, Danton aura sa préférence ; Danton, l’homme d’une bourgeoisie affairiste pressée d’en découdre avec le commerce contre une aristocratie figée, oisive et sans talent depuis deux cents ans et un Robespierre imprévisible avec son « culte de la raison et de l’être suprême », imbuvable…

    Il est vrai que Danton, c’est le mouvement ; celui des affaires et de la bonne chair, la fourchette bien haut et le verre aussi.

     

     

                     Nous sommes en 1830 : adieu Charles X, bonjour Louis Philippe !

     

    Julien Sorel connaissait son latin ; un prêtre, l'abbé Chélan qui le destinait au même sort, le lui avait enseigné.

    « Je suis petit Madame mais je suis loin d’être bas » confie d’un ton ferme Julien Sorel qui n’aime pas la générosité de Madame de Rênal qu'il juge condescendante, alors que Monsieur lui verse un salaire modeste mais régulier pour s’occuper de l’instruction de ses deux chérubins.

    A son arrivée chez les Rênal, Julien Sorel a 18 ans ; sachez à toutes fins utiles qu’il ne lui reste que 5 ans à vivre. Consolez-vous : mourir jeune, c’est ne jamais mourir, jamais vraiment du moins. Regardez ! Aujourd’hui, on en parle encore.

    Avoir 18 ans à une époque qui verra le triomphe de la bourgeoisie marchande et le début du calvaire ouvrier recruté à marche forcée dans les campagnes - ouvriers et ouvrières qu’on a arrachés à leur charrue, aux travaux des champs et de la ferme -, qu’est-ce à dire ?

    Julien Sorel plaisait. Il était beau. Aucune femme ne lui résistait. Et lui non plus n’a résisté à aucune d’entre elles. Privé de mère (Stendhal n’a pas jugé bon de lui en donner une !), les femmes l’ont bouleversé ; on lui reconnaîtra cette qualité, même si on la trouvera quelque peu intéressée : l’empathie pour le désir d’une femme à son endroit car, si Julien Sorel est tombé amoureux un jour, c’est très certainement de l’amour des femmes à son égard, un amour total, sans calcul, de chair et d’âme car pour elles, il était leur maître ; à leurs yeux et aux siens aussi, il n’était plus ce « premier venu » dans un monde qu’il sera pourtant le dernier à chercher à comprendre car, présomptueux, imprudent et négligent, il n’a jamais pensé que ce monde méritait une telle attention.

    Très vite, il s’est jeté à l’eau, à la première occasion, et puis, encore et encore ; dérivant, emporté par le courant d’une existence fleuve, il lui est arrivé de faire quelques brasses mais la coordination des mouvements de ses membres inférieurs et supérieurs n’était pas son fort ; une baignade de trop, la dernière…il a donc fini par couler.

    Que l’on ne s’y trompe pas : Julien Sorel, déjà gâté avant même d’avoir mûri, était bien plus cynique que son époque et plus tartuffe que celui de Molière : dans ces conditions, il ne pouvait qu’échouer après s’être noyé, son corps jeté sur le rivage par une mer qui en a rejeté bien d’autres avant lui et beaucoup d’autres encore après.

    Vulnérable car dépendant, pour le dire autrement : Julien Sorel ne pouvait que finir mal car pour jouer ce jeu-là, il faut des appuis, être en possession de cartes maîtresses (les femmes, encore et toujours ! Des femmes placées au centre de son existence et lui de la leur !) qui permettent de rafler la mise à la barbe d’une concurrence effrénée (celle des coureurs de dote ou des stakhanovistes de la séduction ?) et de se sortir de situations délicates, a priori inextricables pour le commun des mortels.

     

                      Prêtre confirmé, très vite défroqué, un jour dans l’Eglise, un autre en dehors, il sera le seul à ne pas y croire et à ne craindre aucun jugement dernier alors que la religion abrutissait et assommait encore toutes les classes sans exception.

    Julien Sorel s’est rêvé tour à tour et dans l’ordre : évêque (athée de surcroît), général d’armée, et pour finir : l’heureux bénéficiaire d’un riche mariage car le personnage de Stendhal a tout désiré ; il a tout convoité ; il a pris autant que ce qui lui avait été offert car il n’a rien refusé.

    Inconstant, il était, pareil à un enfant devant les vitrines de Noël – « Ca, je le veux ! Et puis ça aussi ! Non, ça plutôt ! Et ça ! Et… » -,

    Décidément, le 19e siècle, en littérature sera le siècle des enfants-adultes et des adultes-enfants: Le Prince Mychkine chez Dostoïevski, Julien Sorel chez Stendhal, Gavroche chez Hugo, David Copperfield chez Dickens…

    Chez lui tout était à la fois feint et vain puisqu’il n’avait aucune idée exceptée une seule : sortir de sa condition. Or, aujourd’hui on sait que vouloir s’élever socialement c’est souvent déchoir moralement quand cette ambition n’est accompagnée, tempérée dirons-nous, par aucune valeur humaine ni quelques règles de conduite bien comprises, même si ce désir d’ascension demeure bien évidemment légitime. Mais il y a des montées qui n’ont qu’un objet : faire redescendre les candidats bien plus bas bien plus vite encore. L’ordre social est une science implacable, tout comme la gravité terrestre.

                        Méprisant son père artisan charpentier et sa condition, lorsqu’un fils souhaite éviter de ressembler à son père, deux choix s’offrent à lui : s’élever matériellement et déchoir moralement ou bien, renoncer à la réussite matérielle et inventer un autre rapport au monde.

    Sorel sera porteur d’aucune alternative, sinon une seule : réussir ou périr.

                    « Jamais péché n’aura été commis avec moins de joie »… Péché d’adultère pour l’une, convoiter la femme de son « voisin » pour l’autre, chez lui tout n’était que corvée, corps et âme ; rien de surprenant à cela : Sorel n’avait pas compris que dans tout déplacement et emportement, c’est le voyage qui importe et non la destination, même si au moment de franchir le seuil de ses actes, un désir insurmontable venait tout balayer : cynisme, angoisse et scrupules. Dans ces moments-là, face au désir d’une femme capable de tout risquer, honneur et famille, sans doute Julien Sorel était-il authentique, une seconde, une fraction de seconde avec sa proie, un Sorel terrassé de reconnaissance, et alors qu’il se croyait chasseur et qu’il n’a fait qu’être gibier durant sa maigre et courte vie ; gibier de potence qui plus est.

    « Est-ce que vous pensez que j’ai envie de savoir ? » réplique Monsieur Rênal à Madame qui est sur le point de confesser un adultère qu'il lui faut expier - du moins le croit-elle -, contre la survie d’un de ses enfants dont la fièvre ne cesse de monter et dont la guérison ne se fera qu’au prix du départ mille fois retardé pour le séminaire – tel est le vœu de Madame Rênal -, d’un Julien Sorel qui semble faire mine de se résigner avant une dernière tentative :

    « Veux-tu que je reste et que je t’aime comme un frère? »

    Un Julien Sorel ne renonce pas si facilement à la femme qu’il aime d’un amour qui n’en est pas un puisque Julien Sorel en est bien incapable, tout en l’ignorant : en effet, il se sera fourvoyé, se trompant sur son propre compte jusque dans tous les excès de sa conduite et jusque dans le lit dans lequel il était censé trouver un sommeil réparateur, sommeil du juste, auprès d’une femme entièrement soumise car pleinement acquise.

    Incapable de connaître sa chance, trop occupé à recevoir et à prendre, trop amoureux de la chasse pour savoir quand rebrousser chemin pour rentrer avant la tombée de la nuit, si Julien Sorel avait du caractère force est de constater qu’il n’avait pas de personnalité, ce qui faisait de lui un insolent capricieux qu’un entourage bienveillant à son endroit qui n’oubliait jamais toutefois de remettre à leur place les jeunes gens tentés d'en occuper une autre, avait pourtant su apprécier et récompenser.

    Ingrat Julien Sorel ?

    Gourmand, trop gourmand ?

     

     

                       Le marquis de La Môle dont Julien Sorel devint le secrétaire après avoir quitté la ville de Besançon pour Paris, recommandé par l'abbé Pirard, laissant derrière lui un séminaire aux séminaristes vindicatifs et envieux, venus de la campagne où ils mouraient tous de faim, ainsi qu’une Madame de Rênel défaite et inconsolable, ce marquis généreux mais prudent et taciturne, pourra toujours s'indigner de la conduite de sa fille Mathilde, fille unique à l'esprit romantique et romanesque, follement amoureuse de notre Sorel et déflorée par ce dernier, puis bientôt grosse d’une passion irréfléchie ! Car enfin, ce marquis n’appartient-il pas à cette classe qui n’avait pourtant pas hésité sous Louis XV et XVI à faire monter de leur province boueuse et crasseuse leurs filles de 15 ans à Versailles, au plus près de sa cour, comme on monte au bordel, pour les livrer aux plus offrants qui avaient 4 fois l’âge de l’ingénue maintenant au fait avec la « raison financière et foncière » comme ailleurs « la raison d’Etat » et parce que nécessité fait loi ; en effet, il était tantôt question de la ruine qui menaçait une famille ; tantôt il fallait étendre le domaine : plus de surface, plus, plus, toujours plus, à perte de vue !

    Faut dire qu’à cette époque, le crime de « trafic et traite d’êtres humains » n’était pas encore avéré ni dûment consigné.

                      Bon pied, bon œil, voilà notre Julien Sorel anobli à la hâte, en catastrophe, par son futur beau-père, le marquis de La Môle. Avis à la population : désormais, ce sera Julien Sorel de la Vernaye, lieutenant de hussards à la cavalerie légère ! Uniforme rouge contre le noir du clergé. Merci Marquis  ! Un Marquis dur à la tâche pour l’occasion et prompt dans sa prise de décision.

    Reste alors à conduire une enquête d’honorabilité et de voisinage avant la noce ; un retour vers le passé de Julien Sorel s'impose - Besançon et le séminaire, puis la maison Rênal -, juste pour être sûr ; et puis, ne sait-on jamais... ce qu'on ne sait pas encore ?

     

                     L’enquête d’honorabilité commandée par le Marquis ne s’avérera pas simplement décevante ; elle sera franchement alarmante pour toutes les parties. Un premier verdict tombe annonçant un second bien plus funeste encore : il est dit que Julien Sorel n’a pas de religion ni de scrupules ; il n’a qu’un souci : capter la fortune du maître de maison et séduire au passage sa femme légitime ou sa fille… parce que… pourquoi faire les choses à moitié, après tout !

    Seuls les sots se mettent en colère pensait-il. Il a trop souvent oublié d’y penser au moment où il aurait pourtant été avisé de s’en souvenir. Julien Sorel n’a pas tué mais il a voulu tuer ; lieu de sa tentative d'homicide : une église, pendant l’office. Si si ! Rien moins. Et au pistolet, s'il vous plaît ! Là, il n’est plus simplement question de blasphème mais d’un acte d’une extravagance peu commune ; un véritable attentat d’essence anarchiste gravissime qui menace toute la société urbaine et rurale, femmes, enfants, bêtes et poulets, même dans les plus petits recoins du royaume de France et des cours de ferme. Et c’est tête haute que Julien Sorel a tenu l’arme et qu’il a fait feu contraint et forcé puisque sa cible était bien plus élevée socialement : il s’agissait de Mme de Rênal qui en réchappera. Une Madame de Rênal qui ne saura pas résister aux pressions de l’Eglise : pas de chance pour Sorel, à propos de cette enquête d'honorabilité, son témoignage est requis.

    C’est l’Eglise qui rédigera le rapport ; cette l’Eglise qui a formé Julien Sorel. C’est l’Eglise qui le réformera, le jugeant indigne. Avec Julien Sorel qu'un prêtre de campagne avait destiné à la prêtrise, l’Eglise a lamentablement échoué. Elle le sait. Il faut donc qu’il paie.

    Rancunière comme il n’est pas permis, cette Eglise qui ne vous prépare qu’à la soumission à son ordre et à la duplicité, tout en prenant soin de vous préparer non pas à entrer dans le monde mais bien plutôt à en sortir, les pieds devant, cette Eglise-là mettra un point d’honneur à le perdre.

                  

                       La suite ICI

     

     

     

    NB : toutes les photos mettant en scène Gérard Philippe (Julien Sorel), Danielle Darrieux (Mme de Rênal), Antonella Lualdi (Mathilde de La Môle) sont issues de l'adaptation cinématographique du roman de Stendhal par Claude Autan-Lara en 1954. Superbe adaptation ; magnifique intelligence du jeu de Gérard Philippe.

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