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  • Pièce à conviction - entretien avec Serge ULESKI

         

                  Trois longues années à découvrir les cadavres de dix adolescentes. Trois ans d'enquête à interroger des dizaines de suspects et des centaines de témoins éventuels, jusqu'au jour où l'on découvre dans le baluchon d'un sans-abri mort de froid, huit carnets. Après la lecture de ces carnets, la police ne tardera pas à faire un rapprochement entre ce cadavre et les viols et meurtres des dix adolescentes. Ce sont les analyses scientifiques qui finiront par établir avec certitude la culpabilité de l'auteur de ce "Journal" désormais considéré comme... "Pièce à conviction".

     

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    Entretien réalisé par Gilles Lescure

     

    G. L - Avec le titre « Pièce à conviction », ta préoccupation, ç'a été l'écriture, et pas simplement le désir de nous raconter une histoire. Une écriture qui viendrait de Sade et de Lautréamont... ce que tu appelles : "Revisiter le monde érotique et cruel du Marquis de Sade et chez Lautréamont, les forces obscures de l'irrationnel et de l'inconscient..."


    S. ULESKI - Des images de films aussi : "M. le maudit ", "La nuit du chasseur ", et plus récemment : "Le voyage de Félicia" d'Anton Egoyan et "Scènes de crime" de Frédéric Schoendorffer dans sa dernière partie, lorsqu’on fait « la connaissance » d'un tueur qui s'interroge sur la représentation de la douleur qu'il inflige à ses victimes.


    - Quant à Sade et à Lautréamont…


    - J'avais envie de cette écriture là, c'est vrai, mais... pour dire autre chose. Il s'agit d'une écriture qui viendrait de Sade mais sans le côté : "Plus ça fait mal, plus la victime hurle, et plus on prend du plaisir." Et puis aussi : "L'autre, quand il n'est pas de la chair à canon, n'est que de la chair à plaisir." Plaisir à sens unique, bien sûr. Il faut lui rendre justice sur ce point : Sade a l'honnêteté d'éviter de nous dire que la victime en redemande. Rien de plus normal puisque c'est lui, Sade, qui crée puis contrôle et l'offre et la demande.


    - Il y a chez Sade le désir d'une immense provocation poussée jusqu'au grotesque. Un humour aussi.

    - C'est vrai. Les victimes de Sade n'en finissent pas de souffrir. Dans le monde réel, elles seraient mortes depuis longtemps.

     

    - Provocation qui va jusqu'à une désocialisation totale et assumée. Une provocation qu'on ne retrouve pas dans ton texte.

     

    - Tu ne mentionnes pas Georges Bataille ?

    - Comme on vient de le voir, Sade était réellement en rupture avec sa classe et tous les régimes. Bataille est un bourgeois cravaté. Ses écrits "pornographiques" - écrits consensuels sans conséquence, fantasmes d’ados, de séminariste avorté aussi, de premier communiant qui aurait mal digéré l'Eucharistie, des histoires de curé, de confessionnal, chasubles et petites culottes, franchement il ne manquait plus que les infirmières… des écrits sans style, sans écriture véritable, sans travail sur la langue...  -, ces écrits-là ont été le plus souvent publiés sous pseudos, tellement le courage lui faisait défaut à ce Bataille. Vraiment, il n'y a qu'un Yann Moix pour penser que ces écrits de Bataille... c'est important pour la littérature.

    - Pour revenir à ton texte... en ce qui concerne le tueur, dans "Pièce à conviction" la désocialisation est là ; elle deviendra totale. Cela dit, dans le journal de ce tueur en série, la provocation n'était pas nécessaire ni souhaitable ; cela aurait été très peu cohérent avec sa personnalité.

     
    - Pas de provocation donc mais... de la compassion. Ton tueur est un tueur compassionnel aussi absurde que celui puisse paraître. Avec la compassion, tu retournes Sade comme on retourne un sablier.


    - Compassion intermittente, fugace, limitée dans le temps. Tôt ou tard, le sablier devra être à nouveau retourné.


    - En introduction à ce journal, une précision nous est apportée : il s'agit d'un courrier écrit par un policier qui a enquêté sur les meurtres du tueur en série. Il adresse ce courrier à un de ses amis pour lui annoncer qu’il a enfin mis la main sur le tueur et que l'affaire est terminée. Ce policier écrit : "Ce type a sombré dans une folie meurtrière le jour où sa fille a été violée puis assassinée. Il a commencé par se venger en tuant le violeur et puis après, ça se complique : il s'en est pris à des jeunes filles." Et il s'empresse d'ajouter : "Va pour le meurtre du violeur ! Mais les viols et les assassinats de ces dix adolescentes ?! Comment y comprendre quelque chose ?" Ce titre « Pièce à conviction » est très écrit : référence pas seulement au cinéma - le cantique que chante Robert Mitchum dans "La nuit du chasseur " de Charles Laughton : « Leaning, leaning, save and secure from all alarms... » -, mais aussi à Shakespeare, à Yeats. Ton tueur était lettré et cinéphile.


    - Ca doit bien exister des tueurs en série lettrés et cinéphiles.


    - Tu t'es documenté ?


    - J’ai lu tout ce qui avait été écrit sur l’affaire Guy Georges.


    - C'est de là qu'est venue la réflexion suivante : " Ce qui ne vous tue pas fait de vous un monstre " ?

    - Dans le cas de Guy Georges, c'est ce que j'ai pensé à lisant sa bio, les dix premières années de sa vie.

    - Tu t'intéresses aux faits divers ?


    - J'aimerais m'y intéresser davantage. C'est tellement riche. Il y a tant de choses à découvrir. Mais... sache que les tueurs en série ne m'intéressent pas plus que ça. D'ailleurs à leur sujet, personne n'est capable de nous dire quoi que ce soit. Il y a la parole psychiatrique et la parole psychanalytique : une parole bavarde en ce qui concerne la psychanalyse, plutôt laconique en ce qui concerne la psychiatrie. Quand un psychiatre dit : "C'est un pervers narcissique" ou bien, "c'est un schizophrène ", qu'est-ce qu'il nous a dit, finalement ? Rien. Tout reste à dire. Tout reste à inventer. C'est le travail de l'auteur : comment le tueur vit-il quotidiennement le diagnostic que les psys rendront sur lui, tôt ou tard ? Ce diagnostic, c'est aussi un concept. Et le tueur en série n'a pas accès à ce concept ; il n'y souscrit donc pas et pour cette raison, ce diagnostic ne nous est d'aucun secours. Comment ce tueur raisonne-t-il autour de ce que les psys nous présentent comme étant sa maladie ? Comment vit-il ce qu'il est ? Comment fait-il pour être ce qu'il est et pour le rester ? La morale n'est pas en cause : le tueur en série, demeure, bien évidemment, un être humain. Je mets en scène un tueur en série. Je ne mets pas en scène un narcissique pervers, ou bien, un schizophrène ; ces diagnostic-concepts ne peuvent pas nous restituer la réalité de ce tueur. Et ce tueur n'est pas qu'un tueur. N’oublions jamais qu’un tueur en série passe le plus clair de son temps à ne pas tuer.


    - En ce qui concerne la rédaction de ce journal, dans ton synopsis, tu précises que tu as opté pour une écriture subliminale et hallucinée ; une écriture elliptique aussi. Les scènes de viol et de meurtre sont peu explicites, du moins, au début de son journal même si, plus on avance, plus les détails abondent ; en fait, le tueur consacre plus de temps à se remémorer l’agonie de ses victimes que les actes qu’il commet sur elles.


    - C'est dans leur agonie que sa compassion trouve sa place. Leur agonie, c'est bien évidemment celle de sa fille. Et puis, j'ai voulu éviter tout voyeurisme. En restant évasif, là encore, on est plus près de la réalité de ce tueur, de sa manière de vivre les actes qu'il commet. Le choix d'une écriture subliminale et hallucinée est aussi responsable de ce voile qui entoure ses actes.


    - On peut lire ce journal de la première page à la dernière ou bien, le feuilleter dans le désordre : la chronologie importe peu, finalement.


    - Oui. C'est très fragmenté. Il s'agit d'une prose discontinue : fragments dispersés, forme en archipel, cassures multiples, fractures, chaque entrée restant néanmoins indissociable de l'ensemble, l'unité se faisant autour du thème de sa fille violée et tuée, et de ses propres viols et meurtres. Son ancienne vie s'est désintégrée ; ce tueur tente d'en construire une autre, tout en recollant les morceaux qui appartiennent au passé : lui aussi a besoin de donner un sens à ce qu’il fait. Pour la lecture de ce titre, je recommande de le feuilleter comme on feuillette un recueil de poésie ou de nouvelles. Je conseille tout de même de commencer par les premières pages du premier carnet tout en terminant par les dernières pages du dernier carnet. Entre ces premières et dernières pages, on peut se promener, picorer ici et là.


    - Dans ce titre, tu ne tentes aucune analyse psychologique.


    - Pas dans le sens où on l'entend généralement. Et puis, n'oublie pas une chose : le narrateur, c'est le tueur ; il est le rédacteur de ce journal. Alors…


    - Finalement, est-ce que son journal n'est pas tout simplement une confession ? Ce qu’il est, ce qu’il vit. On peut même aller plus loin encore : et si tout n'était que mensonge dans ce journal ? Le viol et le meurtre de sa fille servant de prétexte à ses propres viols et meurtres. En te lisant - du moins, en lisant le journal de ce tueur -, j'ai pensé à l'ouvrage de Simenon, "Les fantômes du chapelier" et à l’adaptation du réalisateur Claude Chabrol : un jour d’exaspération, un mari étrangle sa femme tétraplégique et dépressive pour soulager sa souffrance et la sienne : sa épouse lui est devenue insupportable. Bien évidemment, personne ne doit savoir qu’il l’a tuée. Or, chaque année, les amies de sa femme se rendent chez elle pour lui fêter son anniversaire. Le mari se trouve donc dans l’obligation de supprimer toutes celles qui doivent lui rendre visite prochainement. Aussi longtemps que c'est là sa seule raison d'étrangler toutes ces femmes, amies de son épouse, tout semble aller bien pour lui ; son entreprise fait sens et elle ne lui révèle rien sur lui-même. En revanche, lorsqu’il en a fini avec elles, c’est alors qu’il découvre qu’il doit, qu’il faut qu’il continue d’étrangler des femmes ; ce n’est pas seulement un besoin psychique mais aussi, un besoin physique : celui du geste de la strangulation.


    - Et donc... dans "Pièce à conviction", tu penses qu'il se pourrait bien que la mort de sa fille et son désir de se rapprocher d'elle en faisant revivre son calvaire à d'autres jeunes filles - les psys appellent ça "le syndrome du miroir" -, ne soient qu'un prétexte pour commettre des viols et des assassinats ? Tu oublies une chose : ce tueur en série n'éprouve aucun plaisir lorsqu'il viole et tue.


    - C'est le sentiment qu'il nous donne lorsqu'on lit son journal. Peut-il éprouver du plaisir sans le soupçonner ou bien, en le refoulant, ce plaisir ? Après tout, il s'agit de la parole d'un fou, et de sa parole, toutes les interprétations sont possibles. De sa femme, par exemple, on ne sait rien. On découvre à la lecture de son journal qu'elle se serait suicidée peu de temps après le viol et le meurtre de leur fille.

     
    - Oui. C'est ce que semble nous dire ce tueur. Tu penses qu'il pourrait avoir tué sa femme ?


    - Non. Pas nécessairement. Le meurtre de leur fille et les conditions de ce meurtre ont très bien pu anéantir le couple. Ils peuvent très bien avoir été incapables de vivre cette tragédie à deux. Quant à sa relation avec sa fille, il en parle sur le ton de l'inceste. Dans son journal, il y a cette phrase : "Paternité qui n'a pas su trouver sa place... ".


    - Je ne sais pas s'il s'agit d'un inceste consommé ou bien fantasmé. Je ne sais pas si cet inceste fantasmé l'a été avant ou après la mort de sa fille. Je ne sais pas non plus s'il s'agit réellement d'un désir d'inceste ou bien, d’un désir de se rapprocher de sa fille, maintenant qu'elle est morte ; même si dans son journal, des informations données du vivant de sa fille laissent entendre qu'il entretenait avec elle une relation très très particulière. J'allais dire : très rapprochée.


    - Fusionnelle, c'est certain.


    - En revanche, le doute concernant l'inceste peut expliquer ou bien, éclairer le suicide de sa femme. C'est peut-être un élément. Même en tant qu'auteur, je n'en sais pas plus que toi, honnêtement.


    - Dans ce journal, on trouve des extraits des articles de presse qu'il a découpés. Et ces articles n'ont rien d'une écriture hallucinée ou subliminale.


    - J'ai voulu opposer au discours du tueur les faits dans leur réalité brute, celle du journalisme : les corps de ses victimes, ce qu'ils ont subi, les parents, l'entourage, les médias. Soudain, on réalise que ce type est tout simplement fou à lier, alors qu’on serait tenté de l'oublier - et l'auteur aussi -, à force de côtoyer cette machine infernale que sont tous les mécanismes psychiques auxquels il fait appel pour vivre et survivre aux viols et aux meurtres qu'il commet. Il suffit, pour cela, de confronter sa parole aux faits qui sont, comme chacun sait, têtus.


    - Ce tueur nous cache des actes : des mutilations sur ses victimes, il n'en parle pas.

     

    - Bien sûr ! Les tueurs en série cachent des choses et mentent comme nous tous.

     

    - Ce sont les articles de presse qui nous les révèlent. Pourquoi a t-il inséré ces articles ? Il les commente aussi.


    - Ces articles de presse sont ses seuls contacts avec l’extérieur ; et ses commentaires à leur sujet sont un défi qu'il lance à la réalité des faits d'un monde qui lui est devenu inaccessible parce que... totalement étranger.

     

    - A la lecture de ce journal, on tombe sur cette phrase : "Jamais, je n'aurais imaginé le malheur aussi bavard ! Alors, de là à penser qu'il serait payé à la ligne..." Là, le tueur fait de l'auto-dérision ?


    - Va savoir.


    - Le scarabée d'or, c'est une référence à Poe ?


    - Un clin d'œil.


    - Tu m’as dit dernièrement que tu as travaillé trois ans sur ce titre...


    - Il n'y a rien de plus monotone que la vie d'un tueur en série. Il fallait que je trouve un moyen de maintenir l'attention du lecteur. C'a été finalement mon plus gros problème. Il a fallu que j’opte pour une écriture erratique ; une écriture censée conjurer la monstruosité de la monotonie de la vie de ce tueur.

     
    - Un tel sujet, on ne peut le traiter qu'une fois ?


    - Sans aucun doute, on est plutôt content d'en sortir ; et je n’ai vraiment pas envie d'y retourner. Du reste, il ne faut pas hésiter à changer d'écriture.


    - Qu'importe l'histoire pourvu qu'on ait l'ivresse de l'écriture ?


    - Le défi aussi : qu'a t-on écrit ? A quelle écriture est-on capable de se confronter ; et ce faisant, quelle écriture affronter...»

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    L'ouvrage est disponible ICI

     

     

     

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