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roman

  • La Femme de cinquante ans et plus

    Matthieu et les femmes

     

                   "...Quand je les vois s'affairer, toutes ces femmes ! La carrière qu'il faut gérer, les enfants, le mari, les courses, le ménage et puis... un amant aussi parce que... merde ! On ne vit qu'une fois, alors... autant que ce soit la bonne : pas question de passer à côté de l'essentiel ! Mais comment font-elles ? C'est pas rien toute cette agitation ! Un vrai travail de titan ! Cela dit, et pour répondre à votre question : moi, les femmes, c'est avant vingt ans et après cinquante. Aussi, commençons par la femme de cinquante ans ; celle qui demande la divorce après vingt ans de mariage, ou bien celle que son mari a larguée, une fois que les enfants sont grands et qu'ils ne font plus chier personne ; et même quand ils font encore chier le monde, eh bien, c'est tant pis pour eux, et pour elle aussi. Alors... avec la femme de cinquante ans, c'est simple : soit elle boit, soit elle baise. Si vous l’invitez au resto, surveillez bien sa consommation d'alcool : le vin notamment. Si avant le repas, elle a pris un apéro, c'est mauvais signe ; et si en fin de repas, elle prend un digestif, alors là, cherchez pas : vous avez perdu votre temps. Votre soirée est foutue. Vous pouvez tout remballer. Vous êtes bon pour une branlette car, dites-vous bien que la femme que vous avez devant vous ne baise plus depuis des lustres et qu'elle en crève... oui ! elle en crève à petit feu ; elle compte sur l'alcool pour écourter son calvaire. En revanche, pour celles qui ne boivent pas, alors, là, oui ! Mille fois oui ! Cette femme de cinquante ans, divorcée donc et qui baise encore et même si c'est... allez... deux ou trois fois par an et parfois plus, pour les plus chanceuses ou les plus téméraires ! Car faut bien comprendre une chose : si elle baise plus souvent, eh bien, ça se saura et on la prendra pour une salope : ses collègues de bureau, par exemple et surtout les femmes, bien sûr ! Celles de son âge qui la jalouseront jusqu'à vouloir la tondre comme on en a tondues bien d'autres à une autre époque. Et puis, ses voisins aussi ! Ne les oublions pas ses voisins ! Les voisins et les cloisons ! L'isolation phonique, faut pas trop compter dessus depuis qu'on nous loge dans des passoires et des trous à rats en forme de gruyère. Tenez ! Un exemple : sa voisine ! Même âge mais... encore mariée celle-là. Je l'entends déjà : "Mais qui c'est la salope qui jouit ? De quel droit ! Trouvez-la-moi ! Mais... nom de Dieu ! C'est elle ! Oui, c'est bien elle ! Qu'on lui ferme le caquet, à cette traînée ! A son âge ! Vous vous rendez compte ! Une femme divorcée en plus ! A la prochaine réunion des copropriétaires, on lui fout la honte ! On va pas la rater !" Un voisin maintenant, au hasard. Tenez ! Le mari de cette même voisine : "Qui ? Quoi ? Qui c'est l'enculé qui la fait jouir ? Qui c'est le salaud qui me fout la honte ? J'ai l'air de quoi, moi ! Avec ma femme qui ne pipe pas mot ! Ah ! Tuez-le ! Tuez-la ! Tuez-les tous les deux ! Qu'on en finisse et qu'elle se taise ! Cette salope ! Qu'elle se taise à jamais !" Eh oui ! C'est bien malheureux pour cette femme de cinquante ans qui ne veut pas passer pour une salope et qui... par conséquent, ne baise pas souvent, et que tout le monde veut tondre ou tuer parce que... sachez une chose : cette femme-là, c'est trempée que vous la baisez. Oui, trempée ! Ménopausée ou pas, la femme de cinquante ans et plus, c'est trempée que vous la trouvez quand vous lui enlevez sa petite culotte et que vous vous apprêtez à vous occuper d'elle. Trempée, je vous dis ! Son clitoris ? Une citrouille gorgée de sang ! Un fer de lance, son clitoris ! Parce que... ces femmes-là, eh bien, elles bandent ! Oui, Monsieur ! Elles bandent comme des mecs quand ils bandent ! Des reines, ces femmes-là ! Oui ! Des reines de la baise pour peu qu'on leur foute la paix aux réunions de copropriétaires et qu'on ne cherche pas à les tondre !!  Des reines qui ne vous ... et ne se... refusent rien. Et pour cause : "Ce sera quand le prochain coup de quéquette ?! Dans un mois ? Un an ? Ô douleur ! Ô désespoir ! Mon Dieu, laissez-le-moi ! Laissez-le-moi encore un peu, je vous en supplie !"

     

                             Extrait du titre "Des apôtres, des anges et des démons"

     

    Pour prolonger : cliquez "Des apôtres, des anges et des démons"

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  • Une sociologie du roman avec Lucien Goldmann

     

                   Pourquoi une sociologie du Roman ? La question est posée. La réponse de Lucien Goldmann est la suivante : « … parce qu’aujourd’hui, les véritables sujets de la création culturelle sont les groupes sociaux et non pas les individus isolés alors que c’est une expérience immédiate et en apparence incontestable que toute œuvre culturelle – littéraire, artistique ou philosophie – a un individu pour auteur. »

    Et puis aussi :  « S’il est évident que le monde absurde de Kafka, de l’Etranger de Camus ou le monde composé d’objets relativement autonomes de Robbe-Grillet, correspondent  à l’analyse de la réification telle qu’elle a été développée par Marx, le problème se pose de savoir pourquoi ce phénomène de réification qui date du XIXè siècle s’est-il manifesté dans le roman qu’à partir de la fin de la Première Guerre mondiale ? »

    Lucien Goldmann poursuit : « La forme romanesque est la transposition de la vie quotidienne dans la société individualiste née de la production pour le marché. Il existe une homologie rigoureuse entre la forme littéraire du roman et la relation quotidienne des hommes avec les biens en général, et par extension, des hommes avec les autres hommes. Or, ce qui caractérise  la production pour le marché, c’est l’élimination de cette relation de la conscience des hommes, sa réduction à l’implicite grâce à la médiation de la nouvelle réalité économique créée par cette forme de production : la valeur d’échange (seul ce qui peut être vendu est à valoriser). »

    Cette élimination signe-t-elle l’arrêt de mort à terme du roman. En effet… «  l’histoire et la psychologie du personnage deviennent de plus en plus difficile à décrire sans tomber dans l’anecdote et le fait divers, ce n’est pas seulement parce que Balzac, Stendhal ou Flaubert l’ont déjà décrite, mais parce que nous vivons dans une société différente de celle dans laquelle ils vivaient, une société dans laquelle l’individu comme tel et, implicitement, sa biographie et sa psychologie ont perdu toute importance vraiment primordiale. »

    L’histoire de cet individu est celle de tout le monde.

                    A titre d’exemple, prenons un roman de Robbe-Grillet, « La jalousie » : si l’auteur y décrit de manière différente les relations d’un jaloux avec sa femme, et l’amant de celle-ci, c’est bien parce que la femme, l’amant et le mari jaloux sont devenus objets : « Dans la société contemporaine les sentiments humains expriment maintenant des relations dans lesquelles les objets ont une permanence et une autonomie que perdent progressivement les personnages. »

    A la suite de quoi, Lucien Goldmann nous rappelle que « La forme romanesque est, parmi toutes les formes littéraires, la plus immédiatement et la plus directement liée aux structures économiques, aux structures de l’échange et de la production pour le marché. Pour cette raison, les véritables sujets de la création culturelle sont les groupes sociaux et non pas les individus isolés car le créateur fait souvent partie du groupe par sa naissance ou son statut social.»

    ___________________

     

                      Marx a très tôt étudié les principales transformations  entraînées dans la structure de la vie sociale par l’apparition et le développement de l’économie avec pour conséquence le couple  individu-objet inerte.  

     

    "La réification" par Lucien Goldmann :

     

                      "Qu’entendons-nous par ce mot ?

                       Tel que le décrit Marx sous le terme de « fétichisme de la marchandise », le phénomène est extrêmement simple et facile à comprendre.

    La société capitaliste, dans laquelle tous les biens sont produits pour le marché, diffère de manière essentielle de toutes les autres formes antérieures d’organisation sociale de la production.

    Une première différence fondamentale : l’absence dans la société capitaliste libérale, de tout organisme capable de régler de manière consciente  à la fois la production et la distribution à l’intérieur d’une unité sociale quelconque.  De tels organismes existaient dans toutes les formes de société pré-capitalistes. Cette régulation de la production pouvait être traditionnelle, religieuse, oppressive, elle avait néanmoins un caractère consciente.

    Or, dans la société libérale classique, il n’existe précisément à aucun niveau une régulation consciente de la production et de la consommation même si cette production tient compte de la demande payante (solvable).

    Sur le plan immédiat des consciences individuelles, la vie économique prend alors l’aspect de l’égoïsme rationnel de l’homo economicus, de la recherche exclusive du profit maximum sans aucun souci des problèmes de la relation humaine avec autrui et surtout sans aucune considération pour l’ensemble. Dans cette perspective, les autres hommes deviennent des objets semblables aux autres objets dont la seule qualité humaine importante sera leur capacité à conclure des contrats et engendrer des obligations contraignantes.

    Ainsi, tout un ensemble d’éléments fondamentaux de la vie psychique, tout ce qui dans les formes sociales pré-capitalistes était constitué par les sentiments transindividuels, les relations avec des valeurs qui dépassent l’individu - la morale, l’esthétique, la charité et la foi -, disparaît des consciences individuelles dans le secteur économique dont le poids et l’importance croissent chaque jour dans la vie sociale, pour déléguer ses fonctions à une propriété nouvelle des objets inertes : à leur prix.

    Les conséquences de ce changement sont considérables. Elles comportent d’ailleurs aussi des aspects positifs et ont permis le développement d’un certain nombre d’idées fondamentales de la culture européenne occidentale (les idées d’égalité, de tolérance et de liberté individuelles entre autres). Mais elles ont augmenté progressivement  le développement  de la passivité des consciences individuelles et l’élimination de l’élément qualitatif dans les relations entre les hommes, d’une part, et entre les hommes et la nature, d’autre part.

    C’est ce phénomène d’abolition, de réduction à l’implicite d’un secteur extrêmement important des consciences individuelles auquel se substitue une propriété nouvelle, d’origine purement sociale, des objets inertes, dans la mesure où ils pénètrent sur le marché pour y être échangés et, à partir de là, le transfert des fonctions actives des hommes aux objets, c’est cette illusion, fantasmagorique qu’on a désignée par le terme extrêmement suggestif de « fétichisme de la marchandise », et, par la suite, de réification.

    Dans la structure de la société libérale qu’analysait Marx, la réification réduisait ainsi à l’implicite toutes les valeurs transindividuelles, les transformant  en propriétés des choses, et ne laissait comme réalité humaine essentielle et manifeste qu’un individu privé de toute liaison immédiate, concrète et consciente avec l’ensemble.

    Toutefois, l’homme ne saurait à la fois rester humain et accepter l’absence de contacts concrets et univoques avec les autres hommes, de sorte que la création humaniste qui correspondait réellement à la structure réificationnelle de la société libérale était l’histoire de l’individu problématique telle qu’elle s’est exprimé dans la littérature occidentale depuis don Quichotte jusqu’à Stendhal et Flaubert, en passant par Goethe, Proust et Dostoïevsky.

    La grande transformation sociale humaine est née de l’apparition de deux phénomènes nouveaux et d’une importance capitale, d’une part, les auto-régulations de la société et, d’autre part, la passivité croissante, le caractère de « voyeurs » que prennent progressivement dans la société moderne les individus, l’absence de participation active à la vie sociale, ce que, dans sa manifestation la plus visible, les sociologues modernes appellent la dépolitisation mais qui est au fond un phénomène beaucoup plus fondamental qu’on pourrait désigner, dans une gradation progressive, par des termes comme : dépolitisation, désacralisation, déshumanisation, réification.'

     

                        Extrait de "Pour une sociologie du roman" - idées NRF - 1964-1965

     

     

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  • On nous doit l'immortalité

     

    "Ne cherchez pas ! Ne cherchez plus ! Ils ont décidé pour vous ; décidé de votre espace le plus intime : votre espace intérieur. Et pour ne pas être en reste, ils se sont aussi occupés de votre environnement. En bousculant l'un, ils ont bouleversé l'autre. En ce qui vous concerne, c'est le divorce de la conscience. Le divorce entre ce qu'aurait dû être votre existence véritable et la connaissance que vous en avez aujourd'hui. Vous êtes ébranlé. Vous êtes sens dessus dessous : la stabilité n'est plus, l'évidence s'est retirée et l'unité avec elle, pour laisser la place à un questionnement sans fin sur hier, aujourd'hui et demain.


    - Laissez-moi ! Je suis fatigué.


    - Vous ne pouvez plus rien saisir. Vous ne pouvez plus déterminer la situation dans laquelle vous vous trouvez. Vous avez été happé dans le tourbillon irrésistible d'une organisation de l'existence qui vous a échappé. Dans cette organisation, l'action précède le savoir. Et maintenant que vous savez, eh bien, c'est trop tard. Mais vous avez servi et c'est là tout ce qui importe. Aujourd'hui, les réalités de cette organisation vous sont étrangères. Elles ne semblent plus vous concerner. N'ayez aucun regret : ces réalités ne vous ont jamais concerné en tant qu'individu. Quant aux situations qui y sont rattachées, c'est involontairement que vous les avez vécues et c'est inconsciemment que vous vous y êtes conformé et aujourd'hui, c'est sans vous que ce mécanisme poursuit son oeuvre. Vous n'avez eu conscience de rien. Aucune volonté de votre part dans cette adhésion. La clarté du savoir ne s'est pas offerte à votre entendement. Et même... si votre conscience a dû opérer sur elle-même et des années durant, des changements, aujourd'hui, force est de constater que vous êtes en panne et d'adaptation et d'imagination. D'où ce sentiment d'incompréhension qui vous écrase.

     

    - Je ne vous ai rien demandé. Je ne vous ai pas appelé.


    - Vous avez vécu indifférent, interchangeable et sans histoire. En vous, plus rien d'authentique ne subsiste. C'est le choc en retour. Vous n'appartenez plus à rien, à aucun peuple, à aucune époque et à vous-même, pas davantage. Vous n'êtes plus englobé. Vous êtes sans lieu et sans montre. Ni le temps ni l'espace ne vous sont d'un secours quelconque. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, pas moyen de mettre un visage et un nom sur un coupable puisque plus rien n'est identifiable. Pas de remède donc ! Vous n'êtes plus qu'un océan de symptômes. En deux mots, je dirais que vous êtes en train de faire l'expérience de votre propre néant.

    - Mais comment une telle chose est-elle possible ? Mille fois, j'y ai pensé mais à chaque fois, c'était comme si...


    - C'est dans l'ordre des choses : plus on y pense et moins on trouve un sens, une direction, un but, une raison d'y être et d'en être pour continuer d'en faire partie car, vous n'avez appartenu et vous n'appartenez plus à rien. Et plus vous y penserez et plus ces sentiments d'abandon et d'impuissance se feront plus pressants encore car la rationalité qui vous entoure n'a rien d'humaine. Elle ne sert pas un destin individuel, le vôtre ou bien, celui de votre voisin. Finalement, vous êtes un peu comme l'homme devant l'ordinateur et cet ordinateur ne soupçonne même pas votre existence en tant qu'être humain. De vous, il ne reçoit et ne perçoit que des pulsions électriques, des clics, des « Enter », des « Escape »... C’est tout.


    - Pourtant, j'ai eu une vie bien remplie.


    - Je n'en doute pas un seul instant. Mais vous n'aviez aucun devenir propre et aujourd'hui, vous n'avez plus de fonction. Vous êtes comme décomposé, démembré. En pièces détachées vous êtes ! Tout à fait désincarné maintenant. Car, ce qui fait sens, c'est la fonction que vous êtes censé remplir. Vous n'avez pas à faire sens en dehors de cette fonction. Pourquoi faire ? Pour ne rien remplir du tout, ni fonction ni les poches de qui que ce soit ? Inacceptable ! Pire encore : incohérent ! Incohérent et inutile et donc, à bannir au plus vite ! Les risques de contagion étant ce qu'ils sont, c’est à dire, haïssables, ça pourrait donner des idées aux autres. Vous comprenez ?


    - Je ne suis pas le seul dans ce cas !


    - La terre est accessible à tous. C'est vrai. Vous disposez d'une mobilité plus grande que jamais et pourtant, vous n'osez plus sortir de chez-vous parce que l'espace est entièrement occupé. Saturé, cet espace. Tout est à la fois unifié et désuni. Inadapté à votre temps, dans une constellation d'images invraisemblables et incohérentes, vous cherchez cette unité mais sa validité et sa pertinence vous échappent chaque jour, un peu plus. La désintégration vous menace. Comprenez bien une chose : vous êtes fini et le monde lui, est infini. Votre salut passait par la stabilité. On vous a servi le mouvement perpétuel. La réalité d'aujourd'hui est déjà dépassée par une autre réalité : celle de demain et... dès demain matin ! La rapidité de ce mouvement vous a fait perdre la tête. Etourdi, vous êtes ! Une vraie girouette ! Vous avez tourné sur le tour du potier jusqu'à vous détacher de votre axe vital, vous avez tournoyé un temps, comme ivre, et puis, une fois dans les décors, vous vous êtes rompu. Désaxé vous êtes ! Et la machinerie universelle ne prendra pas le temps de reconstituer pièce par pièce ce que vous n'auriez jamais dû cesser d'être quand on sait qu'il n'était pas question pour elle que vous le soyez.


    - Dernièrement, je pensais à des nouvelles conditions d'existence. Des nouvelles conditions qui me permettraient de me débarrasser de cette impuissance et de cette incompréhension qui me...


    - Impossible Monsieur ! Les conditions de cette organisation ont les propriétés du fer, du béton sans oublier tous les nouveaux matériaux qu'elle développe au jour le jour : les propriétés du béton sans le béton et les propriétés du fer sans le fer et bientôt, les propriétés de l’Homme sans l’homme. L'étape que vous franchissez aujourd'hui est aussi importante que le premier pas qui a mené l'homme sur la lune.


    - Et l'élément nouveau ? Oui ! L'élément nouveau ! Celui qui viendra tout remettre en cause.


    - A votre avis, de quoi parle-t-on depuis une heure ? Mais... de cet élément nouveau, précisément ! Quant à la remise en cause, je viens de vous l'expliquer : cette remise en cause a lieu tous les jours. D'ailleurs, nous ne vivons que de ça : de la remise en cause de tout contre tous et de ce qui est et de ce qui a été. Il n'y a qu'une manière d'être à la hauteur de cet élément nouveau qu'à défaut d'appeler de mes vœux, je nommerais Exigence Nouvelle : c'est de s'y soumettre et d'accepter de vivre sans réponse, sans but, loin de tous les miroirs pour ne pas crever la honte au ventre, révolté, misérable, atterré de non-sens et aveuglé par un constat d'échec total. Regardez autour de vous. Examinez votre chambre ; la chambre de ce mouroir qui a pour nom : maison d'accueil, de retraite et de fin de vie. En quoi ce lieu vous ressemble ? Ce lieu n'a de lieu que le travail de ceux qui l'administrent jusqu'à l'épuisement de leurs occupants. De votre passé et dans cette chambre, je vous défie d'y trouver un témoignage, une voix, un objet, un sourire et de cette fenêtre, une vue imprenable et familière ! Vous voyez ! La boucle est bouclée. De vous, de votre passé, de votre histoire, plus aucune trace physique, plus aucun témoignage.


    - Dans ces conditions, comment trouver la force de mourir ? Oui. Dites-moi : où trouver la force de mourir après une telle vie ?


    - Vous n'avez pas le choix.

    - Aujourd'hui, tout m'est étranger ! Etranger à tout ce que j'attendais, à tout ce qu'on était en droit d'espérer, nous tous. Oui ! Etrangères nos vies ! Etrangers nos rapports ; rapports faux, rapports contraints, rapports dictés par la peur, par toutes les peurs : la peur de l'humiliation, la peur de l'exclusion, la peur de l'échec. Ou bien alors, l'appât du gain pour une hypothétique place au soleil dans l‘espoir d‘y trouver un peu de sécurité, entre somnifères et anti-dépresseurs. Alors, comment accepter de mourir ?


    - Ne vous obstinez pas ! Cédez !


    - De nos forces, qu'en avons-nous fait ? Quel projet avons-nous servi ? Qu'avons-nous construit ? Comment et où trouver la moindre légitimité dans tout ce qu'on abandonne, dans tout ce qu'on laisse derrière nous ? Comment accepter de mourir face un tel bilan ?


    - On vous y aidera. N'ayez crainte.


    - Quand je pense à cette promesse...


    - Quelle promesse ?


    - Celle que notre organisation de l'existence portait en elle. Et cette promesse devait faire que tu aurais un sens, nous tous ouverts à l'infinité de tous les possibles. On pouvait tout accomplir. Et je n'ai même pas pu réaliser ou pu approcher cette promesse. Quant à la saisir... qui peut se vanter de l'avoir fait ?


    - Cédez ! Cédez ! Que diable ! Cédez ! Mais... quand allez-vous enfin céder ? Et puis, rompez ! Rompez cet entêtement ! Cédez et rompez !

    - Rien n’a été accompli. Tout reste à faire. Tout en sachant que ce qui sera fait sera défait avant même que nous ayons eu le temps d'en jouir, ou bien, de nous en approprier le sens et la valeur ; l'inestimable valeur.


    - Plaignez-vous ! Vous avez servi, c'est déjà pas si mal. Allez ! Cédez comme vous avez vécu.


    - Combien sommes-nous à pouvoir nous vanter d’avoir accompli quoi que ce soit pour nous-mêmes, pour les autres et pour ceux qui nous succèderont ? Qu'est-ce qui nous reste à célébrer ?


    - Cédez en cédant sans soupçonner que vous cédiez quand inconscient, vous vous êtes laissé conduire pas à pas, année après année, jusque dans cette chambre.


    - Derrière moi, je ne laisse aucun sourire radieux, aucun regard franc, un regard qui viendrait de loin, un regard profond, enraciné, un regard familier. Non ! Je ne laisse rien. Pas même un foyer dans lequel nos vies se seraient déployées, génération après génération, avec force, courage, respect, responsabilité. Regardez ! Je ne laisse aucune trace.


    - Ca tombe plutôt bien, voyez-vous ! car… aujourd'hui, chaque génération ne doit en aucun cas pouvoir trouver et suivre une trace : la trace d'une vie antérieure. La trace d'une vie avant la sienne... car, toute possibilité de retour sur une expérience qui aurait appartenu au passé doit être exclue. Vivre, c'est ne plus laisser de traces. Alors... ne vous obstinez pas !


    - Plus rien ne nous dépasse. La fin, nous sommes et les moyens. Rien d'autre.

    - Cédez !

    - Comment accepter de mourir après une telle révélation ? Comment mourir en paix avec soi-même et le monde ? Comment accepter de mourir après une telle déception, un tel accablement ?

    - Laissez-vous faire !

    - On nous doit l‘immortalité !

    - Comment ça ?

    - Jamais plus nous n'accepterons de mourir après un tel mensonge dans lequel nous nous sommes tous laissé conduire tel un troupeau de mouton bêlant. On nous doit l'immortalité, je vous dis !

    - Ne dites pas de bêtises, voulez-vous !

    - Nous exigeons l'immortalité ! Après un tel constat, on n'acceptera pas de céder notre place. On ne partira pas. On occupera les lieux ! Et faudra qu'on s'occupe de nous parce que... on s'accrochera jusqu'au bout. D'ailleurs, il n'y aura ni bout ni fin ! L'immortalité, je vous dis ! Sinon, ce sera la guerre ! Oui, la guerre ! Des massacres sans nombre par milliers, par millions ! Car, après un tel gâchis, jamais plus nous n’accepterons de mourir car nous n’accepterons jamais d’avoir vécu comme nous avons vécu."

     

    Copyright © Serge ULESKI

     

    Extrait du titre "Confessions d'un ventriloque" - ouvrage disponible ICI

     

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  • Des apôtres, des anges et des démons - entretien

     

                 Texte libertin, assurément ! Dans la tradition du 18è siècle (Diderot ?) : libertinage de libre penseur dans l'exercice d'une prospective qui ouvre la porte à toutes les fictions sociales et politiques.

     

     

     

     

    Entretien réalisé par Jan Kaprisky

     

     

    J.K. - Corrige-moi si je me trompe : la construction du titre "Des apôtres, des anges et des démons" est la suivante : un chapitre, un personnage. Chaque nouveau chapitre introduit un nouveau personnage, tout en gardant le précédent. Il y a quatre personnages, au quatrième chapitre, ils sont donc tous réunis.

     

    S.U. - C’est bien ça.

     

    - Gros pavé de près de 600 pages, édité en deux volumes... avec ce titre, on est dans la satire, l'humour noir, l'ironie, le pamphlet, l'absurde : tout est bon, la fin justifiant les moyens.


     - Il ne faut pas avoir peur. La littérature pourvoira. Elle saura nous absoudre.

     - En introduction à ce texte, il y a ces quelques mots : "Le monde moderne regorge de disgraciés obscurs, de déclassés sans nombre, d'otages en sursis dans l'attente de la sentence que ne manquera pas de prononcer une organisation de l'existence qui a pour seul moteur : la haine de l'échec. Alors... aujourd'hui, en toute impunité et sans risquer d'être contredit, on peut sans honte crier à l'endroit de tous les Bouvard et Pécuchet et Don Quichotte de la réussite : Malheur aux ratés !" Flaubert aurait quelque chose à voir avec "Des apôtres, des anges et des démons" ? 


    - Oui, sans doute.


    - Même si toi, en revanche, et à aucun moment, tu ne te moques de tes personnages, même si tu peux avoir, à leur égard, quelques jugements cruels.


    - Disons que je suis un peu plus lucide qu'eux.

     
    - Ton texte aborde de nombreux sujets : le journalisme, la médecine, les femmes, la traite négrière, le show-business, l'art contemporain, la publicité, le marketing, le milieu de l'édition, le couple, la vie urbaine, l'évolution de notre espèce, la guerre, le ressentiment et la revanche de "classe", l'ingénierie sociale, l'anthropologie politique et la génétique...

     

    - Disons que ce texte touche à tout ce qu'on appelle "la modernité".

     

    - J'ai pensé, en ce qui concerne la forme - et parfois aussi, le fond - à Diderot et à Voltaire ; et pour le dernier chapitre, à Rousseau. Ce qui nous donne : Jacques le fataliste, Candide et Emile. Plus près de nous, y a-t-il d’autres auteurs qui ont retenu ton attention ?

     

    - Chevillard m’a intéressé un temps ; la forme surtout ; car sur le fond, le propos est plutôt creux ; son discours cache difficilement un esprit nostalgique et désabusé ; un esprit conservateur, finalement : « Avant, c’était mieux ! » Et ça, tu penses bien que ça m’intéresse beaucoup moins.

     

    - Tous tes personnages ont un point commun : l'échec ; avoir entrepris, avoir échoué et le prix qu'ils doivent payer. Chacun d'eux a une manière personnelle de vivre cet échec.

     - Comment juger, sans brouiller les pistes d'un réel réellement possible, ce qu’il est encore raisonnable d’espérer ? Dans la tentation de ne plus rien tenter de peur de devoir rendre des comptes, un risque existe : le monde peut nous échapper. On peut très bien passer à côté de lui sans le voir et sans le comprendre ; et puis, la perte du sens des réalités fait le reste sans autre formalité : elle nous sépare de tout.

     

    - De tous tes personnages – on en compte quatre -, Matthieu, avec deux « t » on aura noté, est le plus complexe, le plus riche, le plus imprévisible aussi.


    - C'est le personnage idéal. Avec lui, je sais que je peux tout envisager. Il dit, il fait tout ce que les autres taisent ou ne font pas, ou bien qu’à moitié. Il va jusqu'au bout : il n'a aucun tabou.


    - Avec cet autre personnage qu’est Paul, tu restes neutre. Tu te contentes de le mettre en scène. Tu fais peu de commentaires.


    - Paul est un mercenaire. Son métier, c'est la guerre.


    - Après les "Bouvard et Pécuchet" que peuvent être les deux autres personnages, Luc et Gabriel, arrive Don Quichotte dans le chapitre 4 : la "ballade de Matthieu". Dis-nous quelques mots à son propos.
    .

    - Imagine que Don Quichotte ait vécu, disons entre 1920 et 1990, et que ses références n'aient pas été la littérature chevaleresque du XVIe siècle mais la déclaration des Droits de l'Homme : on obtient quoi ?
    .

    - On obtient, non pas Cervantès mais "la ballade de Matthieu" : "Votre plus grand crime, c’est d’avoir abusé des mots, de tous les mots, en les mystifiant. Vous nous avez parlé de droits naturels, inaliénables et sacrés. Vous nous avez dit que nous étions tous égaux en droits, alors que nous le sommes... qu'une fois morts et enterrés ! Vous nous avez dit que nous étions tous libres mais vous vous êtes bien gardés de réunir les conditions nécessaires à la jouissance de cette liberté puisque vous nous avez concocté un monde dans lequel... sans argent, point de salut et point de liberté, si par liberté, on entend la liberté de faire des choix qui nous permettent de vivre... debout et dignes ! Vous nous avez déclaré la main sur le cœur que nul ne doit être inquiété pour ses opinions pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public. Alors, dites-nous comment fait-on pour ne pas vous déranger si nos opinions ont pour objet de dénoncer votre ordre qui n’a de public que le cercle restreint de votre caste dirigeante qui a le monopole du pouvoir, des médias et de l‘argent ? Est-ce là une reconnaissance du droit de prêche dans le désert ?" Etc... etc... Matthieu reprend un à un les articles de cette déclaration et demande des comptes. Puisque nous y sommes, venons à cette question des Droits de l‘Homme. Je cite un dialogue qui met en scène Luc et Matthieu : "Mais alors... le progrès, la justice et puis, cette histoire de droits de l'homme ? Plus de progrès, plus de justice... plus de droits, plus plus plus... pour tout le monde ! - Une parenthèse cette histoire de droits de l'homme, de progrès et de justice dans ce processus de conservation de nos atomes et de nos molécules".


    - Je me suis évertué à placer cette période qui va de la fin du 17e siècle jusqu'à nos jours, celle des Lumières donc… dix mille ans avant et dix mille ans après, et nous au milieu. Une perspective absurde mais qui force la réflexion, le questionnement. Dans dix mille ans, je ne suis pas sûr que les Droits de l'Homme soient toujours à l’ordre du jour, si on entend par Droits de l'Homme autre chose que le droit de vaquer à ses occupations et de faire des affaires juteuses.


    - Toujours dans ce passage qui met en scène Luc et Matthieu : "Les droits de l'homme ? Il s'est très certainement agi d'un accident de parcours. Un caprice, une lubie, une sorte de... laisser-faire. Je sais pas moi, on a dû se dire : les droits de l'homme, la justice, le progrès, pourquoi pas, après tout ! Et puis, on a du temps devant nous... parce que... quand on y réfléchit : qu'est-ce que trois cents ans sur une période de vingt mille ans ?"


    - Dans l'avenir, je doute que l'homme soit plus intelligent et plus juste envers ses semblables, alors qu'il a su durant des milliers d’années ne pas s'en soucier. Je doute que nous allions vers plus d'intelligence, plus de générosité et plus de justice. Pour faire court, je doute que le plus faible soit moins en danger demain qu'hier. Le plus faible est au centre de la période dont onparle : celle de la définition des Droits de l'Homme et de leur application : comment le protéger, comment lui garantir une vie décente, comment l'aider à lutter contre tous les déterminismes de sa naissance, comment faire en sorte que le faible le soit un peu moins, comment réduire la force du fort. Sans oublier le fait qu'à une certaine période, le faible a pu devenir le fort et le fort le faible.


    - Toujours dans le même passage : "La finalité ? Eh bien, c'est la conservation de notre espèce : molécules et atomes. C'est tout. La finalité... ce sont les moyens qu'il nous a fallu et qu'il nous faudra encore et toujours développer pour assurer notre survie : la conservation de notre espèce."


    - Il se pourrait bien que le fort s'affranchisse de toutes considérations pour ce qu'on appelle encore aujourd'hui les Droits de l'Homme, recouvrant le monopole de la force, même si je pense que d'ici là, on ne raisonnera plus qu'en terme de préservation de notre espèce : molécules, atomes...

     

    -Tu fais référence à une sorte de processus automatique. Mais...les processus automatiques, on peut les interrompre ? L'homme, la politique et l'action l'ont déjà fait.

     

    - Oui, justement ! On l'a déjà beaucoup fait avec les droits de l'homme. C'a demandé beaucoup d'énergie. Et toutes les énergies s'épuisent un jour.

     

    - Ta conclusion tient en peu de mots : "Notre finalité, c'est la conservation de notre espèce et sûrement pas, les Droits de l'homme".

    - Mais... c'est énorme comme projet ! Et louable en plus ! Regarde : c'est la mère qui cherche à protéger son enfant pour qu'il vive le plus longtemps possible. C'est de ça dont on parle : la mère, c'est la science, la technique ; et l'enfant, c'est notre espèce. Et personne n'y trouvera à redire. C'est là toute notre histoire. Il n'y en a pas d'autre à ma connaissance ; et il n'y en aura pas d'autre non plus. Vraiment, je pense qu'il s'agit de la plus honnête et de la plus réaliste des prospectives concernant le genre humain. Notre souci majeur, quoiqu'on en dise, c'est de mourir le plus tard possible et de souffrir le moins possible. Et vouloir souffrir le moins possible, pour certains d'entre nous, cela peut aussi vouloir dire, mourir le plus tôt possible. Alors, entre ceux qui auront tout intérêt à mourir le plus tôt possible - puisque leur vie sera invivable - et ceux qui auront toutes les chances de pouvoir mourir le plus tard possible, le monde s'organisera autour de ces deux aspirations, toutes deux légitimes. Comme tu peux le constater, tout cela n’a pas grand-chose à voir avec les Droits de l'Homme.

    - Je cite un autre passage. C'est Luc qui s'exprime avec une touche d'ironie : "Il ne reste au soleil que quelques milliards d’années à vivre. Alors, le temps presse ! Les dégâts engendrés par notre système de production pèseront lourd, très lourd sur nos enfants qui devront vivre dans ce gâchis. Des entreprises ont confisqué notre environnement. Résultat : notre environnement est à l’agonie. Aujourd'hui, ces mêmes entreprises s’intéressent à notre identité génétique, alors, on peut légitimement être inquiets ! Et si "La fin du monde" existait bien ? Oui, la fin de la morale et de la justice comme "Fin du monde" car seule l‘économie - une économie sans visage et par conséquent, sans morale et sans honneur car, sous le couvert de l'anonymat tout est permis - seule cette économie-là a voix au chapitre. Elle et ses alliées - la science et la technique - monopolisent tous les savoirs pour mieux étouffer tous les principes. Alors, vous pouvez en être sûrs : ils feront de nous et de notre identité ce qu’ils ont fait de notre environnement."


                                                                

     

    - Là, je défie quiconque qui ne soit pas un imbécile d'avancer un argument contraire.


    - Autre passage. C’est Paul qui s'exprime : "Aujourd’hui, on ne valorise qu'un seul type de relation : la relation vendeur-acheteur. Mais à condition que vous sachiez vendre et que vous puissiez acheter cette relation à sens unique. Sinon, tu peux bien crever. Alors, je vous le dis : l’environnement, la santé, la sécurité, le droit à la vie... tout y passera ! Et nous devrons tous prochainement nous soumettre à cette relation marchande souverainement barbare, inculte et cynique. Les chantres de cette relation n’ont qu’un seul maître : Al Capone ! C’est lui, le maître à penser cette relation... et à pourrir tout ce qui ne l’a pas encore été. Oui, c’est bien lui : Al Capone ! Alors... qu’on se le dise : la racaille marchande et illettrée contrôlera ce nouveau siècle - et même si nous y entrons à reculons et sur la pointe des pieds, sans tambour ni trompette, en retenant notre souffle, dans ce nouveau siècle réglé d'avance - c’est bien cette racaille-là qui contrôlera tout."

    .

    - Encore une fois, qui peut prétendre le contraire ?

    .

    - Autre citation. Toujours Paul : "Le monde est contrôlé par les multinationales, la pègre et leurs valets lâches et veules, à savoir : les états et leurs gouvernements qui ont baissé les bras et qui sont au pouvoir ce que la liberté est à la contrainte et la torture à la confession. Dans cet univers, un être humain n’est qu’une merde sans nom car, si vous tentez de dénoncer ce trio infernal, vous mourez ! On n’hésite pas un seul instant : on vous tue ! A côté de ces gens-là, nos tueurs en série qui occupent la une de nos journaux adeptes de la diversion, ne sont que de pathétiques gesticulateurs !"


    - Je suis allé peut-être un peu vite. Ce n'est pas encore tout à fait la réalité, mais ça ne va pas tarder.


    - Revenons à "La ballade de Matthieu". Pour la première fois, tous les personnages sont réunis dans un même lieu : Matthieu, Gabriel, Luc et Paul. Nouvel extrait ; c'est Paul qui parle : "Passez-moi toute cette assemblée au peigne fin et au crible ! Criblez-leur le cul nom de Dieu ! Une bonne louche pour une bonne bouchée. Et s’ils mordent, triplez la dose. Mettez-vous y à deux, à trois, mais... démerdez-vous ! Il faut qu’on avance ! Souillez-les ! Polluez-les ! Un bon renvoi d'ascenseur ! Un Tchernobyl dans le cul !“ C'est le massacre des "prétendants". Prétendants qui prétendent à tous les monopoles : pouvoir, argent, parole -, et qui décident de tout. Paul c'est Ulysse. Dans ce chapitre, tu laisses clairement entendre qu'il s'agit du retour d'Ulysse. Il est de retour mais il n'est pas seul. Il est entouré d'un groupe d'individus, hommes et femmes relégués, condamnés au silence et à la non-existence. Ithaque, dans ton récit, c'est ce Château dans lequel tous se donnent rendez-vous. Arrive alors le cinquième chapitre. Le narrateur est seul. Ses personnages ne sont plus de ce monde. Et ce narrateur va plonger dans la réalité qu'il n'a pas cessé de nous décrire. Il est entre les mains d'un anthropologue, d'un biologiste, et de ce qu'on aurait pu appeler à une autre époque, un commissaire politique ; tous les trois alcooliques.

    .

    - Ce chapitre, c'est le roman de Kessel "Le zéro et l‘infini" mais... inversé. Dans ce chapitre - pour schématiser -, ce n’est pas la démocratie associée au capitalisme qui dénonce le stalinisme, c'est la démocratie qui triomphe aux côtés de ses deux alliées que sont l'économie mondialisée et les techno-sciences ; alliées qui menacent de nous mener tout droit en enfer ; et ce nouvel enfer est explicité par une voix qui se situe au-delà de tous les clivages idéologiques puisque cette mondialisation et les techno-sciences ne se situent ni à gauche ni à droite mais... ailleurs... par-delà le bien et le mal comme aurait dit l'Autre.

    .

    - Ironie de l'Histoire.


    - Ironie toute relative en ce qui concerne le capitalisme. Depuis près de deux siècles maintenant, les hommes n'ont pas cessé de dénoncer le capitalisme comme étant aussi une machine de guerre, une machine à provoquer et à faire la guerre, ainsi qu’une machine à broyer les  individus : tout ce combat ouvrier et syndical pour humaniser le capitalisme que l'on semble avoir oublié.


    - L'instructeur politique, l'anthropologue et le biologiste sont mis en scène d'une manière grotesque. Je cite un passage ; c'est l'anthropologue qui parle : "Les psychiatres, les sociologues, tous ces représentants d’une science approximative et mollassonne, sans oublier les commentateurs, les politologues, les éditorialistes, les éducateurs et animateurs de quartiers, chefs de bandes compris... tous ces gens-là ne progressent plus dans leurs analyses depuis des années ; ils font du surplace. Ils bégayent. Ils tergiversent sans fin et sans but et sans résultats. Mais on va les mettre tous d‘accord car l’entrée dans le nouveau siècle se fait sous l’empire des sciences fondamentales, sciences pures et dures ; biologie génétique et anthropologie en tête. Finies donc... les sciences discursives, pareuses et lâches ! Fini l'amour de son prochain par amour pour soi ! Finie la charité ! Finie l'aumône ! Fini le soulagement de la souffrance pour atténuer le malaise de ceux que cette souffrance dérange ! Finie la culpabilité intermittente et éphémère parce que... culpabilité d'humeur et non de conviction, des classes supérieurement émotives ! Finies les tentatives de médiations, d'explications et d'insertion et de réinsertion structurantes. A compter d'aujourd'hui, on ne cherche plus les arrangements à l'amiable. On n'explique plus, on n'insère plus ! On ordonne et on exige le silence ! Nous avons élaboré une stratégie de substitution face à l’incurie de tous ces acteurs politiques et sociaux. Déboutés, ils sont ! Car, nous sommes sur le point de conclure et de transformer tous les essais. L'anthropologie et la génétique sont maintenant capables d’apporter des solutions à tous les problèmes. Comprenez bien une chose : l’histoire de l'humanité est une bombe à retardement qui court à sa perte. On peut assister, les bras croisés, à cette déchéance et à cette perte de conscience lentes, progressives et laborieuses de l’humanité mais... on peut aussi faire quelque chose, et vous savez quoi ? Supprimez l’être humain en tant que tel. Voilà ce qu'on doit faire. Sachez qu'on ne guérit un malade mortellement atteint qu‘en le supprimant. Et supprimer l’être humain, c’est supprimer sa déchéance." Sans jamais le nommer, tu parles de "l'homme génétiquement modifié" à des fins de supprimer cet homme ?


    - Oui. Ou plutôt non : à des fins qu'il n'ait plus rien à voir avec ce que nous sommes et avons été tout au long des siècles. Un homme sur mesure, disons.


    - Je cite un autre passage : "Nous sommes au début d'une conclusion et d'une forclusion exemplaires : celles de l'homme concluant, définitif et forclos dans une finitude à sens unique et sans issue : sans échappatoire ! Un vrai cul de sac, cette forclusion ! Enfin libre et responsable, l'homme n'aura plus qu'une seule origine : lui-même comme début et comme fin avec pour seul géniteur : la science. La seule origine de l'homme sera sa naissance, le jour de sa naissance et seule la science sera autorisée à se pencher sur son berceau. L'homme sera à lui tout seul... le père, le fils, la mère, l'œuf, le coq, la poule et seule la science sera autorisée à pondre. Nous supprimons l’être humain pour mieux le libérer des malédictions de sa condition et des imperfections de sa nature car, c’est au delà de l’humain et de son histoire chaotique que nous irons chercher les outils nécessaires à la construction d’un monde enfin prévisible, un monde qui saura triompher de la nature humaine : nature égoïste, paresseuse, immature ; nature rebelle et réfractaire au changement et au sacrifice. Nous voulons un homme qui n’aura d’humain que le nom, un homme coulé dans un moule unique, indifférencié, un homme né sans cordon ombilical, un homme au-dessus de tout soupçon, sans mémoire, sans tradition et fatalement sans imagination, sans conscience et sans contradictions."

    .

    - Eh bien voilà. Tout est dit.


    - Un mot sur le dernier chapitre : le sixième ; chapitre-épilogue qui fait vingt lignes. Il semble nous dire que le pire n'est jamais sûr.


    - Pas tout à fait. Ce qui est sûr c'est le fait de croire que le pire n'est jamais sûr. De ça, on peut être certain. Nous préférons croire que le pire n'est jamais sûr tout simplement parce que nous n'arrivons jamais à l'éviter, faute de pouvoir le prévenir.

     

     

    - Je cite un passage ; référence à Shakespeare : "La tempête est passée finalement et nous tous ici, avons survécu. Oui, nous avons..."survécu" puisque le pire n'est jamais sûr et puis, à quoi bon le nier : nous sommes faits aussi et surtout... d'optimisme, et nous le sommes... incurablement. Et l'étoffe de cet optimisme, c'est notre sommeil et le rêve qui l'accompagne : nous tous ici, éveillés mais... pas trop ; juste assez pour nous rendormir crédules et sereins." On dort debout ? C'est ça ?


    - Oui. Bien sûr. Toujours !

     

    -Quel extrait de l’œuvre tu nous proposes ?

     

    -Le deuxième chapitre

     

    -Celui consacré à Gabriel ?

     

    -Oui.

     

    -Bonne découverte à tous donc.

     .

     

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